Fin de contrat

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Écrivant débutant  [+]

Le ciel bleu foncé glaciale d’une fin d’après-midi de printemps crevasse mes mains brulantes et sanguinolentes. Deux morceaux de viande rigides que l’on aurait attendris, battus, massacrés et qui auraient été rendus insensibles par la froideur mortelle qu’ils font naître.
- « Chapeau la petite souris ! Encore un contrat d’honoré. T'es une bête»
C’est sans doute ce que m’aurait dit le boss si tout s’était déroulé comme à l'accoutumé. Première phase: un nom. Ensuite, une enveloppe contenant quelques informations sur la cible que me tend la main poilu du boss. Tout de suite après, une seconde enveloppe correspondant à l'avance pour la réalisation du contrat. Deuxième phase (ma préféré): la traque. La mise à mort et la destruction du corps. Mais c’est terminé. Le pacte qui nous liait était écrit en lettre de sang. Sa bouche puante ne crachera plus de paroles malfaisantes. Sa langue venimeuse ne s'agitera plus. Sa gueule n'affichera plus ce rictus dérangeant.
Je ne suis plus des leurs.
J’ôte une dent plantée dans l’articulation métacarpo-phalangienne – souvenir de mes années de médecine- de la main droite. Quelques cheveux du boss collées par le sang m'obligent à me gratter pour m'en débarrasser.
L’écho d’une sirène toute proche m’oblige à entrer dans un bar à l’angle de la 31ème.
Le son à peine perceptible, provoqué par l'étincelle de mort d’un papillon de nuit pulvérisé par le néon bourdonnant fixé au plafond, pénètre mon oreille et envahit peu à peu tout mon être.
Insignifiante gouttelette tombant à travers la nuit d'un gouffre sans fond et qui au moment où elle finit par toucher le sol, après un périple qui semble avoir duré plusieurs éternités, produit un bruit qui ne vous quitte jamais.
Je ne suis plus des leurs.
Les lèvres du barman bougent lentement. Ses gestes sont au ralentis.
Je commande un scotch sans pouvoir m'entendre.
Encore la gouttelette qui touche le sol emplissant les ténèbres avec une vibration lugubre et incessante.
Dans le milieu, d'aucuns me qualifient de brute, de monstre, de sauvage, d'individu sans foi ni loi qu’aucune besogne dans le métier d’homme de mains ne rebute.
Mais cette fois, le point de rupture est largement dépassé.
Je ne suis plus des leurs.
Un couple dans le coin gauche du miroir, au-dessus des bouteilles d'alcool qui trônent sur les étagères du bar.
Lui est habillé comme moi. Couvre-chef à la mode dont le bord cache les yeux, visage rasé de près, un par-dessus gris posé sur une veste de costume de la même couleur.
Elle porte une robe rouge sans bretelles qui met en valeur une poitrine alléchante et un magnifique collier de perles qui suffirait à la vêtir.
Elle fume en faisant des ronds qui grandissent dans le reflet puis finissent par disparaître.
Lui sirote son scotch. Ils ne se parlent pas. Chacun dans leur solitude.
Me vient alors l'idée que peut-être ces deux là sont-ils des étrangers l'un pour l'autre ?
Il ne s'agit pas d'amoureux qui se reposent après s'être promenés toute la journée. Deux solitudes réunies par le hasard.
Et soudain une pulsion. J'aimerais qu'elle soit mienne.
Je lutte pour la contenir. Je ne suis plus des leurs. je ne suis plus des leurs.
Je m'occupe à réaliser l'inventaire de mes poches.
Un mouchoir tâché de sang, une liasse de billets de 100 eux aussi maculés, un paquet de chewing gum , des cigarettes, une boîte d'allumettes et un billet de train déchiré qui à l'origine était destiné à prendre le large, comme à chaque fois après qu'un contrat a été honoré.
Il ne servira plus désormais. L'autre moitié est dans la bouche du boss.
Je ne suis plus des leurs.
Le barman observe avec méfiance ce bric à brac sur le comptoir mais ne dit rien. Il a du voir mes yeux et le vide qu'il y a en eux. Ce néant qu'il perçoit vient de mon âme défunte.
Retour au coin gauche du miroir. L'homme et la femme sont toujours dans leurs pensées. Elle tourne légèrement le visage vers lui et lui souffle un doux nuage fumée au visage. Lui entre chaque gorgée d'alcool se mordille l'intérieur des joues, laissant apparaître des canines aiguisées.
Lui aussi a des objets posés sur le comptoir.
Soudain, l'homme se lève et se dirige vers les toilettes.
La femme le regarde s'éloigner d'un air déçu.
Quelques secondes d'attente. Je me dirige à mon tour vers l'endroit d'aisance.
Il n'est pas, comme je m'y attendais, face à un urinoir ou en train de se laver les mains.
La lutte intérieur s'engage.
Qui aura le dessus? L'infâme « petite souris » ou les bribes d'humanité qui demeurent en moi.
Je répète comme un mantra. Je ne suis plus des leurs. Je ne suis plus des leurs, je ne suis plus des leurs...en marchant le long des casiers à la recherche de jambes que je pourrai tirer avec violence et faire passer sous la porte un visage terrorisé que je pourrai ensuite fracasser. Mais rien. Ni pantalon baissé jusqu'aux chevilles ni boucles de ceinture brillantes. Uniquement de la faïence
L'homme est parti.
Je regagne les rives alcoolisés aux reflets de zinc où mon verre m'attend.
La femme en rouge a changé de place.
Son joli petit corps s'est posé sur le tabouret à côté du mien. Sa main légère sur mon épaule. Je me tourne vers elle. Elle me souffle la fumée en plein visage.
Un excès de maquillage cache une réelle beauté. Elle se penche et me susurre quelques mots à l'oreille. Ils font mouche. Nous nous levons.
Je ne suis plus des leurs. Je ne suis plus des leurs.
Elle me prend par la main. Sa bague bon marché me griffe les doigts.
Dans la rue, la vie se déploie en silence. Tramways qui traversent la ville, bolides filant à toute allure, motos pétaradantes, conversations animées des passants.
Je ne suis plus des leurs. Je ne suis plus des leurs. Je ne suis plus des leurs. Comme un mantra.
Au sommet d'un immeuble. A deux ou trois patés de maison du bar.
La petite souris a gagné la partie.
Je fixe la toiture goudronnée aux graviers remués.
En montant sur le rebord, mon pied heurte une forme ravagée, écarlate, inerte.
La petite souris s'en sert comme marche pied.
Je me jette dans le vide.
Insignifiante gouttelette qui tombe à travers un gouffre sans fond.
Je ne suis plus des leurs.
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Meri Bastet · il y a
étrange et prenant