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Fishkill

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Jeffrx

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La voiture était déjà en marche. Une longue traînée d’écume blanche ressortait de la bouche d'échappement. Le grondement du moteur était le seul bruit animant cet été encore juvénile. Le soleil, levé depuis à peine une demie heure annonçait prématurément un dense et lourd spectacle. Max avait hâte de partir. Il se mit au volant et me regardait avec un sourire impatient. Sauf que chaque seconde passée à l'extérieur du véhicule semblait le rendre inquiet. Comme si on nous attendait, que nous serions en retard. Ses yeux devenaient brillants de panique. Je ne comprenais pas. Je pris place à bord et avant que la porte ne soit refermée, il avait déjà quitté le stationnement. Alors que l'on échappait à la ville encore endormie, je sentais dans l'air qu'on avait fait le bon choix. Il m'apparaissait que tout : les ondes, le vent et la mauvaise volonté nous dirigeaient. C'était simple, mais c'est ce que l'aventure souhaitait et c'était enfin elle qui était aux commandes de l'automobile. On quittait la province. On osait à peine sortir de l'habitacle. La restauration rapide gagnait sur la conscience sociale. Je commençait à sentir la hâte également. La frontière avec le pays du sud : facile. Comme seul défaut potentiel l'âge. Voiture trop vieille et dents de lait. En quelques minutes, le douanier voyait notre pare-choc arrière s’éloigner. Il faut dire que l'on avait rien à cacher. Sauf peut-être un motif dérangé. Seulement cinquante kilomètres avant Fishkill, destination finale. Il était treize heures. Il fallait trouver une embarcation. En chemin, il n'y avait absolument rien. Une vieille route parsemée de quenouilles et de vieilles planches. Peut-être y avait-il des granges au travers de ces empilades, mais je n'y aurais vu aucun intérêt. En arrivant au petit village, nous nous sommes arrêtés à une station service qui avait plutôt fière allure pour l'endroit. Une femme vêtue visiblement que d'une salopette sortit du dépanneur et nous demanda avec une simple gestuelle si on voulait faire le plein. Max lui fit savoir que non et nous sommes entré à l'intérieur.

- What do you need fellas? Dit-elle avec une gargantuesque gomme en bouche ou alors avec une langue endolorie et enflée. Logique compte-tenu que la prise de courant aurait pu être son meilleur et seul prétendant. Pour être repoussante, j'avais rarement vu d'égal à pareille créature.
Toutefois, elle semblait très sympathique et après tout, nous ne demandions pas mieux à cet instant.
-I was wondering if it was possible to rent a kayak or a small boat to reach Pollepel's Island? Lui demandais-je avec un accent empestant la poutine.

-Y'all probably know that it's forbidden to go there. But I guess that's what you're looking for isn't it?

Elle était tombée dans le mille. Bien qu'elle calculait notre dessein comme illégal, elle nous chuchota qu'il y avait des embarcations abandonnées sur le bord de la rive et qu'aux dernières nouvelles, elles n'étaient pas en si mauvaise état. Max était prêt à partir, mais j'étais curieux de savoir son avis.

- Why specificaly is it forbidden? Because it belongs to someone or because the ruins could be dangerous?

Elle esquissait un sourire qui pour la première fois, sembla faire voler en éclat quelques brides de sa laideur. Le geste n'attira toutefois toujours aucune confiance.

- The Bannerman's castle now belongs to, Yves Bannerman, one of the descendants. You're right, it's mostly in ruins. The thing is, he doesn't really care about it, some people say he went there only once and then was traumatized from what he had seen. It is a legend that's been running through this village for decades. A blury legend because something is never mentioned... elle arrêta sa phrase d'un coup sec.

-What's not mentioned? Répliquais-je immédiatement.

- We just don't know what's out there. We don't know what's scary. I think that's even more horrible.
Max et moi, nous sommes mis à rire tout en tentant de rester polis.
Je lui répondu que c'était effectivement plutôt intéressant et que si on le pouvait, la réponse lui serait enfin rendue. Si bien sûr, on revenait vivant de cette île, dis-je à la blague. Elle ria d'un souffle malaisé. Nous sommes sorti en la remerciant. Mine de rien, il était déjà seize heures et la fringale s'installait. Nous avons donc soutirés des sandwichs d'un bistro adjacent à notre itinéraire. En route, nous avons parlé de l'absurdité de ce que peut représenter un petit village comme celui-ci. Il n'y a pas grand chose à faire et quand on est en région éloignée, chaque petit potin prend son envol assez rapidement pour devenir un sujet plus chaud qu'il ne devrait l'être. Le château Bannerman doit certainement alimenter les nombreux discours vides depuis sa création au début du vingtième siècle. Sauf que depuis l'abandon du bâtiment, les choses ont très certainement pris une ampleur démesurée. Un tel monument est tout simplement trop grand pour une aussi petite civilisation. J'étais certain que cette femme espérait ne jamais me revoir pour être toujours capable de croire à cette légende. Ce genre de chose garde les âmes sur le qui-vive, comme un couple ayant besoin de plus de piquant dans leur vie d'amants. C'est une épice qui excite le quotidien, qui fait oublier quelque peu la routine sous forme de danger et d'adrénaline. Nous les pardonnions, car après tout, nous avions fait tout ce chemin pour voir l'île également. La soirée commençait à peine et nous venions de nous garer. Il y avait un petit chemin qui semblait être celui fait par un chasseur à en juger par les banderoles de couleurs qui décoraient les branches. Apparemment, les moustiques étaient contents de nous voir. C'était un accueil à grand appétit. Il fallait combattre quelque peu la végétation, tellement que l'on venait à douter de l'existence même d'une rivière. Sur le sol, il y avait plusieurs cadavres d'oiseaux : rouge gorges, geai bleus, perdrix et colibris. Tous étaient en décompositions. On s'était simplement dit que le chasseur en question s'amusait à tirer sur des cibles en mouvements, sans pour autant bénéficier de leur chair. C'est ce que nous avons cru pendant dix rassurantes minutes, sauf que le doute avait son mot à dire également. Il était dans les sous-bois. Il nous guettait d'un œil perfide. Il voyait bien que notre pas était toujours aussi engagé et il en était répugné. Il plaça cette fois sur notre route un cadavre plus impressionnant. Un énorme grizzly était à son tour rongé par les verres.
Sa prestance d'antan était maintenant réduite au recyclage de la terre qui venait reprendre son dû. La question venait maintenant se poser d'elle-même. Elle s’immisçait tranquillement. Y avait-il réellement un chasseur? Bizarrement, notre pas se vit accélérer, mais dans la même direction où s'érigeait notre but. Nous n'avions pas peur. Peut-être que la femme avait plus raison qu'elle ne le croyait. C'est ce qui nous attirait, terriblement. Si le doute à ce moment voulait nous tendre un piège, il avait complètement réussit car nous étions consentants. Une brise fraîche enrôlât mon nez et un bruit craintif de ruissellement vint m'arracher de ma rêverie.

- Wake the fuck up! Un homme dans la mi-quarantaine voulait que ces paroles atteignent ma boîte crânienne. Je me suis donc retourné vers Max, mais personne. J'étais seul, complètement.

- What the fuck are you waiting for, get in the damn boat! Il avait des airs de pirates arrondissant ses fins de mois en tant que mécanicien. J'étais sidéré. Je venais de remarquer le torrent de pluie qui s'effondrait du ciel pour s’abattre sur terre. J'ai pris place à bord, mais aucune logique n'acceptait de se concrétiser en moi. L'homme me balança une rame et l'on se mit à ramer. J'avais la rage de vaincre. Chaque coup dans l'eau était un combat livré à la tempête. Nous étions soudainement une équipe. Moi et le pire pirate en ville. Je craignais que la chaloupe ne se remplisse avant que nous puissions atteindre...l'île. Il n'y avait pas de ruines. Une structure de roc immense se dressant tel un phare. Une architecture irlandaise. Je repris aussitôt de l'énergie, nous étions à moitié chemin. Le barbare se leva pourtant d'un trait dans l'objet en détresse. Il pivotât, littéralement, me faisant face. Amenant sa main, droite comme le fer, jusqu'à son arcade sourcilière. Il cria: The ship is sinking, may luck be with us. God bless our miserable soul! Et il sauta devant le bateau. Sursautant, je le regardai. Il continua le chemin à la nage. Le morceau de bois s'enfonçait dans l'eau. Je suivis mon exubérant capitaine. Dans la rivière, tout ce que je voyais était son bandeau rouge. C'était un putain de poisson. Il nageait comme si il dictait le courant. Je me frayais un chemin au travers de sa trace.
J'avalai néanmoins quelques bouillons propices à la noyade. Tel un matamore, l'homme surréaliste sortit de l'eau et frappa de ses lourds pieds le pauvre rivage qui semblait crouler quelque peu sous son poids. Je le suivis, relativement détruit par cette expérience déconcertante. Mais il ne me regardait plus. Il avançait de ce pas métallique, flirtant un peu trop avec la gravité. La pluie était étonnamment tout aussi forte, mais presque silencieuse. Plus que des bruits de massue chaque fois qu'il posait le pied au sol. Les portes colossales du château faisaient leur apparition en bois de chaîne sculpté dans un métal noir, encore resplendissant, malgré le siècle d'intempéries. Calamité mit sa main sur la poignée. Quand il tira, j'eus l'impression qu'il l'arracha. Un craquement impossible raisonna dans chaque goutte de pluie. La lueur qui s'extirpait des entrailles du château se repliait sur mon visage. Elle caressait et tournait en rond, jusqu'à former un nid chaud et invitant. J'étais en quelque part, ensorcelé. L'homme, de moins en moins humain, se figea au sol. Ses pieds ne pouvaient plus bouger. La pierre s'en prenait à lui. Ses expressions quittèrent son visage. Cet homme troquait ses rotules pour des plaques de marbre. C'est drastiquement, mais lentement, qu'il devint une statue. Un écriteau dorée était à son côté. Francis Bannerman (1851-1918). Ce vieux loup de mer était donc le premier propriétaire. De la façon dont il se tenait, ce dernier semblait m'inviter à l'intérieur. De toute façon, il aurait eu bel effort à faire pour m'y en empêcher.
L'éclairage, les murs, les meubles et la tapisserie étaient jaunes. Quelques rideaux rouges aux fenêtres. L'endroit était en parfaite condition. On aurait même dit que l'on avait fait du ménage avant mon arrivée. Si actuelle, que des conversations étaient toujours prisonnières des murs. Il y en avait pour tous les goûts : rires, cris de colère ou de joie, râlement, jalousie, pleurs, plaintes jouissives et voix monotones. Ces voix n'avaient rien de particulier, mais leur harmonie aidait à tenir ces murs droits et solides. J'en étais convaincu. Je voyais leurs ombres sur le sol. Tous dansaient aux notes d'un piano qui venait de faire son entrée, uniquement au niveau auditif. J'étais à sa recherche, maintenant au niveau physique. Je collai mon oreille au sol et je devinai qu'il était là quelque part, mais probablement au niveau inférieur.
Je scrutais aisément les alentours jusqu'à finalement trouver l'antre menant au sous-sol. Avant de poser le pied sur la marche protocolaire, de généreuses mains se sont appuyées avec véhémence sur mon jeune dos. Automatiquement, mon corps se transforma en ressors et essaya de régler la note. La chute de l'empire. Je n'étais pas difficile sur ce coup. J'offrais, de par mon grand cœur, tous mes membres à cet escalier qui se gavait de chair et d'ossement humains. Il me broyait, me mâchait, sans toutefois m'avaler. Lorsque recraché, c'est meurtris au sol que je contemplais le piano. Mon œil gauche et gaucher était encore suffisamment fort pour occuper ses fonctions. Le gros instrument était bel et bien là, mais il appréciait les simples vocations du silence. Je me suis levé, malgré mes airs de toxicomane déchu. Je piétinais tel un mort-vivant en manque de calcium. J'allai loger mon derrière sur le banc de pianiste. J'explorais des yeux la dentition de l'objet. J'osai mettre mon doigt sur une touche. La note fit un craquement horrible dans tout le bâtiment. À nouveau, je retentai l'expérience et le mur se fissura devant moi. La pierre tomba et je voyais maintenant à l'extérieur. Je me suis mis à jouer. Je ne savais trop ce que je faisais, mais l'île au complet semblait s'en ressentir. La panique s'installe, mais je suis calme. Tremblement, la signification venait prendre son sens. Les ruines se construisaient devant mon talent jusqu'ici inconnu. De larges morceaux de pierres s'éfritaient avant de choir férocement au sol. Bruits de verres remplissaient ma coupe d'un sang royal. Je jubilais, soudain, incapable de résister. Un franc sourire se dessinait sous mon nez. J'avais grand plaisir à retrouver ces décombres, comme si trop longtemps, on m'en avait séparé. La rivière, que j'apercevais maintenant en entier était calme. Vierge de tout mouvement et en symbiose avec le clair lunaire. Tout ce que je connaissais ce soir disparaissait, refaisait surface. Après tout, c'est comme cela que l'île devait être. Après tout, peut-être que moi aussi je vivais pour cette légende.
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