Fils

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La nuit était étrangement silencieuse. Ma femme somnolait sur le siège passager et mon fils s’était endormi paisiblement sur la banquette arrière. Nous l’avions adopté, mais aujourd’hui encore, pour moi, il est comme un véritable fils. À cette époque, il avait treize ans. Aujourd’hui, nous aurions dû fêter son trente-troisième anniversaire.

Nous avions passé la soirée chez des amis. Je dois l’avouer, ce soir-là, j’avais sûrement trop bu pour conduire. Mais j’avais emprunté une route déserte qui coupait à travers le champ de maïs d’un vieil ami à moi. Autant dire qu’il ne risquait pas d’y avoir grand monde. Ca devait faire vingt minutes que je roulais et je commençais à fatiguer.

C’est là que les phares d’une autre voiture ont éclairé notre chemin. Je m’en souviens bien, car la lumière m’avait ébloui. Et puis, il faut dire que ce n’était pas une voiture banale : une berline noire, en plein milieu d’un chemin de campagne. À l’intérieur, il y avait deux hommes bien habillés. Je pensais qu’ils étaient sûrement paumés, mais je n’avais pas envie d’aborder deux inconnus en pleine nuit, alors on a tracé notre chemin.

J’ai continué à rouler pendant une dizaine de minutes. D’un coup, une lumière aveuglante a jailli en face de nous, comme un projecteur que l’on venait d’allumer. J’ai cru que c’était encore une voiture, mais les lumières se sont mises à clignoter et à virer au rouge. J’ai pilé sur le frein. Ma femme et mon fils ont été réveillés sur le coup. La lumière était si forte qu’elle nous brûlait les yeux. J’ai baissé la fenêtre de la portière et j’ai passé ma tête pour leur crier dessus.
— Éteignez vos phares, on y voit rien nous !
Aucune réponse. Soudain, un gros bruit, une sorte de vrombissement et les lumières se sont mises à bouger et à s’élever pile au-dessus de nous. On voyait autour de nous comme si on était en plein jour. Il s’est mis à faire chaud. Mais pas une chaleur habituelle, c’était comme une flamme qui venait de l’intérieur de nous-même, c’était comme si mon sang se mettait à bouillir et j’avais l’impression que ma tête allait exploser. Ma femme s’était mise à crier de terreur, elle hurlait que sa peau lui brûlait. Elle souffrait le martyr. Mais mon fils, aussi fou que cela puisse paraître, lui n’avait rien. C’était un vrai pleurnichard, au moindre problème, il se mettait à crier au diable. Mais là, il n’avait rien. Il était comme dans une sorte de transe.

Une mare de sang a commencé à couler de mon nez. Ma femme, c’étaient les oreilles. Ses tympans avaient comme explosé. Comme elle n’en pouvait plus, elle a ouvert la portière et s’est jetée en dehors de la voiture. Elle a couru en direction des champ. L’instant d’après, elle avait disparu, comme si elle avait été happée par quelque chose d’invisible. J’ai crié son nom encore et encore, mais tout ce que j’entendais, c’étaient ses cris de douleur. J’ai rassemblé tout mon courage et j’ai regardé par la fenêtre de la portière. Elle était là, à plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Elle s’élevait dans le ciel tout en gesticulant ses membres dans tous les sens. Elle se débattait contre une force invisible qui la tirait vers le haut. Il était impossible de voir ce qu’il y avait au-dessus d’elle. La lumière était si puissante, si aveuglante qu’elle m’a brûlé la rétine. J’ai crié le nom de ma femme sans relâche, mais elle disparaissait dans la lumière.

J’étais persuadé que j’allais mourir là. Que ma femme et mon enfant allaient mourir sans que je ne puisse rien faire pour eux. J’ai voulu ouvrir la portière, mais mon fils m’a attrapé le bras pour m’empêcher de sortir. Je l’ai serré dans mes bras, comme si c’était la dernière fois. Et à ce moment-là, il m’a murmuré à l’oreille :
— Désolé papa. Ils sont venus me chercher. Je vais devoir partir.
Je voulais lui demander de qui il parlait, où il devait aller, je voulais lui dire de rester avec moi, mais ses yeux avaient changé de couleur. Ils s’étaient mis à briller d’un rouge incandescent. J’étais pétrifié, terrifié, mais mon fils de treize ans était serein, comme s’il s’était préparé toute sa vie à ce jour.

Il s'apprêtait à sortir de la voiture. Je ne voulais pas que lui aussi me laisse. J’étais terrifié à l’idée d’être seul.
— Reste avec moi ! Ne t’en va pas !
Mon fils prononça ces mots qui sont restés à jamais gravés dans ma mémoire :
— Je t’aime papa.
Et puis il a sauté de la voiture. Disparaissant à son tour. Impuissant, tout ce que je pouvais faire, c’était crier son prénom jusqu’à l’épuisement.
— Clark ! Clark ! Clark..
Je me suis penché à la fenêtre pour le voir, mais une violente explosion résonna et la lumière s’éteignit aussi vite qu’elle était apparue. J’étais seul, plongé dans l’obscurité.

Aujourd’hui encore, je garde des séquelles de ce moment. Ma rétine est brûlée et une tâche noire hante quotidiennement ma vue.
— Votre femme, qu’est-elle devenue ?
— On l’a retrouvée le lendemain, perdue au milieu des champs. Les hommes de la berline noire étaient avec elle. Elle n’avait plus aucun souvenir de ce qu’il s’était passé.
— Et ces hommes ?
— Ils nous ont interrogés sur ce qu’il s’était passé, et lorsque la police est arrivée, ils se sont éclipsés. Ces idiots d’officiers en ont déduit que nous avions eu une sorte d’hallucination collective due à l’alcool.
— Et votre fils ?
— Ca fait vingt ans que je le cherche tous les jours. Personne ne l’a vu, personne ne sait où il est. Personne n’a jamais entendu parler de lui. Il s’est volatilisé dans la nature. Mais je suis sûr d’une chose. Il est vivant. Il est là, quelque part. Vous allez peut-être trouver cela ridicule, mais parfois, j’ai l’impression qu’il nous surveille, qu’il nous protège.
— Est-ce qu’il y a quelque chose que vous aimeriez lui dire grâce à cet article ?
— Écrivez qu’il y aura toujours une part de tarte aux myrtilles qui l’attendra au frigo.
Le journaliste laissa échapper un petit rire.
— C’est noté. Je vous remercie pour votre témoignage.
— C’est rien, peut-être qu’un jour cet article me permettra de lui parler.
— Je l’espère tout autant que vous.
Le journaliste rangea ses affaires, remercia l’homme ainsi que sa femme et quitta la maison nichée au milieu d’un champ de maïs. Au moment de démarrer sa voiture, une voix l'interpella.
— Attendez une seconde !
L’homme avait couru jusqu’à son véhicule. Essoufflé, il lui tendit un stylo.
— Vous avez oublié ça.
Le journaliste le remercia, mais au moment où il tendit sa main, l’homme s’adressa à lui :
— Dites, à tout hasard, est-ce que vous ne seriez pas...
Le journaliste redressa ses lunettes et interrompit l’homme :
— Désolé, on a besoin de moi quelque part.
— Est-ce que vous reviendrez ?
Le journaliste démarra sa voiture, et juste avant de s’en aller, il répondit à l’homme :
— Laissez moi une part de tarte de côté.
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