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Fille qui pleure... (la famille du chat noir 3)

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Fille qui pleure...

Octobre 1997

La femme de ma vie... Forcément, ça je ne le savais pas encore. tout comme je ne savais pas que la prochaine fois que je la croiserai , elle ne rirait pas, elle pleurerait.
Comme je l'ai déjà dit, les ados, ce sont des bonbonnes sous pression, bonbonnes d'un gaz volatile, à la fois explosif et inerte, dépressif et hilarant. Quand les hormones, le physique et l'environnement se liguent contre toi pour te transformer en un Quasimodo qui aurait avalé un diable de Tazmanie, la vie n'est jamais reposante.
Je manquais d'empathie. Sentiment que je trouvais à l'époque improductif, personne ne m'avait expliqué le but de ce trait humain, qui rend seulement les êtres, humain. Je possède un sens commun, un sens de la morale assez poussé, bien trop pour notre monde qui n'aime pas le manichéisme et la révolte. Mais ce n'est pas ce qui rend humain, c'est ce qui rend serviable, droit et inflexible. Pas d'empathie quand je me suis penché vers cette fille en larmes assise sur un trottoir.
Nous étions trois, aurais-je été seul, l'aurai-je abordé ? Il y avait du monde autour et personne ne s'en souciait. Le truc c'est qu'un ado qui pleure, c'est pas une petite vieille qui tombe, c'est pas un malaise sur un passage piéton. Un ado qui pleure c'est comme un mec qui distribue un tract à la sortie du lycée, tu lui accorde un regard comme tu choppe la photocopie revendicatrice et tu passe ton chemin. Mais l'effet de groupe est merveilleux, même si c'était assez nouveau pour moi, et qu'il n'a de prise que dans l'émulation positive, je n'ai jamais hésité à quitter un groupe qui voulait faire une connerie que je n'approuvais pas. J'aurais aimé dire que l'initiative d'aborder la fille venait de moi, mais je ne sais plus. Je pense que c'était Edd, un pote d'Yvon devenu un habitué de la sortie du lycée depuis qu'on lui avait présenté une de ses copines.
Une fois de plus j'ai beau chercher, j'ai pas souvenir de ce qu'il s'est dit. Je suppose que j'ai tenté de la faire rire, de savoir ce qu'elle faisait à attendre. Et me suis souvenu de qui était cette fille, de son fou rire en nous voyant, de sa fraîcheur.
On va encore faire une parenthèse sur ce qu'on appelle l'âge ingrat... On a tous connu des camarades qui cumulaient mais l'âge ingrat n'est pas figé, certains ne l'on jamais vraiment physiquement, d'autres se rendent compte que leur âge ingrat est celui d'adulte, revivant leur gloire passée de jeunes gens populaires.
Pour Matri, car c'était son prénom, je ne voyais que ses cheveux, accroupie qu'elle était les mains autour des genoux. C'était une époque bénie où je pouvais moi-même fléchir les genoux pour me mettre à sa portée. Elle se cachait toujours sous un gros pull informe, et entre le col roulé et la masse capillaire, le visage était mangé par de grosses lunettes en plastique noir. On devinait un gros appareil dentaire lorsqu'elle entrouvrait la bouche. Et c'est à peu près la seule description que j'aurais pu faire d'elle à ce moment là, l'âge ingrat vous voyez, des gros trucs partout qui te cachent.
En fait non, outre son physique, je peux vous renseigner sur son comportement. Car c'est ça qui a dû m'accrocher. Un regard fuyant, animal et plus qu’être simplement accroupie, on pourrait la décrire prostrée. Entre accidentés de la vie on a dû apprendre à se reconnaître.
Elle pleurait pour un mec, une autre constance des adolescentes, une constance qu'elles gardent de nombreuse années, soit en vivant avec un trou du cul soit en ne trouvant pas de trous du cul pour vivre avec elles. J'étais pas encore un trou du cul, mais il ne m'était pas trop difficile de feindre l'empathie, de sortir quelques phrases bateaux et de rester avec elle le temps que son père vienne la chercher. C'est comme ça que j'appris qu'elle poireautait tous les soirs une à deux heures devant le lycée.
J'avais le contrôle de mes horaires, le fait que je suivais le cursus voulu par mes parents et que j'explosais les moyennes connues du lycée ne devait pas y être étranger. A préciser que la seconde de mon lycée pro avait un niveau équivalent à une sixième, et encore, nous étions tous des déscolarisés de premier ordre, très peu savaient écrire. Mais on avait une prof d'anglais qui essayait de nous faire cours... Comme si un cursus général avec histoire géo et anglais allait servir à l'intégration professionnelle. Moi je m'en foutais, tant que le temps passait et me rapprochait de la fin. La violence aidant, je n'avais aucun désir de me rapprocher de mes camarades.
Donc tous les soirs, je les passais devant mon ancien lycée, avec Matri, Edd, qui se révéla être l'auteur du grafiti « Edd was here », rapport à la mascotte d'Iron Maiden. J'avais pas vraiment de vues sur Matri, enfin je ne crois pas, de toute façon à coté de Edd, j'avais tout du second. Pensez donc, un sosie de Kurt Cobain, timide, mélancolique, mystérieux et rebelle. Face à lui vous prenez un grand maigre fringué d'un grand imper marron et de jeans troués comme un clodo ou un pervers exhibitionniste, à la voix forte et peu maîtrisée, au discours qui valait nombre de froncements de sourcils des interlocuteurs.
Même si j'aurais voulu, je ne faisais pas le poids, ça avait été prouvé avec la dernière copine de Edd, encore une dont j'étais le bon pote confident.
Mais au bout de quelques rencontres avec Matri, ce n'était plus évident. La brunette riait volontiers à mes frasques, se réjouissait bien plus de ma présence et disons le, ça à du jouer sur ce début de parade amoureuse. Un jour elle me demanda si j'avais quelqu'un, et comme on ne se refait pas, j'ai dit que j'avais quelqu'un en vue mais que c'était pas gagné. Voyant qu'elle ne le prenait pas pour elle et qu'elle se mortifiait, je me sentis aussi coupable que satisfait au moment de la rassurer.
N'ayant aucun soucis des conventions, et seulement peur du rejet, j'étais parfait. Ni trop prévenant , ni trop distant, certains diront que la période du flirt est sans doute la plus intense dans une relation. Pour nous, c'était surtout une période compliquée ou Matri n'était pas libre de ses mouvements, partant en pleine campagne tous les soirs et n'ayant pas le droit de sortir le week end.
Ça lui donnait un sacré côté extraterrestre supplémentaire, dans ma vie de citadin qui passait ses week-ends au « garage », se bourrant la gueule au « pol rémy » et rentrant le dimanche matin en bus, les cheveux dressé sur la tête, le sac de couchage sur les genoux.
Elle a dû sacrément leur péter les couilles à ses parents pour avoir le droit de passer un journée en ville. Mais elle a eu gain de cause, et pour la première fois de sa vie, elle « traînait ». Nous nous cherchions depuis des jours, donc ce n'était qu'une question de temps avant qu'on officialise notre relation par un contact charnel, qui se fit maladroitement dans l'obscurité du garage. Mais avant cela , nous avons pris un repas en tête à tête au bar d'à coté, où la chanson de Florent Pagny semblait passer en boucle.
Du coup là, je me remémore les paroles de son « savoir aimer », c'est quand même super nian nian, déjà à l'époque ça me filait un peu les chocottes, maintenant j’écoute ça et je me dis, ok, on peut le faire, on l'a fait, mais l'aurait-on fait consciemment qu'on n'aurait pas réussi. Les nostalgiques s'en souviendront, les curieux chercheront.
Bref on écoutait la façon d'apprendre l'amour de l'autre en mangeant des croque-monsieurs bistrot. Ce fut dans la rue que survint notre première incompréhension, elle, me remerciant pour avoir payé l'addition, moi lui suggérant de courir payer sa part au cafetier.
Après ce moment de gène passée, ce fut donc la première vraie rencontre avec le cercle des potes, et notre premier baiser. Si je ne m'alourdis pas dessus c'est que le souvenir reste vague et l’intérêt narratif très réduit.
Élément marquant suivant fut la rencontre avec sa meilleure amie, qui me prit presque par le colback pour me mettre à l'écart et me prévenir que sa copine était du genre folle et fragile. Merci pour l'info, je le savais déjà. Je l'aurais bien appelée Cordélia, cette jeune-fille agressive en tailleur, avec cet air un peu hautain de la fille qui se sait mignonne et qui a du succès. Alors ok, elle pensait que Matri n'était pas assez solide pour s'occuper d'elle-même. Elle a fini par me menacer de m'arracher les yeux si je lui faisais du mal. J'ai trouvé cela correct comme arrangement.
J'ai vite compris la dépendance maladive de ma nouvelle petite amie, quand elle m’apercevait après cinq minutes de retard, je voyais ses larmes couler et la panique dans ses yeux. J'entendais des histoires, des rumeurs qui passaient le portail du lycée, la fille qui parle aux esprits, allongée sur les tables des salles d'étude.
Pas de quoi me faire paniquer après tout. Tout comme elle ne paniqua pas quand un grand nombres élèves de son lycée ont commencé à lui demander si elle sortait vraiment avec moi. J'en ignore encore la raison, ne connaissant même pas les intéressés.
Bref, on était ensemble, assez dysfonctionnels pour être complémentaires. Elle attendait tant de preuves d'affection ! Et je n'avais aucun mal à lui en donner, dans le simple but de la combler. Faire le bonheur de quelqu'un était assez unique pour moi, j’éprouvais évidemment un sentiment fort pour Matri.
Une semaine après, nous devions nous quitter pour les vacances de Noël, je la pris une fois de plus de court en lui offrant un bijoux sur le perron d'une cathédrale, et ce n'est pas une image, on avait une vraie cathédrale à deux pas du lycée.
Il ne m'a pas fallu énormément de temps pour comprendre Matri. A son retour elle me proposa de passer les vacances de février avec elle et ses parents au bord de la mer.
J'avoue, j'étais pas super jouasse de rencontrer sa famille, mais bon, j'étais dedans jusqu'au cou.
Avant, ils veulent te voir, m'annonça-t-elle un peu tremblante.
Heu, ok, pour... ?
Mes parents sont assez famille et protecteurs, je n'aurai plus le droit de venir en ville si tu ne les rencontres pas.
Ha, ça marche comme ça chez toi. Cool, répliquai-je, sceptique

Comme j'avais pas envie de ne plus la voir et comme c'était visiblement un passage obligé, j'ai dit ok. Le mot « famille » était encore pour moi un concept vague, exempt de prises de tête, de concessions, de reproches et de regrets... Je ne connaissais pas mes grands parents, je ne voyais pratiquement jamais mes tantes ou une autre partie de la famille. Mon frère avait quitté très tôt la maison. Je n'avais pas grand point commun avec mon père. Forcement je m'entendais mieux avec la partie féminine de ma famille, je n'étais plus le petit frère qu'on traîne partout pour ma sœur et il m'était arrivé de l'accompagner quand elle sortait. Tout comme j'accompagnais souvent ma mère dans ses courses quotidiennes, pour passer du temps ensemble. Car pour le reste, passer du temps ensemble c'était réduit à peau de chagrin. Mes parents avaient une passion le dimanche et l'on devait suivre bon gré mal gré jusqu'à émancipation. Le reste du temps, je ne mangeais pas aux mêmes horaires qu'eux, sans doute plus pour respecter leur tranquillité que la mienne. Ça me convenait bien mais ça n'apprenait pas à se préparer à la rencontre de sa future belle famille.
A bien y réfléchir personne n'aurait été prêt à les rencontrer. Le rendez-vous avait été fixé dans un bar en centre-ville, j'arrivai et les trouvai là, attablés, les parents encadrant la petite sœur, ma femme en face, ma place réservée à côté d'elle.
Mes sens n'avait pas la précision d'aujourd'hui, le radar vibrait gentiment, me faisant passer d'une vigilance ordinaire au mode « réponds à ce qu'on te demande et tu verras après ».
Non mais c'était quoi cette solennité, je ne rentrais pas dans la loge, je sortais juste avec une fille ! J'avais droit à leur plus beau regard suspicieux, le père n'avait pas l'air causant et la mère avait l'air particulièrement stricte, un masque de cire des personnes qui n'ont jamais ri. Sinon, ils étaient de taille réduite comme leurs deux filles.
« Vous savez, ma fille est encore innocente. », lança la mère dans la conversation.
Matri devenait cramoisie et un « maman... » de reproche, de honte et d'inquiétude sortit de sa bouche. Je crois qu'à ce moment-là, sa mère aurait pu embrayer sur un cours d'éducation sexuelle que ça m'aurait pas étonné. Mais elle m'a seulement parlé de la virginité de sa fille et du fait qu'il était entendu qu'elle reste pure au moins jusqu'à sa mort. Sans compter que j'ai échappé de peu à une prise de sang pour contrôler d'éventuelles MST, mais Matri et surtout son médecin avait dû faire comprendre à ma future belle-mère l'incongruité d'une telle demande.
Le père ne disait rien et habituellement, il ne devait pas dire grand-chose. Déjà, moi qui ne connaissais pas cette petite dame blonde, je n'étais pas du tout enclin à entrer dans un débat moral avec elle, de peur qu'elle n'implose de colère névrotique.
Vous allez me dire que j'y vais fort, mais je regarde cela par le filtre déformant du passé. L'épreuve de cette rencontre me parut gênante et inutilement traumatisante.
La rencontre avec mes parents fut nettement plus détendue, en comparaison. Mon père ne parlait à Matri que par mon intermédiaire et sa conversation se résuma à un « Elle veut boire quoi ta copine? ». Ma mère lui posa quelques questions d'ordre ménager, voulant savoir si elle cuisinait ou savait tenir une maison. Vu que Matri était anorexique et que la bouffe la dégoûtait passablement, elle répondit comme elle put et la sentence de ma mère tomba « Oh mais elle ne sait rien faire cette petite ! ». Ça ne me choqua même pas, habitué sans doute à ce genre de réflexions. Ma mère attendit que l'on soit seul tous les deux, pour plus de bienséance sans doute, afin de me prévenir « que je n'en ramènerai pas une nouvelle tous les week-ends.».
Nous étions donc entourés d'amour et de compréhension. Mais nous pouvions partir ensemble, Matri, sa famille et moi, au bord de la mer. L'atlantique, l'hiver, moi qui n'avais vu la mer qu'une poignée de fois.
L'été d'avant, j'avais été embarqué dans les bagages de la bande en Vendée. Me trimbalant le plus souvent les cheveux rouges et le jean déchiré sur les plages, sans me baigner ou me montrer en caleçon de bain. J'avais à l'époque une grande pudeur avec mon corps, non que maintenant je m'amuse à m’exhiber, mais je peux me baigner en public. Je passais des après midi à dépenser mon pécule dans une salle d'arcade, principalement sur un jeu de tir sur cible, où je n'étais pas mauvais. Ça avait été mes premières vacances, résumées en soirées au camping à boire autour d'une lampe posée sur la table pliante en plastique rouge. Un moment mémorable fut de me réveiller un jour sur la plage, dans mon sac de couchage, regarder des gens se baigner, des cadavres de bières et deux mecs que je connaissais pas autour de moi.
Après ces premières vacances entre potes, ce furent mes premières vacances en famille. Et quand je dis « famille », c'est au grand complet. J’eus droit à la visite chez les grands-parents qui habitaient non loin de la maison de vacances avec repas en grande attablée avec tantes et oncles. Tous ces inconnus, partout, je me laissais en roue libre, j'avais dix-sept ans et pas grande expérience à laquelle me raccrocher pour évaluer les réponses les plus adaptées aux questions.
Heureusement, il y avait les balades sur les falaises. Ce vide, ce calme, cet être chaud et aimant collé à soi, c'était intéressant. Je suis ochlophobe, donc presque logiquement agoraphile, ces étendues d'eau, de sable, le vent, ça me faisait du bien. Nos chaperons ne nous quittaient pas du regard, prenant des photos du petit couple trop « choupi », moi qui dépassais leur fille de trente centimètres et paraissait avoir dix ans de plus. Le soir j'avais le droit à la grande chambre en bas, où on passait un peu de temps avec Matri avant qu'au bout que quinze appels j'arrive à la décider de remonter, craignant que de mauvaises relations n'en découle.

Après cela, nous vivions notre relation en alternance chez ses parents et les miens, sans trop de problèmes, pendant plusieurs années.

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