Fête des mères

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Vagabonde, rêveuse, tricoteuse de mots et d'histoires. Aime les chats, les éléphants, les grands espaces, le thé vert, les tartes au citron. Me suivre : http://www.sellierlielieauteure.f  [+]

Je partage avec vous l'une de mes nouvelles qui est dans le recueil de nouvelles du festival du livre de Pont St Esprit de Novembre dernier, sur le thème de l'enfance, l'enfance en exil, l'enfance déracinée..



Tout à l’heure, notre maîtresse nous a demandé ce que nous souhaitons fabriquer pour la fête des Mères. J’ai levé mon doigt et ai répondu : « Je voudrais fabriquer un petit cahier coloré pour y coller des photos et écrire quelques mots ».
Dans la classe de Claire, chaque élève peut s’exprimer et se réaliser. Claire m’a dit que je devais chercher chez moi des photos et les ramener en classe, pour réaliser mon petit album. Sur le chemin de l’école avec mes amis, Benjamin, surnommé le tigre et Pierre, la marmotte, je pense à mes deux mamans, ma vraie maman et ma maman de cœur. Tata Flora est ma maman de cœur. Elle me tient la main depuis quelques années. Le soir, elle me lit des histoires avec sa belle voix. Elle m’observe avec ses grands yeux verts, souvent elle me sourit. Quand je suis triste, son sourire est un arc- en- ciel. Je grandis à côté d’elle, on est tous les deux à la maison. J’ai oublié, nous avons adopté une vieille chatte Eden 14 ans, toute noire comme moi. Elle a les yeux verts. Tata Flora adore les chats, un jour dans une autre vie elle a peut-être, était un chat.Avant Eden, il y a eu Pupuce une chatte borgne recueillie dans la rue. Eden a été sauvée de la fourrière in extremis. Là-bas, elle devait être euthanasiée, elle serait partie au ciel au Paradis des animaux, y rejoindre ses vieux maîtres. Tata Flora a regardé la frimousse d’Eden, elle a pensé que cette grosse boule d’affection, avait encore plein de jours heureux à vivre. Eden est arrivée un vendredi soir. Je suis arrivé, il y a quelques années chez Tata Flora un samedi. Je ne savais pas encore bien compter. Tata m’a dit que j’avais quatre ans.

Cette année, j’en ai dix. Je m’appelle Dylan. Dylan parce que ma maman Fouta là-bas à Dakar aimait regarder la rediffusion des épisodes de Beverly Hills. J’avais un papa à Dakar, je ne me rappelle pas bien de lui. Parfois, je regarde les photos dans l’album de ma famille. Il y a papa Alpha, maman Fouta et mamie Josée. Ils sont assis dans le jardin au soleil. A Dakar, il faisait chaud avec un soleil qui vous disait bonjour dès le matin, la pluie était partie vers d’autres cieux. Le vent faisait s’envoler la poussière, je marchais souvent pieds nus. Ici à Paris ou en Bretagne, nous faisons de longues promenades sous la pluie avec Tata Flora. Maintenant, j’aime la pluie. Nous sautons dans les flaques d’eau avec nos bottes en caoutchouc, nous rions. Les passants nous regardent. Ils sont étonnés de nous entendre rire si fort. Parfois, nous faisons de jolies grimaces en nous regardant et nous chantons.

Tata Flora ne le sait pas mais dans mon cœur, elle est ma maman de cœur, ma douce, ma fée. Tata Flora, je l’aime. Chut, je vais lui dire dans mon carnet. L’autre jour, je lui ai dit : - Quand je serais grand, je vais partir. Tu seras toute seule. Je veux être AVENTURIER.
AVENTURIER, pour voyager, pour rêver, pour rencontrer les autres.
Tata Flora m’a répondu : - oui, je sais qu’un jour tu partiras. C’est le cycle de la vie. Je ne lui ai pas demandé ce que voulait dire le mot « cycle » mais la vie, j’ai compris. Tata m’a dit de ne pas m’inquiéter qu’elle ne serait jamais seule. Je serai toujours présent dans son cœur et sa tête, je lui écrirais des quatre coins du monde. Nous sommes allés dans son bureau regarder son vieux globe terrestre, Tata Flora m’a montré avec son doigt des pays et m’a dit, tu iras là, là, là-bas un peu plus loin. Elle m’a souri de son sourire arc- en-ciel, celui qui réchauffe mon cœur.
Rentré de l’école, j’ai pris dans la bibliothèque les albums. La dernière fois que nous sommes allés chez les parents de tata, nous sommes montés au grenier. Dans les vieilles boîtes, il y avait d’anciennes photographies en noir et blanc. Nous avons regardé la photo du grand-père de Tata, il s’appelait Louis. Sur la photo, il était dans un camp de prisonniers en Allemagne, c’était pendant la Deuxième Guerre mondiale. J’ai demandé à Tata : - c’est quoi un camp de prisonniers ?
Tata m’a répondu c’est un endroit où on enferme des hommes, des femmes ou des enfants, ils n’ont pas le droit de sortir. Des soldats les surveillent avec des armes et des chiens, autour du camp il y a des grands murs avec des barbelés. Une sirène retentit si les prisonniers essaient de s’évader.

Pour me rassurer, elle m’a souri de son sourire arc- en- ciel. Tata m’appelle souvent mon petit quand elle doit me parler de choses tristes. Son grand-père Louis est revenu du camp de prisonniers, un an après tata naissait. Malgré la cruauté des hommes, la vie avait repris son cours. Nous avons regardé la photo de la grand-mère de Flora, Lucia, elle était très belle sur sa bicyclette.
A Paris, chez nous, je regarde mon papa Alpha sur une vieille photo, il est jeune et tout beau. A Dakar, un soir, mon papa s’est envolé au ciel, il est parti pour le paradis des hommes enfin j’espère, il était gentil.
Une fois, quelqu’un m’a dit, les gentils vont au paradis et les méchants en enfer. Un jour, le camion rouge de papa s’est ratatiné contre un grand mur. Un soir, j’ai demandé à ma tata si au paradis les hommes étaient tous de la même couleur de peau. J’avais vu dans les livres des photos d’anges, ils étaient tous blancs. Tata m’a expliqué qu’au paradis, toutes les couleurs de peau étaient acceptées. Les anges blancs, noirs, jaunes, verts étaient gentils avec chaque arrivant.

La nuit, je regarde le ciel, c’est rigolo, les nuages partent se reposer, les étoiles scintillent, la lune joue à cache-cache. Je cherche le visage de mon papa, il doit être parti très loin dans le ciel car je ne le vois pas. Ma maman Fouta m’a donné plein de photos de lui. Je vais aussi en coller une dans le carnet album. Maman Fouta était rigolote, elle riait et chantait tout le temps. C’était avant que papa ne parte pour ce long voyage au ciel. Maintenant quand je la vois par la webcam, elle a la tête penchée, les yeux vides, comme une poupée cassée. Ses cheveux ne sont plus coiffés, elle porte des vieilles robes, elle n’a plus envie de se faire belle.Mon papa est parti au ciel, ma maman n’a plus envie de sourire. Je trouve que c’est dommage, les grands n’écoutent pas les petits. Tata Flora m’a expliqué qu’à l’hôpital les médecins soignaient ma maman. Un peu comme papy quand il répare les poupées et les voitures cassées dans son atelier, il faut beaucoup de patience.
Ma maîtresse Claire a acheté du papier Canson de toutes les couleurs. Elle m’a donné des feuilles pour fabriquer mon carnet, j’ai commencé à découper, coller et écrire...Je colle une photo de Flora, petite avec sa jolie petite bouille, une petite fossette sur la joue droite, de grands yeux verts, de longs cheveux blonds tenus par un joli nœud vert en velours. J’ajoute juste à côté une photo de moi petit. J’écris sous la photo de Flora : ma maman de cœur à quatre ans et sous la mienne Dylan l’enfant venu du pays du soleil, trois ans. Je colle autour des deux photos des étoiles scintillantes en papier argenté.

Je me souviens du jour où la photo a été prise par mamie Josée, c’était le jour de mon arrivée chez le père Joseph. Il a été très gentil avec moi, il a posé sa main sur mon front, il a dit que Dieu te protège et te bénisse mon garçon. Mamie connaissait le père Joseph depuis vingt ans, elle allait à son église chaque dimanche. J’ai vu le matin de notre départ que mamie Josée avait pleuré durant la nuit, ses yeux étaient délavés.A la maison, papa était parti là-haut depuis plusieurs mois. Maman Fouta était partie se reposer chez les sœurs et allait à l’hôpital de jour, les médecins soignaient sa tête. Papa Alpha ne ramenait plus de petits jouets de ses voyages en camion rouge et plus d’argent pour Mamie, maman Fouta et moi petit Dylan. Mamie Josée était très vieille, fatiguée, usée.

Elle a essayé de s’occuper de moi et de m’emmener le plus loin possible dans sur le chemin de ma petite vie. La veille de notre départ pour l’orphelinat du père Joseph, elle m’a appelé, je suis venu à ses côtés. Elle m’a expliqué que nous étions devenus très pauvres. Je ne comprenais pas très bien. A trois ans, j’étais tout petit. Le soir, je cherchais sous le lit, dans le jardin mon papa, je ne le trouvais pas. Ah oui papa Alpha était au ciel. Mamie Josée m’a dit que nous n’avions plus d’argent et plus assez à manger. Nous partirons tôt le lendemain matin pour aller chez le père Joseph où j’allais rester quelque temps. Là –bas, il y aurait à manger tous les jours pour moi. Je lui ai dit d’accord. Je suis allé me coucher, sur le lit il y avait mon ourson Bobby, mon ami, mon confident. Il était arrivé un matin dans le camion rouge de mon papa Alpha.Le jour parfois mon ventre gargouillait, il n’y avait plus grand-chose à manger sur la table de Mamie Josée. Il n’y avait pas les éclairs au chocolat et les glaces que j’ai découvertes plus tard chez Tata Flora. Miam, miam...

Le matin de notre départ, ma mamie m’a appelé, elle m’a fait tout beau : une chemise et un short blancs, la veille elle m’avait coupé les cheveux tout courts. Nous sommes partis main dans la main sous le soleil. Il faisait déjà très chaud, nous étions accompagnés de Bobby, j’avais un petit sac avec des vêtements, des photos, des baskets usées. Nous avons marché sur de longs chemins puis à travers de nombreuses rues. Soudain est apparue l’église du père Joseph, grande, blanche, majestueuse sous le soleil. Les rayons faisaient briller les vitraux de mille éclats colorés. A côté de l’église, se trouvait l’orphelinat « Les Petits anges ». De chaque côté de la grande porte en bois, il y avait un ange qui souhaitait la bienvenue aux arrivants. Nous sommes rentrés dans la cour. Le père Joseph vint à notre rencontre et m’emmena au réfectoire où des petits enfants étaient en train de déjeuner et me dit : - assieds-toi Dylan, mange avec tes petits camarades. Je dois parler avec ta mamie.
J’observais les autres enfants, certains me sourirent, je me mis à manger. Dans une niche dans le mur, il y avait Marie et Jésus. Ils nous protégeaient. Mon ventre ne gargouillait plus, j’avais bien mangé ainsi que Bobby. On partageait tous les bonheurs comme les malheurs. Un petit garçon vint vers moi et me dit : - tu veux jouer au foot avec nous ?
Je lui ai répondu : - d’accord. J’ai assis Bobby sur un banc sous un arbre et ai posé à côté de lui mon petit sac. Le petit garçon s’appelait Amadou, il était un peu plus grand que moi, il était à l’orphelinat depuis un an. Il m’a dit que Père Joseph était comme un père pour tous les enfants, il jouait aussi avec eux au football quand le temps lui permettait bien qu’il commençât à souffrir de rhumatismes. Les sœurs faisaient la classe le jour, le soir elles racontaient des histoires aux enfants.

J’aimais jouer au football mais j’étais ce jour-là un peu inquiet, j’allais surement salir ma chemise et mon short tout blancs. Mamie Josée et le père Joseph me firent signe de la main. Mamie Josée pleurait, le père Joseph lui tapotait l’épaule. Bobby m’encourageait afin que je marque des buts.
Fatigués, AMADOU et moi nous nous sommes assis sur le banc, près de Bobby. Les parents d’Amadou étaient aussi partis pour le ciel. A cet instant dans ma petite tête je pensais que beaucoup de mamans et papas disparaissaient, ce n’était pas très juste pour les petits qui restaient. Le père Joseph était là pour tous les petits, il les aimait tous de la même manière. Derrière les murs de l’orphelinat, les petits enfants étaient protégés de la rue et de ses dangers. Ils mangeaient à leur faim, apprenaient à lire et à écrire avec les sœurs, le soir les histoires racontées par les sœurs les emmenaient très loin au-delà des murs de leur dortoir, à travers le monde et les religions. Les enfants jouaient entre eux, une nouvelle famille se formait.

Le père Joseph vint me chercher, je pris Bobby et nous sommes allés dans son bureau. Mamie Josée était assise dans un fauteuil. Elle avait essuyé ses larmes, elle essayait de me sourire mais ses yeux étaient tristes et délavés comme le ciel après de grandes pluies. Mon cœur se mit à battre très fort. Père Joseph prononça ses paroles : - Mon petit Dylan, tu vas rester quelque temps avec nous. Comme tu le sais , ton papa est parti au ciel,ta maman a la tête ailleurs pour le moment, ta mamie Josée veut ce qu’il y a de mieux pour toi, que tu ne manques de rien, ni de nourriture ni d’affection ni de savoir.Ton papa Alpha voulait que tu ailles à l’école et ensuite au lycée puis à l’université. C’est ce que nous allons essayer de faire, t’emmener le plus loin possible sur la grande route de la vie. Papa Alpha te regarde et te protège de là-haut. Ta mamie Josée viendra te voir chaque dimanche après la messe. Une fois par semaine, sœur Thérèse t’emmènera le mercredi rendre visite à ta maman Fatou.

- J’ai vu que tu avais déjà un ami AMADOU, tu verras il est très gentil, les sœurs t’ont préparé un lit à côté de lui dans le dortoir. Tu as aussi ton ami Bobby qui va rester avec toi. Ta mamie Josée est une de mes vieilles amies. Je me rappelle à mon arrivée tout jeune à Dakar, elle m’a aidé à m’insérer dans votre communauté. L’heure est venue de l’aider à mon tour. Dans la vie, les amis s’aident à tour de rôle. Es-tu d’accord pour rester avec nous Dylan ?
Je lui ai répondu : - oui. J’aurais préféré repartir avec ma mamie, je comprenais qu’elle était fatiguée et que nous étions devenus très pauvres. Elle viendrait me voir une fois par semaine donc je la verrais toujours. J’embrassais très fort mamie Josée, elle me serra très fort contre elle. Avant de partir, elle me photographia avec le père Joseph et les enfants. Je suivis sœur Thérèse avec Bobby et mon petit sac. On traversa beaucoup de couloirs. Au premier étage, elle me montra la porte du dortoir numéro 3, chaque dortoir avait une couleur. Le dortoir 3 était de couleur bleu, il y avait 10 lits et 10 petites armoires et étagères, une grande table avec 10 chaises, des jeux et une grande bibliothèque avec plein de petits livres donnés par une fondation. J’allais vers le lit numéro 10 qui serait le mien à côté du lit numéro 9 celui de mon ami AMADOU. J’étais content, il y avait une grande fenêtre, le soir j’aimais regarder le ciel, chercher le visage de mon papa, regarder les étoiles et rêver.
Le bleu c’est la couleur du ciel, de la mer et des océans. Je rangeais mes affaires dans ma petite armoire et posait Bobby sur mon lit, je remarquais qu’il aurait lui aussi un nouvel ami, sur le lit d’Amadou, il y avait un singe en peluche. Bobby et lui se saluèrent, le singe s’appelait Geno. Bobby et Geno seraient amis comme Amadou et moi.

Je vis de la fenêtre, mamie Josée sortir de la cour pour regagner sa maison, elle marchait courbée à cause de ses rhumatismes qui la faisaient souffrir. Je lui dis dans ma tête : Bon retour mamie Josée.
Sœur Thérèse me donna un petit pyjama bleu. Dans le dortoir bleu, les dix petits garçons portaient le soir un pyjama bleu. A l’étage, il y avait d’autres dortoirs pour les petits garçons : un jaune, un vert, un gris et à l’étage supérieur se trouvaient les dortoirs des petites filles : rose, violet, lilas. On redescendit dans la cour avec sœur Thérèse, c’était samedi après-midi il n’y avait pas classe. Les enfants pouvaient jouer. Amadou me dit de le suivre vers le fond du jardin. Il y avait de très grands arbres centenaires avec des feuillages très touffus et de multiples solides branches. Amadou me dit de lever la tête et de regarder la cime des arbres, je découvris un large plateau en bois sur lequel se trouvait une cabane blanche. Amadou me dit que c’est le frère Joseph qui avait construit ses petites cabanes, j’ne vis d’autres : les petites cabanes du Père Joseph. Amadou me dit que nous allions grimper tout là-haut, je n’étais pas très rassuré. Je savais que les aventuriers montaient dans les arbres. Il y avait une échelle, je suivis Amadou sur l’échelle. Arrivés là-haut, le jardin et les autres enfants nous parurent minuscules, on voyait de très loin la ville et ses environs. Les oiseaux volaient autour de nous, nous étions chez eux dans leurs arbres. Ils étaient de toutes les couleurs, égayaient de leurs présences la petite cabane. Je découvris l’intérieur, des petites fenêtres donnaient sur l’extérieur. Le père Joseph avait fabriqué une petite table et des banquettes en bois brut où on pouvait lire ou s’amuser, au sol un grand tapis pour s’allonger, rêver, regarder le ciel.

Cette cabane serait notre refuge. Mon ami y avait apporté des livres et quelques jeux. J’étais triste car mamie Josée était partie mais j’avais déjà un ami, d’autres copains, une petite cabane et Bobby m’attendait sur mon lit. Amadou était un copain très gentil, on s’entendait bien tous les deux. Nous jouions ensemble avec les petits enfants au football, Amadou voulait être joueur de football plus tard. Il y avait une télévision dans une grande salle de l’orphelinat, parfois on pouvait la regarder. Certains jours, il y avait des matchs de football avec les équipes de grands professionnels. Amadou criait, tapait des mains sur ses genoux, se levait hurler quand son équipe préférée marquait des buts. Pour son anniversaire, il avait reçu en cadeau un short et un maillot de football trop grand pour lui de l’un des joueurs de son équipe préférée. Le père Joseph accomplissait plein de petits miracles quotidiens pour ses petits protégés. Pour Amadou, il avait appelé un de ses amis, entraîneur de football et avait réussi à recevoir ce short et maillot de football. Amadou avait été fou de joie, il avait étalé plusieurs jours de suite la tenue sur son lit, il restait là à la regarder plusieurs heures. Jusqu’au jour où il décida d’emmener la tenue dans notre cabane où nous amenions nos plus chers petits trésors. J’avais collé des photos de ma famille sur un mur et des photos d’animaux. J’emmenais Bobby, Amadou emmenait Geno, les deux peluches pouvaient jouer ensemble. Les petits oiseaux étaient devenus nos amis, certains se posaient aussi sur nos épaules.



Mamie José me manquait, elle venait me voir après la messe le dimanche .Je la voyais dès le début de la messe, elle chantait dans le cœur des adultes et moi celui des enfants. J’étais tout fier de chanter avec les autres enfants, les grands aimaient nos chants. J’aimais être dans cette grande église. Sœur Joséphine jouait au piano ou à l’orgue pour accompagner nos chants. Nous chantions en chœur, avec une très grande ferveur. Nous étions comme une très grande famille. Pour les très petits, le père Joseph et mère Joséphine étaient des papas et mamans de substitution aux grands cœurs et toujours patients avec les uns et les autres.

Je vous avais dit que je souhaitais devenir un aventurier mais si je ne deviens pas aventurier, je serais vétérinaire. Tata Flora m’a dit qu’il fallait de longues études pour être vétérinaire au moins huit ou neuf ans. Tata m’a appris à aimer et respecter les animaux. Elle m’a dit que les animaux ressentaient des émotions, des sentiments, de la peine, de la joie, de la tristesse, de l’affection. Certains chats ou chiens se laissent mourir après le décès de leurs maîtres. Tata m’a raconté que certains chiens s’allongeaient sur la tombe de leur maîtres toute la journée et apporter des petits présents sur leurs tombes. D’autres chiens allaient attendre à la même heure et au même endroit leurs maîtres comme de leur vivant. Ces chiens les guettaient désespérément. Quoi de plus beau que l’affection, la fidélité, l’amour d’un animal et son maître. Je parle chaque jour à notre chatte Eden, elle me regarde et m’observe avec ses grands yeux verts et pousse de petits cris. Je pense qu’elle me comprend.

Nous avons trouvé un bon foyer chez Tata Flora. Elle s’occupe bien de nous. Je joue avec Eden, je lui lance des balles, elle les rattrape. Ce sont nos petits moments, elle se pelotonne contre moi sur le canapé, elle peut me regarder de longues heures. J’aime le ronronnement des chats et leur présence. J’aimerais parcourir le monde pour sauver selon les pays : les éléphants, les derniers ours blancs, les phoques, les rhinocéros, les singes, toutes les espèces menacées par l’homme. Il y a beaucoup d’hommes méchants sur terre, il faut qu’il y ait de preux chevaliers pour sauver ce qu’ils essaient de détruire à jamais.
Tata Flora m’a emmené au refuge où elle est bénévole. Elle m’a expliqué que les animaux malades avaient besoin d’être cajolés quand ils étaient malades ou en convalescence. Tata aime accomplir de petits miracles, elle va vers les animaux prostrés dans leurs cages. Semaine après semaine elle leur parle, au début en murmurant puis plus haut. Les animaux s’habituent à elle, sa voix, sa présence et au fil du temps se socialisent peu à peu et sortent de leur coin. Tata fait son maximum pour les faire adopter par de bonnes personnes. Elle est très heureuse quand ils partent vers une nouvelle histoire et un nouveau foyer. Mon premier ami a été Bobby mon ours en peluche, il est toujours avec moi dans ma chambre, il veille sur mes nuits, mon sommeil. Quand je cherchais la nuit dans le ciel le visage de mon papa Alpha, Bobby était là. Je lui parlais beaucoup, lui confiais mes peines, mes joies et mes petits secrets.

Là-bas à Dakar, une dame française avait ouvert un refuge pour animaux, elle venait nous voir plusieurs fois par an, pour nous parler de la cause animale. Françoise venait avec un petit singe qu’elle avait sauvé après le massacre de ses parents par des braconniers. Il nous disait bonjour à sa manière, il était très attaché à Françoise, il la regardait toujours quand elle parlait. Il avait compris qu’elle l’avait sauvé, il lui en était reconnaissant.

Nous sommes une famille monoparentale, le mot famille est important pour moi. Je suis heureux quand Tata Flora me serre dans ses bras, elle me raconte des histoires ou ses journées le soir. Je lui parle de mes journées à l’école, je lui parle de mes copains, de ce que nous avons appris. En rentrant de son travail le soir, Tata Flora regarde toujours mes cahiers et me demande si j’ai fait mes devoirs. A mon arrivée, je faisais beaucoup de cauchemars peuplés de sorcières, Tata Flora me rassurait.

A l’école, certains enfants m’ont dit que je n’étais pas le fils de Tata Flora parce que j’étais trop noir et elle trop blanche. J’ai haussé les épaules. Le soir, j’ai répété les mots de ces enfants à Tata Flora, elle m’a dit de ne pas attacher d’importance aux dires des uns des autres sur la couleur de notre peau. Elle m’a dit d’être toujours fier du petit garçon que je suis et de l’homme que je deviendrai. Elle n’est pas ma vraie maman, elle est ma tata. Dans ma tête, j’ai pensé tu es ma maman de cœur, je vais te l’écrire dans le carnet pour la fête des mères. Parfois des vieilles personnes disent dans le bus à côté de nous : - Tu as vu elle est mariée avec un nègre. Tata Flora ne se fâche jamais, elle serre très fort ma main et sourit aux personnes âgées. Son sourire les désarme.

Dès le début de mon arrivée, elle m’avait aménagé un petit coin bureau dans un coin de ma chambre afin que tout petit je puisse dessiner ou monter mes Legos. Tata Flora a emmené le premier dessin que je lui avais donné, elle m’a dit qu’elle l’avait collé sur le mur à côté de son bureau. Puis avec le temps, j’ai grandi, j’ai commencé à apprendre à écrire, à lire. Le soir quand je prends mon bain, je pense souvent à l’Afrique, à mon papa, ma maman, ma mamie, mes amis. Tata Flora le sait, je peux lui poser toutes les questions qui me viennent dans ma petite tête. Elle essaie toujours de me répondre, nous parlons beaucoup tous les deux. Tata dit que le dialogue est important et pourrait éviter beaucoup de conflits ou de guerre.

A mon arrivée en France, Tata Flora n’était pas venue me chercher seule, elle était accompagnée de Tonton Benjamin. Le père Joseph nous avait dit d’appeler «  tata et tonton », les tuteurs où nous irons habiter afin qu’il n’y ait pas de confusion pour les petits qui avaient encore un parent ou qui avaient connu leurs parents avant leurs décès. Le père Joseph nous avait rassurés avant notre départ, les femmes et les hommes qui seraient nos tuteurs en France, avaient tous été sélectionnés et étaient des personnes de bonne volonté. Ils nous offriraient un toit, de l’affection, de l’amour, financeraient nos études pour nous assurer un bon avenir, un meilleur départ dans la vie que celui de l’orphelinat. Chacun d’entre nous avait reçu une photo de sa future famille d’accueil.Tata Flora avait un grand sourire sur la photo, tonton Benjamin avait la mine renfrognée. A notre arrivée, elle s’agenouilla à côté de moi pour me prendre de suite dans ses bras et me souhaitait la bienvenue. Elle sentait bon la vanille. Elle me dit : - Bonjour mon petit Dylan. Tonton Benjamin fut un peu plus réservé, il me tapota l’épaule et me dit d’une voix rude : - Salut petit bienvenue dans ton nouveau pays.

Bobby dans mon sac à dos, je dis au revoir aux autres enfants, on devait tous se revoir plusieurs fois par an, pour ne pas perdre le contact et retrouver ainsi nos racines. Certains parents, au fil des ans, allaient bâtir de solides amitiés. Nous, les petits, nous étions déjà tous amis et unis. Tata Flora, moi, Bobby nous montèrent dans la voiture de Tonton Benjamin. Quelques jours après, j’entendis Tonton Benjamin crier qu’il ne voulait pas d’enfant, il voulait continuer à vivre seul avec Tata Flora. Apparemment, ma présence accaparait trop son épouse.
J’eus peur dans le noir, où allions-nous partir Bobby et moi ? Je ne voulais pas être englouti par le monde des ténèbres. Je nous imaginais avec Bobby marchant seuls sur une route noire sans étoiles. Tata Flora allait-elle lâcher ma main qu’elle tenait pour m’accompagner à l’école maternelle ou le soir pendant la lecture de contes ? Je cherchais dans le ciel mon papa Alpha. Je remarquais qu’une étoile scintillait plus que les autres. Elle descendit du ciel, se posta derrière la fenêtre et me sourit. Tout irait bien. Pouvait-on croire une étoile ? J’enfouis ma tête sous la couette, Bobby sous mon bras.

Tonton Benjamin est parti. Ce n’est pas grave, j’ai une maman de cœur, elle est solide, forte, un pilier comme la région d’où elle vient, la Bretagne, terre de marins, où le ressac des vagues sculpte les rochers de la côte sauvage, le vent souffle autour des menhirs qui restent droits au milieu des tourmentes.
Mon papa m’envoie des étoiles le soir pour m’endormir, je tiens toujours Bobby blotti contre moi. Oui à dix ans, c’est un peu ridicule, il ne faut pas le répéter à mes copains. Eden se pelotonne contre moi. Je pense à tous les autres enfants dans le monde abandonnés, malmenés, mutilés, meurtris, exploités, violentés, violés. J’espère qu’une étoile brillera pour chacun d’entre eux, qu’ils pourront trouver un bout de terre, un toit pour s’abriter, un cœur qui les aimera, un adulte qui les protègera, une main tendue un sourire arc- en- ciel comme celui de Tata Flora.

Si je deviens AVENTURIER, j’essaierai d’aider les enfants, de protéger la terre, les espèces menacées comme le héros de ma bande dessinée préférée, le vaillant chevalier Aguri qui combat sans armes, il est maître de Kung -fu. Mon ami Amadou m’a dit qu’il m’aiderait.
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Dolotarasse · il y a
Avec retard je lis cette nouvelle. Beaucoup d'amour en ressort !
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Miss Free · il y a
Joli partage, merci Lielie.
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Adonis · il y a
Très beau texte. ..
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Lielie Sellier · il y a
merci bonne fin de journée :))

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