Fibres à fibres

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Ecrire pour fuser loin de ce qui fixe et fige, loin de l'angoisse; écrire pour inviter dans des espaces nouveaux, changeants, mouvants, voilà ce qui m'anime. Ecrire pour partager surtout, car un  [+]

Image de Automne 2016
Finlande, février 2015

8h30 : J’avance dans les couloirs du centre avec un demi litre de café bouillant entre les doigts. Les vitres réfléchissent ma silhouette blanche sur le fond noir d’une matinée hivernale. J’apprécie moyennement la sale tronche de mon reflet fantomatique, les traits déformés par l’éclairage puissant des néons. Il faut avouer que notre centre n’est pas particulièrement avenant. Au milieu des étendues glaciales de la Finlande orientale, il a des airs d’immense bunker high-tech. C’est néanmoins l’endroit le plus à même de me fournir le matériau de mes recherches : des données, d’énormes masses de données, le big data.

Je croise deux techniciens aux visages familiers qui installent de nouveaux supports pour les faisceaux de câbles. Fibre optique, alimentation, thermorégulation, des amas épais de fils et tuyaux courent le long des plafonds de notre centre de données. De lourdes torsades pesantes qui suivent les axes principaux de la construction, se séparent pour atteindre les annexes les plus distales et coulent parfois le long des murs pour plonger sous le sol. Un journaliste qui visitait le centre les a décrits dans son article comme « un lierre technoïde et grouillant qui colonise le centre. Qui semble proliférer au-dessus de nos têtes comme un gigantesque parasite inerte.». Je marche sous un faisceau de fibres rouges et me dirige vers la salle des serveurs. J’avais rencontré le journaliste durant son séjour ici. Un homme intelligent et sensible. Mais sa description des fibres manque cruellement de lucidité. Les câbles et la technologie perçus comme du lierre ou des parasites qui envahissent l’espace et l’humain. Voilà bien une ossature dialectique poreuse, datée et inefficace. Imbécile ! Je badge pour entrer dans l’aile des labos. Toujours plus de câbles et de longs faisceaux de fibres. Ce sont les vaisseaux sanguins du transport de données, voilà une métaphore plus adéquate. Ils ne créent, ne détruisent, ou n’envahissent rien. Ils transportent. Les artères et les veines d’un système de distribution. Voilà ce qu’ils sont. Un système déployé partout autour du monde. Des milliers de ventricules informatiques indépendants, regroupés en batteries dans des centres comme le notre.

10h05 : J’adore travailler dans la salle des serveurs. J’ai posé mon second café de la journée sur mon poste de travail mobile et opère sur un serveur lame défectueux. Ce n’est à vrai dire pas dans mes attributions d’effectuer des tâches techniques comme celle-ci, mais elles m’apaisent. Dernièrement, l’épaisseur homogène et aride de ma thèse me décourage. Coder et compiler heure après heure pour stagner, lamentablement, comme tout le monde. Incapables d’user avec innovation de la masse colossale de données. Incapables de s’y adapter. Réparer les modules techniques est une activité qui étouffe mes soucis. Et puis quel délice que le souffle tiède des machines sur mon front.

J’avale une gorgée de café tiède et je replace la lame dans la baie. Tout semble en ordre. J’avance jusqu’à une intersection et y parque le module de réparation. Soupir. Mon regard s’immobilise quelques instants entre deux rangées de baies. Ces rangées de monolithes imperturbables. Il y a des airs de paléolithique dans ces installations ultramodernes. Une présence qui nous outrepasse, moi et ma temporalité humaine. Une possibilité d’infini dans le calme reptilien de ces machines. Je pose la main sur un des monolithes. Froid.

Un claquement sec quelques rangées plus loin m’arrache à mes pensées. Je laisse mon café sur le module pour m’approcher du son qui s’est mué en bourdonnement régulier. Entre deux rangées de baies, un robot de sauvegarde s’est activé. Un corps principal sous forme de cube, et deux complexes amovibles aux airs insectoïdes qui s’animent sur un axe vertical. Montés sur des chariots mobiles, ces robot peuvent atteindre n’importe quel serveur afin d’y effectuer une opération. On les appelle des « jukebox », et ils sont là pour automatiser la maintenance des bandes magnétiques. Il avance dans ma direction et s’immobilise en milieu de rangée. Je retourne chercher mon café puis reviens observer le robot en sirotant le liquide désormais tiède. L’un de ses bras mécaniques s’est lié à un serveur. Il lui faut une poignée de secondes pour effectuer sa tâche puis il reprend sa route entre deux rangées de baies de serveurs et vient dans ma direction. Il avance avec la lenteur péremptoire des machines. Je recule dans le couloir suivant, attendant de le voir re-paramétrer son parcours dans l’intersection. Un léger souffle d’inquiétude se glisse le long de ma colonne vertébrale lorsque je le vois ignorer les quelques secondes protocolaires d’arrêt. Il se dirige tout droit dans mon couloir, sans interruption. Je recule et pose ma tasse vide sur le rebord d’une baie. J’ai dû mal calculer mon coup car la tasse bascule dans le vide et explose sur le faux plancher. Le robot continue à progresser dans ma direction. Je recule dans l’intersection suivante et me mets volontairement dans une allée parallèle à celle où il évolue. Le robot s’approche de l’intersection. C’est parfaitement irraisonné, mais je suis convaincue qu’il va me suivre. Un liquide glacial me spraye les intestins au moment où la machine contourne la baie pour venir me rejoindre. « Qu’est ce que c’est que ce bordel ?! ». Je recule. Le robot continue son approche lente et inéluctable. Il s’arrête devant moi. Un des bras insectoïde glisse le long de l’axe vertical, s’arrête à la hauteur de mes épaules et se déplie brusquement. Je suis figée. J’ai les yeux rivés sur l’extrémité de ce bras, à quelques dizaines de centimètres de mon visage. Puis mon regard est lentement attiré par le clignotement bleuté d’un serveur à ma droite. J’ai de la peine à ne pas penser qu’il me fixe, qu’il observe la situation. Il me faut quelques instants pour sortir mon téléphone portable. Une fois ce dernier dégainé, la brume qui s’était abattue sur mon esprit se dissipe rapidement et l’inquiétude me quitte. J’appelle le service technique : « Vous avez un robot sauvegarde qui plante. Allée 7 ». J’attends de les voir arriver pour filer aux toilettes. Je bois trop de café.

16h50 : Je suis à mi-chemin d’un grog nettement trop sucré et fort, sur la terrasse désertée du centre. Les tables et chaises en métal sont empilées contre les portes vitrées, recouvertes d’une neige humide. J’en ai juste sorti une pour m’asseoir face à la toundra. À deux mètres à peine de la chaleur du centre, sous une épaisse couche de couvertures et de vêtements, je suis presque congelée. L’alcool et mon niveau de fatigue ne m’aident pas à lutter contre le froid. Je regarde, derrière les grillages de sécurité, le soleil rouge s’abîmer latéralement dans l’horizon. Je me brûle un peu plus la gorge et le ventre avec une nouvelle gorgée d’alcool. Je me sens me dissiper lentement entre le chaud et le froid. Comme une membrane entre deux milieux qui doucement cède et fond, entre l’alcool chaud et l’air glacé de Finlande.

Si on vient se les peler dans l’hémisphère nord, c’est que les serveurs s’agitent à un tel point qu’ils bouillonnent. Il faut les refroidir. Le problème c’est que les systèmes de refroidissement sont énergivores. Utiliser le froid de l’hiver finlandais, c’est économiser de l’énergie. Moi, je sens mes circuits geler ici. Si seulement je pouvais bouillonner un peu plus, souffler un peu de sens sur cet entrelacs de données. Si seulement on pouvait canaliser tout cela, y donner forme et s’y connecter vraiment. Pas en faire une utilisation timide, non. Mais s’apprivoiser à cette immensité de potentiels, se gonfler au nerf et à la veine de ce vaste là et y voir un peu plus clair. Si, plutôt que s’observer en tapinois, la lumière bleue et moi pouvions regarder ensemble dans le même direction, d’un même œil. Le soleil est tellement loin et tellement lent. Je vois un truc bouger dans la plaine mais sans pouvoir déterminer ce que c’est. Trop fatiguée. Fatiguée par une nouvelle journée de travail acharné pour rien. Rien du tout. Je me sens trop nettement me débattre. Je m’emmêle dans des membranes pourtant nourricières, C’est comme s’étouffer avec du liquide amniotique, pathétique. J’ai l’alcool glauque.

J’ai demandé un feedback aux techniciens pour ce matin. D’après eux, ce n’est « pas plus étrange que la majorité des trucs informatiques ». Ils n’ont pas tort. On attend souvent de l’informatique un fonctionnement manichéen. Il n’y aurait qu’une raison pure et immédiate dans un système informatique. Mais ce sont là les écueils d’une pensée maigre et dualiste. Travailler avec les machines c’est découvrir leurs formes particulières d’obsessions, de soucis et d’humeurs. L’intelligence des machines est capricieuse et surprenante. Ce matin, le bras insectoïde qui s’est dressé face à moi lorsque la machine s’est arrêtée uploadait un fichier texte minuscule : « K.J, The Whales. » Des initiales, et ce qui me semble être un titre. J’ai eu beau mener une longue recherche sur internet, elle s’est révélée infructueuse. Le terme whale est trop répandu, et K.J est parfaitement inutile en terme de recherche. Néanmoins je pencherais plutôt pour une piste musicale, un poème ou une nouvelle. Une idée beaucoup trop inquiétante souffle son haleine glaciale sur mes méninges. Une idée que me suggèrent parfois mes recherches. Celle d’entrelacements des données qui émergeraient parfois dans l’immensité des réseaux. Des embryons d’intelligence, tentaculaires, fluctuants. Une forme de conscience de la machine, présente partout à la fois, multiple et mouvante. Je fixe un point noir sur la banquise, dans l’immensité, en face de moi. Non seulement je bois trop de café, mais là, j’ai bu trop d’alcool.



San Francisco, août 2015

12h20 : Je suis aux Etats-Unis pour un colloque sur l’intelligence artificielle parfaitement inintéressant. Du coup, j’erre dans les recoins d’une librairie, à la recherche d’un bon roman pour le vol retour. Je ne dors pas bien dans l’avion. Je grimpe à l’étage. Dans l’escalier sont accrochés des bouts de textes d’Allen Ginsberg. Un petit panneau annonce : Poetry room. Le souvenir de l’incident du robot me revient à l’esprit. J’ai le mail des techniciens sur mon Smartphone, il contient le texte délivré par le robot. Cette histoire m’était un peu sortie de la tête mais c’est l’occasion de se renseigner. Je m’adresse à une femme d’une cinquantaine d’années au visage joyeusement marqué de rides :
— Bonjour !
Elle pose un tas de bouquins sur une table et se tourne vers moi.
— Bonjour !
— Je cherche un poète dont les initiales seraient K et J.
— K et J ?
Les rides aux coins de ses yeux se serrent légèrement alors qu’elle balaye les étagères du regard.
— Kathleen Jamie ?
— Je ne sais pas trop, oui peut-être.
— Vous cherchez un texte en particulier ?
— « The Whales ».
— Oui, c’est probablement Kathleen Jamie, une écossaise.
Elle tire un petit ouvrage de la bibliothèque.
— Regardez là dedans.

Je m’assieds dans un coin, gênée par le silence un peu forcé qui règne souvent dans les librairies. C’est un petit livre, The Overhaul, et je tombe rapidement sur un poème intitulé « The Whales ». Je le parcours en vitesse, un paragraphe attire mon attention :

« I’d discover a cave
green and ventricular

and there, with tremendous patience,
I’d teach myself to listen :

what the whale-fish hear
answering through the vastnesses »

Je pose le livre sur mes genoux et m’appuie sur le dossier de ma chaise. J’expire avec lenteur. Le sensible me semble disparaître, remplacé par une émotion étrange, propre à l’espace poétique. Quelque chose de présent derrière ces mots vibre en moi. Je me vois regarder dans l’infini des steppes finlandaises en fin d’après midi, ou écouter avec attention, immobile, entre les baies de serveurs. Étudier le vaste, voilà une activité qui m’est familière. Même si elle naît d’un vide, même si elle ne s’entend jamais répondre que par échos, c’est mon activité principale. Je redescends au rez après avoir remercié la vendeuse et sors de la librairie avec une copie du recueil. Je dois filer sur Market Street d’où part notre bus pour l’après midi culturelle du colloque.

17h30 : Le bus nous a emmené de l’autre côté du Golden Gate Bridge. Certains se sont arrêtés pour prendre des photos. Puis on a continué le long de la côte pour arriver près d’ un phare. Le lieu est rempli de touristes qui s’extasient devant l’océan et rient en observant les phoques qui se prélassent sur des rochers en contrebas. Je me suis un peu éloignée au nord, je n’avais pas envie de visiter le phare. Je n’aime pas l’histoire et par extension je n’aime pas non plus les monuments historiques. Ces complexes fatigués de n’avoir plus de sens. Figés. Morts.

La côte est faite de falaises. Je la suis sur une centaine de mètres. Je vois le phare et les touristes sur ma gauche. Je m’assois entre deux arbustes aux airs d’algues desséchées, sur la terre aride. Je regarde l’océan. Le soleil est bas et sa lumière tombante me chauffe le front. Des pélicans noirs tirent des bords parallèles à la côte. Cette côte ouest, destination finale de la conquête américaine. L’immensité de l’eau, inhumaine, comme témoin d’une forme d’arrêt, de stagnation. On stagne. Je stagne. La mythologie de la conquête de l’ouest, c’est l’avancée dans la nature sauvage de la civilisation. Le train comme figure de proue, la technologie autorise l’avancée toujours plus loin dans une nature chaotique, sauvage. Au terme de cette conquête, tout à l’ouest, l’océan, vaste, qui clos abruptement de ses falaises le geste de civilisation. Je suis au bout de cette terre là. San Francisco. Ce n’est pas un hasard si la ville est devenue le centre névralgique du développement de l’informatique, des réseaux de données. C’est qu’à force de stagnation les courants technologiques on tourbillonné et se sont dressés face à l’océan. Dans une tentative verticale, cyclonique, d’avancer encore. D’avancer dans un autre plan, de porter l’humain au-delà des étendues d’eau. Mais cette tempête là, cette rébellion, me semble informe, sans unicité, sans véritable portée. On tourne à vide.

Je m’avance un peu le long de la côte, jusqu’à un petit bunker d’où fusent de longs tuyaux et câbles qui s’enfoncent dans l’océan, en contrebas. Je repense au poème. La baie de San Francisco est un lieu de passage des baleines. J’aimerais bien en voir une au large. Une masse imposante qui glisse dans l’immensité. Qui nous est si étrangère et si proche à la fois. Je m’appuie au générateur de ce petit centre et soupire. Les côtes m’ont toujours semblé des questions, une ouverture sur le large et le vaste. Cette impression est plus forte aujourd’hui que jamais. J’entends un sifflement plaintif, un bourdonnement dans le bunker. Je reste quelques instants un peu stupéfaite. Au loin notre guide me fait signe, on retourne au bus. En m’éloignant du bunker je me retourne à plusieurs reprises. Étrange, j’ai l’impression d’entendre encore le sifflement, cette fois il semble se déployer depuis l’océan presque inaudible. Un son aigu qui me rappelle le chant des baleines.

Je repose à l’horizontale. Entre l’air et l’eau, je flotte. Je vois loin au-dessus de moi mon avion continuer sa route. Tâche noire et oblongue dans un ciel monochrome. L’eau est parfaitement calme, il n’y a aucun ballottement, aucune vague, pas le moindre mouvement. Lentement je vide mes poumons de leur air, lentement je me sens glisser sous la surface, sous cette pellicule sereine. Mes bras et jambes se soulèvent devant moi alors que je coule, libérés de toute pesanteur, de tout influx. Je vois la surface s’éloigner au delà de mes long cheveux, mais la lumière ne diminue pas. Tout reste homogène, égal. Le temps se dilate et se contracte en cycles aléatoires. Il semble respirer.

Je coule. La surface est maintenant si lointaine que je ne la distingue plus. Tout n’est plus qu’une tiède immensité. Je traverse une nuée de spores. D’étranges bulles blanchâtres et cotonneuses qui s’assemblent au gré de courants imperceptibles. Elles sont de plus en plus nombreuses et emplissent l’espace. Elles diffusent une lueur blanche dans l’eau. Il fait blanc autour de moi. Je sens leurs caresses sur mes bras alors que je glisse parmi elles. Ma plongée ralenti. Je suis retenue par la densité des spores qui forment maintenant comme une membrane autour de moi, comme une atmosphère lumineuse. Je sens en chacune d’elles la possibilité de vies innombrables. Je vois se dérouler dans leurs jeux, leurs mouvements, un déploiement infini d’organismes. Je les vois glisser le long des fonds vers le lointain, dans de larges vallons sous marins, comme de riches fentes originelles.

Je les respire. Je les sens dans mes poumons former une couverture soyeuse. Elles se glissent dans mon sang et caressent les parois de mes veines, dans toutes mes cellules elles apaisent et soufflent, elles gonflent dans mon crâne une sorte de pâte légère et aérée. Elles se lient à mes cellules nerveuses, s’enroulent aux dendrites. Mes racines deviennent leurs, je suis liée à cette toile lumineuse qui m’entoure et dont je sens chaque détail. Elle est tellement sensible cette toile, que chaque vibration venant des abysses, chaque claquement dans l’espace s’y réverbère et y vit. Je suis partie d’une large membrane qui tressaille des battements de l’instant et dont les ondulations sont synonymes de... L’avion fait une ruade et ma tête endormie vient cogner contre le cache du hublot. Pas trop fort, mais assez pour me réveiller. J’ai le recueil de Kathleen Jamie sur les genoux et les nerfs de ma fesse droite qui hurlent. Je me suis endormie. Bizarre. Je ne dors jamais en avion.



Finlande, février 2016

11h40 : Je bosse dans une salle de recherche du centre. On est quatre à y travailler dans ce qui ressemble à un open-space high-tech. Je suis noyée dans des câbles, modules externes, tasses vides et autres gadgets, le bordel typique des laboratoires. Ici, on vient principalement pour faire tourner des simulations qui nécessitent la puissance conjointe de plusieurs machines. J’abats tellement de travail, c’est titanesque. À mi-chemin entre l’inquiétude et l’extase, je ne sais pas trop ce qui m’arrive. Depuis plusieurs mois mes recherches ont passé la vitesse supérieure. Je préfère m’en réjouir. Mon efficacité et le renouveau que j’ai insufflé à mon travail m’ont redonné le sourire, pour le plus grand plaisir de mon équipe. J’écoute de la musique électronique en pianotant frénétiquement sur mon clavier, à cheval sur deux protocoles différents. Je pense pouvoir publier sous peu. Je suis excitée.

L’un de mes écrans affiche une interface sombre, sur laquelle se déroule une de mes simulations. Seules quelques lignes de chiffres et lettres entrelacés s’excitent au bas du programme. Le reste de l’écran noir reflète mon visage. Des écouteurs sur les oreilles et les cheveux coiffés en arrière je mâchonne un stylo. Mes yeux sont fixés sur l’écran, j’y vois le reflet de mes mains qui continuent à coder avec précision. Elles s’agitent presque indépendamment de ma volonté, comme animées par une force qui leur serait propre. Le souffle d’un ventilateur de refroidissement fait flotter une mèche de cheveux devant mon nez. Mes yeux fixent mon reflet. Ils fixent leur reflet. En fait ils se fixent eux mêmes. J’entends une voix au travers du casque : « Hanne ? ». C’est étrange l’intensité avec laquelle ils me regardent depuis l’écran, mes yeux. Ils n’ont pas l’aspect vide et inanimé du reflet. Plus fort : « Hanne ?! » Je me tourne pour voir un de mes collègues, debout dans l’encadrement de la porte d’entrée du labo.
— On descend à la cafétéria tu viens ?
— Oui deux secondes j’arrive. Je termine la mise en place d’un onglet de mon code avant d’enlever mon casque et d’éteindre les écrans. C’est étrange mais j’ai eu l’impression d’entendre ma voix avec de l’écho. Je me lève et sors de la pièce avec mon sac. En fait j’ai eu l’impression que ma voix me parvenait à la fois de mon propre corps, mais aussi du casque, comme un signal audio provenant de l’ordinateur.

01h30 : Je fixe la lueur bleue. En fait, j’ai fixé l’une après l’autre toutes celles de la rangée de baies où je travaille. Elles me regardent, j’en suis sure. Elles ont les yeux braqués sur moi, je le sens. Chaque regard est une perspective différente. Chaque serveur m’observe sous un autre angle. Des dizaines de perspectives, toutes se croisant en un seul point : moi. Cela fait trois jours qu’on travaille dans les salles de serveurs. Enfin, que j’y travaille. J’ai installé mon ordinateur portable sur un module de réparation. J’ai conclu quatre articles. Je suis convaincue que c’est brillant, novateur, visionnaire. Je suis sur la bonne direction. Je les ai envoyés aux revues hier. Je pense tellement vite, tellement bien. C’est du à la proximité des serveurs, j’en suis maintenant certaine. Je me sens attirée vers eux. Ils me déploient. Mes capacités se gorgent de leur étendue virtuelle.

05h00 : J’avance dans la neige. Le vent fouette les visages et les parkas. Je détecte au loin une pulsation, ample. En fait c’est plus qu’une pulsation, c’est un débit. Je me perçois au travers d’une bourrasque chargée de flocons. J’ai chaud. J’enlève ma parka et la laisse tomber au sol. Je continue à avancer. On a chaud. Je capte un réseau sous le sol, sous la neige. Des câbles qui courent en-dessous de nous. Je les suis. On sent des picotements sous nos pieds, une chaleur qui électrise les voûtes plantaires. Je retire nos chaussures. On sent mieux maintenant les racines d’énergie. J’aperçois autour de moi des ouvertures. De larges ouvertures tubulaires où se coule la lumière, des flashs. Je me croise et manque de me faire trébucher. Une peau douce m’effleure. Chaleur. Elles la voient aussi apparaître dans la tempête. Une masse grise, ancrée puissamment dans la plaine, derrière la neige et le vent qui forment un manteau brumeux. Ancrée profondément, elle draine les racines. Elle intègre et diffuse. J’intègre et je diffuse. On intègre. On diffuse. Elles me regardent. Je. On s’épaule pour braver le vent, s’approcher du complexe. On a chaud, les pieds nus sur le sol gelé. Ça décharge dans les moelles. On frissonne. On se glisse le long des nerfs. Un fluide lumineux sur la peau, le long des axones, les sauts de myéline, une électricité blanche. Nos mains se lient alors qu’on s’approche de l’antenne. Dendrites communes. On s’intègre. La parabole prend forme devant nous. Passage entre les grilles de sécurité. Badge et lumière verte. Une échelle et le métal sous les pieds. Et puis le large lit convexe de la parabole. Les lumières bleues. Partout. Moi. Nous. Partout. Les sonars. Le chant. Les lumières bleues. Bleues. Bleues.

06h30

— Oh putain! Mais, hé ! Hé ! Merde, merde, merde, pose ça ! Aide moi !
— Madame ?!
— Ouvre, ouvre ! Hé ! Madame ! Avance, avance ! Madame ?
— Hé, vous nous entendez ? Elle est morte ?!
— Vous m’entendez ? Il est où son badge ? Hanne ? Hanne ! Si vous m’entendez bougez, clignez les yeux !
— Elle est gelée !
— Tu ne bouges pas d’ici, je vais appeler depuis la salle de maintenance. Du secours !
— Mais elle est morte ?
— Je sais pas, non, elle est peut être en hypothermie.
— Elle a l’air morte. Bouge ! Vas y ! Je reste, t’inquiètes !

Je l’ai déjà vue dans le centre, c’est une scientifique. Je lui ai dit bonjour une fois dans la salle serveur. Qu’est-ce qu’elle fout là ? En pull, les pieds nus... Je n’ose pas trop m’approcher d’elle. Je m’avance tout de même. Elle est allongée sur le côté. Qu’est-ce qu’elle est venue faire sur la parabole ? En pleine tempête ? Elle a le visage tellement blanc. De larges cernes bleus sous les yeux et les lèvres sombres. Elle a l’air calme. Je m’approche encore plus. Il y a quelque chose dans son regard. Quelque chose de... je ne sais pas si c’est la lumière de ma lampe de poche mais il y a dans ses yeux vitrifiés comme une faible lueur bleue.

« I’d discover a cave
green and ventricular

and there, with tremendous patience,
I’d teach myself to listen :

what the whale-fish hear
answering through the vastnesses

I’d hear too. But, my love,
tell me you’d swim by,

tell me you’d look out for me
Down there it’s impossible to breathe – »

« The Whales », Kathleen Jamie, The overhaul.

17

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Bast · il y a
"Je découvrirais une caverne
verte et ventriculaire

Et là, avec une patience extraordinaire,
J'apprendrais à écouter:

Ce que les baleines s'entendent répondre
Dans l'immensité

Je l'entendrais aussi. Mais, mon amour,
Dis moi que tu me rejoindrais,

Dis moi que tu me chercherais,
Dans les profondeurs il est impossible de respirer"

C'est une traduction rapide, faite par mes soins et qui ne rend absolument pas compte de la richesse et la beauté du texte de Kathleen Jamie

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Emma M · il y a
Merci !
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Emma M · il y a
Avez-vous une traduction de ce poème ? Cela m'aiderait à mieux suivre le fil de votre texte.
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Bast · il y a
J'ai tenté une traduction ci-dessus
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Martino Guzzardo · il y a
Je ne vous propose pas d'aller sur ma page pour lire mon poème en lice pour le prochain prix. Mais vous avez mon vote quand même. Un vote d'une lumière bleue, là où la pensée se fait plus claire au coeur des données. Belle écriture et beau sujet. Keep on writing, you're doing well ;-)
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Lagantoise · il y a
J'ai été happé par ce texte qui m'a conquis....je suis devenu un robot de ma lecture captivante...D'un style fluide et agréable je suis devenu"le serveur"de ma satisfaction de ce moment passé...Merci et bravo..Mon vote+ sorti du froid finlandais...
Mon poème en lice prix d'Automne..si le cœur vous en dit..bien entendu..
'' Le silence s'endort sous une nuit d'argent''
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-silence-s-endort-sous-une-nuit-d-argent

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Gil Braltard · il y a
Beau texte au style maitrisé. L'emprunt à la poésie est pertinent et ouvre des pistes de réflexion sur le processus créatif.
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Richard · il y a
c'est bien écrit et intéressant comme sujet... vous avez mon vote!
invitation dans "mon chateau" ma 1erer nouvelle... sous les lumières bleues des girofares...

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Enèle- · il y a
C‘est tres beau. Belle ecriture. Mon vote
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Joëlle Brethes · il y a
Pouvoir des machines... Fusion... Ce texte est aussi angoissant que captivant...
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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire captivante qui tient en haleine de bout en bout. C'est très bien écrit : votre écriture est fluide et agréable. Je vote.
Si le cœur vous en dit, sur ma page, je propose "le coq et l'oie" (poème-fable). A bientôt !

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