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Fin février 1521

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Pâquerette

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Dans les archives d'Espagne, on a récemment trouvé quelques pages du journal de Magellan, jamais lues auparavant. Elles traitent d'une île inconnue, de créatures étranges et de mystères...



26 Février, an 1521, matin
Après plus de 3 mois et demi en mer, mes hommes et moi avons enfin Terre en vue! Nous amarrons d'ici peu.

26 Février, an 1521, vers midi
L'île sur laquelle nous sommes tombés est lustreuse. La plage que nous avons choisie n'est que sable blanc, la végétation verte me semble accueillante et promet une source d'eau claire. Mes hommes ont aperçu des poissons dans l'eau, qui seront un changement plaisant du pain rassis des derniers mois et devraient nous permettre de remonter le moral des troupes. Je vais nous donner quelques jours de répit. J'espère trouver sur l'île quelques richesses et épices à rapporter à Sa Majesté le Roi d'Espagne.

26 Février, an 1521, au soir
Mes hommes sont revenus de leur éclairage. Ils content une forêt impénétrable, des arbres aux épines longues de cinq pouces et d'énormes limaces. Elles feraient douze pouces de longueur et cinq de diamètre, et seraient d'une couleur verte allant du sapin à la pomme, avec des rainures. Je vais demain aller voir moi-même. Ce soir, nous dînons du poisson et de l'eau fraîche trouvée à une source non loin de notre point d'amarrage.

27 Février, an 1521, au soir
Que d'aventures aujourd'hui! Ayant décidé d'aller explorer l'île moi-même, je suis tombé sur un village d'indigènes. N'ayant pas emporté d'armes, je décidai de me montrer pacifique et ordonnai aux deux marins m'accompagnant de faire de même. Quelle bonne décision! Les indigènes nous ont accueillis et expliqué la vie de l'île. Nous avons ainsi appris que les limaces géantes s'appellent des Ligcellisleg, qu'elles sont carnivores et chassent en se laissant tomber des épines des arbres sur les lapins et autres rongeurs (dont l'île abonde), qu'elles absorbent ensuite, et qu'elles sont mangeables. Hélas, entendant cette dernière information, j'ai offensé le chef du village, Salburhi, avec ma réaction spontanée: je laissai échapper un petit bruit de dégout. L'idée de manger de la limace me répugnait. Heureusement, Salburhi excusa ma réaction car je ne puis connaître sa culture. Il m'expliqua ensuite que les Ligcellisleg sont essentielles à l'équilibre de l'île, freinant la prolifération des rongeurs. Je me laissai convaincre de goûter leur viande et fut agréablement surpris. La viande se présente sous forme de rondelles d'un rouge foncé, presque noir. La peau est retirée avant de griller la viande au-dessus du feu. Le goût est fort et rappelle un peu celui des rats que nous chassons parfois sur le bateau, teinté d'une touche de poisson. Je ferai goûter mes hommes dès mon retour au navire (je me trouve actuellement dans le village des indigènes, Salburhi m'ayant invité à passer la nuit avec eux et fêter notre amitié fraichement liée. J'ai renvoyé mes deux marins au navire car ils ne me semblaient pas aisés et qu'il fallait rassurer le reste de l'équipage de notre retour prochain. J'ai promis de les rejoindre au plus tard demain au soir). Après le repas, Salburhi me confia les autres avantages des Ligcellisleg. La peau, une fois retirée et préparée correctement, devient un cuir respirant que les épines des arbres ne peuvent perforer. Les habits cousus de ce cuir se prêtent excellemment à l'exploration de la forêt. Je pense m'y aventurer demain – le chef du village a promis de me prêter de tels habits. Il réfléchit à m'accompagner, mais je crois qu'il est encore réticent de ne pas me connaître assez. Je vais aller me mélanger aux indigènes, car il serait préférable pour moi d'avoir un guide demain.

27 Février, an 1521, plus tard le soir
Salburhi m'accompagnera demain! J'ai gagné sa confiance en faisant attention à ne faire aucun faux pas culturel et en m'assurant de lui demander la coutume avant de faire quoi que ce soit. Oui, il est acceptable de danser avec les femmes du village autour du feu. Non, il n'est pas acceptable de refuser de la boisson quand elle est proposée. Salburhi m'a confessé ne pas avoir pénétré la forêt à plus de quelques pieds pour la chasse aux limaces (pardon, Ligcellisleg) depuis un certain temps, mais ne pas devoir m'y aventurer seul me rassure. Le chef m'a de plus raconté une histoire de trai trésor qu'on conte aux enfants, qui serait caché au centre de l'île... Cela remonterait bien le moral des troupes (plus encore que les repas plus ou moins corrects que nous pouvons confectionner ici)! Je vais désormais me coucher.

28 Février, an 1521, au matin
La boisson des indigènes semble plus forte que je ne le pensais. Je ressens une douleur intense dans ma tête. Salburhi et moi allons tout de même explorer la forêt d'ici peu.

28 Février, an 1521, au soir
Me revoilà au navire, comme je l'avais promis à l'équipage. La journée a été pleine de rebondissements, de créatures étranges et de déceptions. Commençons au début. Armés de nos habits en cuir de limace (écrire leur nom me lasse), Salburhi et moi avons pénétré la forêt au point le plus proche du village. Nous bondîmes de surprise à plusieurs reprises à cause de limaces tombant des arbres (doivent-elles s'entraîner à chasser?), puis nous y habituâmes, ceci arrivant à intervalles réguliers. Après une marche d'environ une heure, un sentier se dessina au sol. D'abord très faible, une trace peut-être de biche, nous décidâmes tout de même de le suivre, la traversée des broussailles et des épines étant fatigante malgré notre accoutrement, et le sentier un répit bienvenu. La trace s'agrandit rapidement, la forêt changea d'épinés à des arbres plus semblables aux chênes de notre chère Espagne, puis s'ouvrit soudainement sur une clairière circulaire. Du bord de la forêt, la clairière faisait penser à un entonnoir, notre sentier descendant jusqu'à un puits placé parfaitement au milieu. Quelques chênes étaient encore parsemés là. Après courte hésitation, le chef des indigènes et moi descendîmes vers le puits. A l'image de la clairière, il était parfaitement circulaire. Ses pierres grises supportaient le toit de bois, sur l'arche duquel était inscrit Gumnirlom. Il paraissait en étonnamment bon état pour un lieu abandonné. Jeter notre regard dans le puits ne nous aida pas à éclaircir son mystère: seule une obscurité laissant deviner sa profondeur nous accueillait. Or, nous découvrîmes une échelle frappée dans la pierre sur l'intérieur du puits. Curieux, nous commençâmes à descendre, jusqu'à ce qu'une voix nous interrompe et nous fasse remonter au plus vite "Hey, ho! Qu'est-ce que vous faites, pour qui vous vous prenez?!". Jamais je n'avais entendu un langage pareil. Salburhi reprit ses esprits avant moi et répondit
"- Pardon, nous pensions le puits abandonné. Qui êtes-vous?
- Gumnirlom, pardi, qui veux-tu que je sois, c'est même écrit, faut apprendre à ouvrir les yeux!"
Nous étions quelque peu déboussolés. Cependant, notre curiosité était encore plus piquée et nous lui demandâmes si nous avions l'autorisation de descendre. "Bah ouais, tant que vous êtes là, descendez, allez."
La descente du puits fut incroyablement longue. Arrivés en bas, je juge que nous étions à cent trente pieds sous Terre! Du ciel, nous ne pouvions apercevoir qu'une légère lueur au loin. Au fond du puis nous attendait Gumnirlom, une créature étrange: son corps semblait modelé de terre cuite par un enfant ayant peu de don pour l'artisterie, brun et noueux. Sa taille mesurait environ douze pouces de haut, quatorze si l'on compte ses oreilles pointues faisant penser à une chauve souris. Ses yeux étaient remarquables: grands, ronds et bleus, il émanait d'eux une légère lumière qui nous permettait de voir que le fond du puits était vide, mis à part nous trois.
"- Bon, maintenant que vous êtes là, vous voulez quoi?"
Quelle bonne question. Salburhi et moi restions sans voix, peu sûrs de comment traiter cette créature.
"- Vous allez rester là, muets comme des poissons? Vous auriez pas à manger par hasard, c'est que je crève la dalle, moi! Ça va faire 100 de vos années que personne n'est passé par ici!"
Je dus deviner la signification de son expression, mais le soleil ayant atteint son zénith depuis un moment, je ressentais une certaine faim et proposai donc de partager nos provisions, espérant avoir correctement compris Gumnirlom. Nous mangeâmes donc ensemble, quelques tranches de Ligcellisleg séchée.
"- Aaah bordel, ça faisait longtemps que j'avais pas mangé de ça! Une tuerie! C'est qu'il n'y en a pas beaucoup qui se perdent par ici. Allez, en échange je vous rends un service!
- Euh... Quels genre de services rendez-vous donc?", demanda Salburhi.
D'un hochement d'épaules, il répondit "Je sais recoudre des boutonnières, par exemple."
Ni Salburhi ni moi n'avions besoin d'un tel service, et nous sentions quelque peu moqués. Je lui demandai donc quels autres services il rendait. Sa réponse se fit légèrement attendre, puis:
"- Des idiots comme vous appelleraient sûrement ça des miracles. Pour un repas, je vous en donne un. Et puis parce que je suis gentil, je vous donnerai un indice en cadeau."
Comme nous nous trouvions sur l'île du chef des indigènes, je le laissai choisir son miracle. Salburhi demanda à Gumnirlom de lui donner le pouvoir sur la pluie et le beau temps, pour pouvoir protéger ses pêcheurs en mer et aider à la culture de certaines plantes. Les grands yeux de la créature se mirent à émettre une lumière encore plus puissante, illuminant tout le puits. Il chuchota "Salhothelog" d'une voix qui retentit dans le puits entier malgré sa douceur, ferma les yeux puis les rouvrit et dit au chef: "Et voilà, c'est fait! Amuse-toi bien!" et, se tournant vers moi: "et ton indice: creuse." J'étais sans voix et perplexe. Salburhi osa demander comment il commanderait à présent le temps.
"- Ah ça mon coco, c'est à toi de deviner tout seul! J'ai dit que je faisais des miracles, pas que je les expliquais! Et toi, ton indice, ne pense même pas à me demander de l'aide. Je suis déjà sympa de te l'avoir donné parce que je sais très bien que tu veux de l'or."
En manque d'idée, je me mis à creuser le sol meuble du fond du puits. Erreur! Les yeux de Gumnirlom, un instant auparavant si bleus, tournèrent au rouge et il cria :
"- Qu'est-ce qui te prend? De creuser dans MON puits?! SORS! Foutez le camp! Et ne revenez surtout pas!"
Nous ne perdîmes pas un moment et grimpâmes l'échelle du puits au plus vite. Ayant atteint la lumière, nous décidâmes de nous éloigner du puits avant tout autre chose. Arrivés à une distance acceptable, Salburhi voulut essayer son nouveau pouvoir. N'ayant pas d'autre idée, il ferma les yeux, posa ses paumes l'une contre l'autre, et se concentra. Et miracle! Un nuage se forma au dessus de nos têtes et il se mit à pleuvoir! Quelques minutes plus tard, le chef des indigènes nous avait déjà séchés à l'aide d'une légère brise et de soleil.
J'étais optimiste de trouver moi aussi un trésor à l'aide de l'indice. Je regardai derrière chaque chêne de la clairière dans l'espoir de trouver où creuser. Mais tous les chênes se ressemblaient, et comme le soleil se couchait, je dus me résigner à rentrer avec Salburhi et rejoindre mes marins comme je le leur avoir promis. Je demande à Sa Majesté d'excuser mon échec à trouver le trésor dont parlaient Gumnirlom et les histoires indigènes. Nous repartons en mer demain. Jamais je n'oublierai Culha et ses habitants.



On ne peut que spéculer pourquoi ces pages du journal du grand voyageur ne furent jamais vues auparavant. Voulait-il protéger son ami? Voulait-il cacher son échec? Pourquoi a-t-il abandonné la recherche du trésor alors même qu'il avait un indice, voulait-il préserver l'île? Quelques jours plus tard, Magellan découvrira les Mariannes, la première terre qu'il décrira dans ses lettres au Roi d'Espagne. Jamais n'a-t-on entendu parler de Culha.

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Elena Hristova · il y a
J'ai largué les amarres au rythme entrainant de vos mots émoussés aventuriers, puis j'ai flotté, j'ai flotté, j'ai flotté, je me suis prise des vagues mais je ne regrette rien. Un grand merci pour ces confidences croustillantes!
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Célestina Orn · il y a
Je me doutais bien que Magellan avait vécu de grandes aventures... Heureusement qu'on a retrouvé cet incroyable manuscrit ! Merci de le partager !
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Pâquerette · il y a
Evidemment ! Ce genre de trouvailles ne peut être gardée secrète, ce serait égoïste...!
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Miraje · il y a
... Et j'ai participé à l'expédition ...
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Pâquerette · il y a
Heureuse d'avoir pu vous faire voyager ! (à moins que vous n'ayez vraiment été témoin de cette expédition, mais alors quel âge auriez-vous ?!)
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Chloé Goupille · il y a
Ça c'est une sacrée aventure ! Je ne pensais pas Magellan si.. Fantastique ;)
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Pâquerette · il y a
Hehe, comme quoi l'Histoire est pleine de surprises ;-)
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