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Rejane

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Il est loin le temps où Lyse, petite fille, adorait porter les talons aiguilles d’Anémone, sa grand-mère. Elle passait tous ses mercredis après-midi chez elle, sa Mamoune Anémone. Dès la fin du repas elle avait quartier libre, pouvait jouer. Alors elle se déchaussait, partait vers le dressing et choisissait les chaussures à talon aiguille. Les plus colorées et les plus hautes. Elle partait ensuite à la salle de bains, ouvrait le tiroir de maquillage à la recherche des vieux bâtons de rouge à lèvres laissés là, puis elle essayait de remonter ses longs cheveux bruns avec une barrette et satisfaite elle rejoignait Mamoune, perchée sur ses talons aiguilles rouges, dans une démarche précautionneuse et lente pour ne pas perdre en route son trésor, l’escarpin rouge à talon aiguille qui flottait sur son petit pied.
Mamoune souriait et disait à Lyse : Ah, tu seras coquette toi.
– Comme toi Mamoune, je serai comme toi, répondait la petite fille.

Mamoune Anémone était comme la fleur du même nom. Petite, fragile, simple mais jolie. Pas sophistiquée pour deux sous, toujours maquillée avec naturel, seuls ses yeux clairs bénéficiaient d’une attention particulière de sa part. Elle aimait varier ses tenues et paraissait aussi à l’aise en vêtements de sport qu’en jean ou petite robe féminine. Lyse, à huit ans, donnait fièrement la main à Mamoune quand elle sortait de l’école ou lorsqu’elles partaient toutes deux en ville. Mamoune et Lyse s’adoraient mutuellement.
Cela dura pendant l’adolescence de Lyse. Elle devint une grande et belle jeune fille au corps élancé. Son port altier, le regard franc de ses yeux de velours, la réserve naturelle de son attitude, lui donnèrent une allure élégante et simple à la fois. Racée.
– Tu portes bien ton prénom lui disait Mamoune, tu es aussi belle qu’un lys.
A seize ans Lyse était bien plus grande que Mamoune mais elles se donnaient quand même le bras pour marcher ensemble dans la rue. Mamoune portait toujours des escarpins à talons, Lyse n’en portait plus. Elle était belle et féminine sans artifices.

Les années passèrent, Mamoune et Lyse s’adoraient toujours. L’anémone se fanait, mais Mamoune résistait. Ses yeux maintenant cachés sous des verres épais, elle portait davantage l’attention sur ses lèvres.
– Il faut toujours essayer de se plaire à soi-même disait-elle à Lyse. On peut vieillir certes, on n’y peut rien, c’est la vie, et la beauté s’en va malgré nous, rien ne sert de vouloir la retenir à tout prix, mais garder l’estime de soi jusqu’au bout, ça c’est important. Et pour moi cela passe aussi par la coiffure et un brin de maquillage. Tu vois Lyse, redonner de l’éclat à sa bouche par un gloss un peu plus vif et brillant, cela suffit, pas besoin d’en mettre des couches. Tout est dans la finesse et la subtilité. Juste une touche, assez légère pour ne pas agresser le regard de l’autre mais assez vive pour le réjouir. Seulement cela, garder jusqu’au bout un visage plaisant à regarder pour l’autre et pour soi. Eclairer son propre sourire de couleurs quand l’âge les a fanées, tu comprends ?
– Mais tu n’es pas très vieille encore Mamoune, répondait Lyse amusée.

Avec le temps Anémone ne put empêcher les ans de la flétrir mais il lui resta toujours un peu d’éclat, une lumière dans le regard, une jeunesse dans le sourire.
Lyse est partie, est devenue adulte, Lyse vit sa vie. Elle voit de loin en loin sa Mamoune, elles s’appellent parfois. Se portent toujours mutuellement dans le cœur.

Aujourd’hui Lyse a trente ans, Anémone quatre-vingt. Elle est gravement malade, sa vie s’enfuit, ce n’est plus qu’une question de jours.
Comme tous les midis depuis qu’ Anémone est hospitalisée, Lyse franchit la porte de la clinique des Hortensias lors de sa pause déjeuner et rejoint Mamoune dans sa chambre. Allongée, les yeux fermés, alimentée d’une perfusion, elle ne bouge pas lorsque Lyse rentre et lui parle. En est-elle consciente, Lyse ne le sait pas. Personne ne sait. Mais comme chaque jour, Lyse prend la trousse de maquillage de Mamoune, sort l’un après l’autre le large pinceau le blush et le bâton de rouge à lèvres. Et lentement, avec douceur et tendresse, tandis qu’elle chante ou fredonne pour Mamoune « Une chanson douce » qu’elle même lui chantait si souvent lorsqu’ enfant elle était malade, elle soulève délicatement sa tête, maquille ses lèvres d’un gloss rosé et brillant, poudre légèrement ses joues, repose sa tête lentement sur l’oreiller et dépose un baiser sur son front.
Puis elle range la trousse, reprend son sac et son manteau et une main posée sur celle de Mamoune, la voix étranglée de sanglots elle chuchote:
- Tu es toute belle Mamoune. Je t’aime. A demain.

Nouvelle extraite de mon recueil "Entre chien Loup" publié par les Editions du Bord du Lot sous mon nom Régine Foulquier. en vente en librairies et sur www.bordulot.fr

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Rejane · il y a
Merci Alain. Je cours vous lire.
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Alain Adam · il y a
Merci Réjane en souvenir d'une bien belle journée!
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Alain Adam · il y a
Votre texte m'a bouleversé... Mon vote... Bonne soirée
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Rejane · il y a
Merci beaucoup MissFree
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Miss Free · il y a
Émouvant cet extrait.
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Tifun · il y a
très sympa cette nouvelle ; continue !!

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