Fin de l'acte

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Focus intime sur la remontée des enfers d'une alcoolique, ce texte très bien écrit est véritablement poignant. La narratrice s'exprime sans

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Il est un village où vivent les histoires, où elles se racontent les unes aux autres et partent parfois en quête de nouvelles aventures....Je le cherche depuis toute petite et j'espère le trouve  [+]

Image de Printemps 2021

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Paris, mars 2019

Je suis échouée dans la salle d'attente d'un centre hospitalier d'addictologie.

Je m'appelle Hannah Spitz. Je suis née le 26/04/1987. Je suis de nationalité française. Pour la sécurité sociale, je suis le numéro 2 87 04 50 108 140 76. Le service où je me trouve actuellement est le B346. Nous sommes le 24/03/2019. Tout ceci est imprimé sur les étiquettes que la secrétaire m'a fournies à l'accueil. Je les tiens dans ma main. Je les lis et les relis. Est-ce bien de moi qu'il s'agit ? J'ai l'impression que cela ne me concerne pas.

Pourtant, c'est bien, moi, Hannah Spitz qui suis échouée, là, comme une épave, sur cette grève (in)hospitalière.

Ma vie est devenue un message détrempé et illisible, glissé dans une bouteille, tombé dans la bouteille. Je m'apprête à déplier ce message devant une femme que je ne connais pas et j'ai peur, tellement peur, qu'il se réduise en poussière, dispersant le peu de sens que j'arrive encore à en soustraire. Je n'ai plus rien à dire qui soit formulable, plus rien à entendre qui soit audible. J'apprécie le silence de la salle d'attente.

Il n'y a que les gens heureux qui ne supportent pas les hôpitaux. Assise sur le banc en ferraille dont la peinture rouge s'écaille, je contemple les murs jaunis et le sol rouille couvert de linoléum rayé. Dans ce décor, je me sens bien, à ma place. Écaillée, jaunie, rayée. Devant mes yeux, il y a un panneau en liège recouvert d'affiches. Des horaires de séances d'art-thérapie, une annonce recherchant des cobayes pour une étude sur « Sevrage et Méditation » (150 euros promis d'indemnité), un rappel en gros caractère rouge « L'infirmière ne peut pas donner de substitution sans autorisation préalable du médecin référent » (sous-entendu, inutile de l'agresser), enfin des campagnes de prévention contre toutes sortes d'addictions.

Je sais que je ne ferais qu'une ou deux consultations dans ce service. La secrétaire me l'a bien expliqué au téléphone, le jour où j'ai pris rendez-vous :

— Nous, on fait surtout drogues dures, et aussi maintenant, toutes ces addictions qui viennent d'émerger, vous voyez ? Jeu vidéo, jeu d'argent, porno, réseaux sociaux... Avec ça, vous savez, on a déjà beaucoup de monde sur le marché ! Du coup, l'alcool, on fait plus, on a plus le temps. Mais, le Dr Besch vous prendra quand même en consultation au début, elle vous orientera après...

Avec les nouveaux phénomènes sociaux, les alcooliques sont devenus les has been de la misère existentielle. Je n'ai jamais su être à la mode.

La porte du cabinet s'ouvre. Un homme en sort. Il serre son sac à dos contre son ventre et tient dans la main ce que je suppose être une ordonnance. Il se dirige vers la sortie. Nos regards se croisent. Nous ne nous saluons pas, comme par un accord tacite : « Je ne sais pas qui vous êtes, vous ne savez qui je suis, mais nous savons tous deux que nous voulons faire comme si nous n'avions jamais franchi le seuil de ce service. »

Enfin, le Dr. Besh apparaît dans l'encadrement de la porte. Je baisse immédiatement les yeux, comme une enfant, honteuse, convoquée dans le bureau de la directrice. Je n'ai le temps de distinguer d'elle que ses cheveux rouges et ses longues boucles d'oreilles en breloque qui tintent légèrement en même temps qu'elle me dit :

— On y va, Mme Spitz ? 

Je prends une grande inspiration, plonge et laisse porter par son courant. Qu'importe, après tout, je suis déjà noyée.

***

Je suis assise dans le bus, le front posé contre la vitre fraîche. La ville se déforme à travers les gouttes de pluie qui frappent la fenêtre – ou est-ce mes larmes qui embrument la vitre, qui embrument la ville ? Je ne sais plus. Je rends grâce au ciel de ce temps maussade. Le soleil m'est devenu insupportable. L'éclat de sa lumière rend plus obscur encore le brouillard qui m'habite. Les nuages crèvent et se déversent. Comme moi, quelques instants auparavant dans le cabinet du Dr. Besh.

1 h durant, j'ai serré les dents, j'ai tu, j'ai balbutié, j'ai raconté, j'ai pleuré, j'ai souri, j'ai même ri, je crois, avec le Dr Besch. Elle a dit : « Burnout. » J'ai pensé : « Non. Sans façon. Je préfère une tristesse classique, une mélancolie à la française. »

Elle m'a prescrit un médicament pour l'alcool. Une molécule qui agit sur le cerveau : une espèce de maçon qui va reconstruire ce mur-frontière qui limite le besoin d'alcool et l'ivresse nécessaire. Brave artisan ! Il va lui en falloir du ciment, des briques et des coups de truelles pour rétablir cette ruine, savamment écroulée, à coup de coude levé et de conscience abattue. Elle m'a donné un livret de dix pages sur les effets secondaires du traitement. Gros chantier en perspective. On a convenu d'une deuxième consultation dans une quinzaine de jours pour faire un point sur les travaux.

Puis, il a bien fallu parler du travail. Ou plutôt du fait que je ne voulais pas en parler, que je ne pouvais pas en parler, que formuler m'était impossible, que je butais, là, contre un mur de granit cette fois-ci, bien solide. Les mots se défilent pour revenir à l'alcool, tout comme je reviens à l'alcool pour me défiler d'un travail. Je n'ai plus ni sujet, ni verbe, ni ponctuation. Juste une langue pâteuse et liée sur un silence brut.

J'ai accepté avec honte, gratitude et soulagement un arrêt maladie d'un mois. Un mois entier. Que vais-je dire à ma cadre de santé ? Que vais-je inventer puisque je suis touchée par un mal qui n'a pas le droit de se dire ? Déjà, j'envisage de sortir du placard ma tenue de deuil. Encore une fois, Moun, ma grand-mère va succomber de ma propre maladie. C'est tout trouvé. Le voile et le crêpe me recouvrent déjà.

En vérité, tout ce qui s'est dit, durant cette consultation, s'est condensé en une seule phrase prononcée par le Dr Besch, comme pour elle-même, alors qu'elle remplissait le formulaire de soin, les yeux rivés sur l'ordinateur :

— Il faut que vous retrouviez la femme forte que vous avez été.

« La femme forte que vous avez été... » Quelle femme forte ? Vraiment, quelle femme forte ? J'hésite à revenir sur mes pas pour poser une affiche sur le tableau en liège de la salle d'attente :

Wanted
Hannah Spitz
Femme forte
Récompense généreuse

Car, en vérité, d'Hannah Spitz, il n'en reste rien, si ce n'est une implacable routine.
Revenir du travail, hébétée, abrutie, saturée, corps et esprit comme un bloc de granit. Vouloir se dissoudre à l'acide pour retrouver la légèreté d'une vapeur d'alcool. Passer par l'épicerie du quartier, acheter quelques provisions et une bouteille de vin, se convaincre qu'elle durera la semaine. Rentrer chez soi, s'effondrer, tout boire, ne pas manger. Ressortir pour trouver de quoi s'achever, puisque c'est bien le but, s'achever. Marcher sur le trottoir comme une funambule, se concentrer pour ne pas trébucher, pour ne pas zigzaguer, car les derniers sursauts d'une dignité vaincue demandent dans un râle que « cela ne se voie pas » (et comme ses efforts doivent paraître pathétiques vus de l'extérieur). Retourner à l'épicerie. Jouer encore et toujours la même scène bien rodée entre l'épicier et l'alcoolique, chacun endossant vertueusement son rôle ; l'un faisant celui qui ne voit pas que, qui ne sait pas que, qui ne comprend pas que ; l'autre, celle qui a oublié la plaquette de beurre et rachète du vin, celle qui reçoit des amis par surprise et rachète du vin, celle qui feint la plus grande indifférence, comme si c'était la première fois qu'elle mettait les pieds dans ce commerce, et rachète du vin. Rentrer chez soi, s'effondrer, tout boire, ne pas manger. Se faire vomir à quatre pattes au-dessus des toilettes pour se soulager l'estomac et la conscience. Implorer à genoux que cela s'arrête. S'évaporer, enfin. Se réveiller le lendemain, hébétée, abrutie, saturée, corps et esprit comme un bloc de granit. Se dépêcher de jeter les cadavres de bouteilles pour faire comme si cela n'avait jamais eu lieu, comme si cela n'aurait jamais plus lieu. Se promettre le matin. Échouer le soir. Cristalliser en 24 h tous les âges d'une vie : une aube pleine d'espoir, une journée besogneuse, un crépuscule abattu.

Il m'en a fallu de la ruse, de la ténacité, de la stratégie pour persévérer dans ma propre destruction, tout en mentant aux autres et à moi-même. Bel acte de bravoure, vraiment.

***
Rentrée chez moi, je jette mon sac et ma veste dans l'entrée et me dirige tout droit vers la salle de bain. Je me tiens face à la glace, les poings appuyés contre la céramique du lavabo, le dos rond comme un chat hérissé.

Depuis toute petite, j'ai l'habitude de me précipiter face à un miroir dès qu'intervient un évènement notable dans ma vie – un anniversaire, un premier baiser, l'obtention d'un diplôme, un décès, une rupture, une consultation en addictologie. Comme si j'avais besoin de la sanction de l'image pour m'assurer d'avoir vécu quelque chose d'important.

Pour la consultation, je me suis apprêtée comme si j'allais à un entretien d'embauche – sauf que personne ne me félicitera d'avoir été retenue. Je me sens aussi belle qu'une fleur en plastique. J'ai caché la misère comme j'ai pu, mais, en amie fidèle, elle est revenue. Mes yeux sont délavés, bordés de cernes noirs. Je ne sais pas si c'est mon mascara ou mes iris bleus qui ont coulé sur mes joues. Mon visage, brûlé par le sel, a fondu, et se ramasse en rides autour de mes lèvres. Je défais mon chignon, ébouriffe mes cheveux. Je suis une Joconde passée au White Spirit. Spectatrice, je m'étudie comme une Autre. Car ce n'est pas moi. Juste la vague réminiscence d'une femme que j'ai connue. Si j'étais forte, je foutrais un coup de poing dans cette putain de glace, je la ferais voler en éclat, je m'acharnerais dessus jusqu'à ne plus avoir de phalanges. Qui sait ? Peut-être qu'au-delà du miroir, je retrouverais « la femme forte que j'ai été ». Me ferait-elle un signe depuis un bris de verre ?

Mon portable sonne dans mon sac. Benjamin. Il accumule, depuis une quinzaine, des textos et des appels auxquels je ne réponds pas. Chaque matin, je me promets de le rappeler, mais j'y renonce au soir. Je ne sais pas quoi lui dire. Et lui non plus, ne sait plus quoi dire. Parfois, il laisse, comme seul message sur le répondeur, un souffle, une respiration. Il ne trouve pas les mots pour dire combien je l'ai déçu, désarçonné, trahi, combien il méprise la femme bégayante, trébuchante, furieuse et inconsciente qu'il a tant de fois dû relever, combien il a souffert de la disparition de sa « Gribouille » dans mes yeux imbibés et absents, combien il s'est senti coupable toutes les fois où je lui ai hurlé au visage qu'il l'était, combien il s'est senti meurtri toutes les fois où mes bras désarticulés se sont abattus sur son torse, combien il a prié les dieux et les démons pour faire advenir suffisamment de faiblesse en lui pour me frapper, me haïr, m'oublier. Il ne trouve pas les mots, alors, il soupire. J'écoute résonner sa douleur, sa colère, son amour. Je n'ai plus suffisamment de surface ni de profondeur pour y faire écho. Je me tais. Il ne lâche rien. Hier, j'ai senti sa présence derrière la porte de l'appartement alors qu'il était en train de m'appeler. Il devait avoir l'oreille collée contre le panneau, cherchant à entendre un signe de vie autre que la sonnerie. Je suis restée prostrée. Le téléphone s'est tu, il y a le bruit d'une main qui effleure la porte puis un craquement sur le palier. Il s'en était allé.

J'allume les lumières et ouvre les volets. Il est 18 h. Hier encore, les trois coups de bâtons auraient retenti. Les rideaux se seraient levés sur la scène initiale. Comme décor, un fauteuil, une table, une bouteille, un verre, un tire-bouchon. Mise en scène minimaliste. Début du monologue. D'abord, quelques mots, qui tombent, goutte à goutte. Très vite, un flot de pensées à la Molly Bloom, qui se gonfle et s'enroule sur lui-même en vagues successives, qui submerge les biefs et cherche les écluses, qui s'épaissit en coulées de boue, et qui, enfin, trouve une retenue dans l'inconscience sèche. Fermeture des rideaux.

Je me suis évidée, poumons et entrailles, pour loger, dans ma peau, ce personnage. Aujourd'hui, dans mon salon, j'ai ôté le costume, et je suis là, hagarde, devant cette scène nue. Je connais le rôle par cœur, mais ne me souviens plus du nom de la comédienne. Qui sait ? Dans vingt minutes, je serai dans la rue. L'épicier, en bon régisseur, me fournira les accessoires pour retrouver ces feux de la rampe qui me brûlent.

Je retourne dans la salle de bain. Elle m'attend dans le miroir. Je peux la regarder sans ciller et lui dire : « Regarde, j'ai les mains vides. »
Je compose le numéro de Benjamin.
Ce soir, je ne boirai pas.
Fin de l'acte.
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Champo Lion · il y a
Hello Flavie!
Avec ma mauvaise habitude d'aller de préférence vers les TTC, j'étais passé à côté de votre texte d'une extraordinaire beauté et d'une force remarquable.
L'analyse psychologique est d'une grande finesse.
Bravo Flavie!
Champolion

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Flavie Pain · il y a
Merci beaucoup, sincèrement
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Clémentin RAFFRAY · il y a
Le constat au vitriol d’Hannah ce soir là nous montre qu’elle est au début de quelque chose…. connaître la suite et l’accompagner ; comme un dessous de verre, quelque soit le degré du liquide et l’ivresse pourvue….vos mots sont un régal chère flavie, mes voix n’ont pas fini de vous suivre…bravo !
Clémentin

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Denis Infante · il y a
J’espère qu’un jour vous trouverez ce village, j’espère un jour lire un roman de vous !
Une écriture, une voix, forte et personnelle et c’est beaucoup plus rare que le laisserait supposer le grand nombre de textes postés sur ce site.

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Flavie Pain · il y a
Écrire est un sentier qu'on aime trouver de temps en temps au détour de la vie.
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marie van marle · il y a
C'est vraiment un beau texte, non seulement témoignage de douleur et d'espoir, touchant et authentique (ce qui est déjà beaucoup) mais aussi écrit avec virtuosité et un humour rageur. Un bonheur (dur) de lecture.
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Constance Delange · il y a
Texte écrit avec ses entrailles, magnifique de réalisme, écriture superbe, bravo
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M. Iraje · il y a
Avec tout mon soutien. Santé ... !
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Line Chatau · il y a
Très beau texte, je soutiens de toutes mes voix! Bonne chance Flavie!
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Virgo34 · il y a
Beaucoup d'émotion. Bonne finale !
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Felix Culpa · il y a
Je vous renouvelle mon soutien, Flavie. Bonne finale !
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christine A · il y a
Je renouvelle mes voix bravo pour votre texte

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