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Fenêtre sur ...

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Lucie M. Ponroy

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Il s’était tu ce jour là.
Et ce soir, accoudé à la fenêtre coulissante de l’appartement, dans l’air encore doux de ce début d’automne, il comprenait qu’il n’aurait jamais dû.
L’œil fixe, le sourcil froncé, les épaules crispées autour du cou, tout son corps lui faisait sentir la raideur du carcan de son mensonge.
Où était passé l’homme brillant, fier de son ascension, parti de son Connecticut natal, fuyant la casse automobile de son ferrailleur de père pour gravir un à un les échelons glissants et accidentés, du droit, de l’économie, de la banque et de la finance à New-York ?
New-York, cette ville lui avait permis de devenir un autre. Il s’était inventé un père Directeur de galerie d’art, une enfance dorée dans les Hamptons, une éducation et un parcours que l’on aurait très bien pu lire dans les chroniques biographiques du NY Daily News.
Il avait travaillé dur, observé beaucoup, analysé chaque détail lui permettant d’intégrer une société qui n’était pas la sienne.
Il avait travaillé de nuit, pour payer ses études de jour, il n’en avait parlé à personne.
Puis il avait intégré la World Chase Company et en dix ans, avait atteint le poste envié de Directeur des Investissement Monde. Ses collaborateurs l’admiraient, enviaient sa prestance, son charisme. Ses patrons l’invitaient aux soirées professionnelles et privées les plus en vue, utilisant sa présence pertinente et brillante, toute de séduction et d’intelligence, pour servir l’image de la société.
Il avait rencontré Suzan lors d’une de ces soirées de mécénat. Elle l’avait d’abord impressionné. Lui, l’homme de la ferraille se trouvait devant une femme délicate, si fine, si gracieuse. Tout était élégance et perfection dans ses manières, sa tenue, sa conversation. Il apprit qu’elle était la fille d’Horace Mc Donnell, propriétaire de la chaine d’hôtels prestigieuse « Crownsquare ».
Il lui fit la cour à l’ancienne, durant plusieurs mois. Il découvrit sa famille, ses rites, ses traditions. Il fut invité à Aspen l’hiver, à Monaco l’été. Il se fondit avec une aisance et un plaisir réel dans le quotidien de cette famille qui n’était pas la sienne. Pas encore.
Il demanda Suzan en mariage : une journée somptueuse, dans tous les sens du terme.
Il avait installé Suzan dans ce charmant appartement donnant sur Gramercy Park, en attendant de trouver la maison de leurs rêves.
Suzan était une jeune femme moderne et dynamique, elle avait souhaité travailler, gagner sa vie et participer aux dépenses du foyer. Matthew ne pouvait le concevoir, il avait établi les plans de sa nouvelle vie sur des bases qui n’étaient pas les siennes. Il fit comprendre à Suzan qu’il n’était pas question qu’elle travaille, qu’il pouvait largement tout assumer, qu’elle n’avait qu’à s’investir dans la recherche et la décoration de leur future maison, qu’elle pouvait acheter des œuvres d’art si elle souhaitait courir les galeries et qu’elle s’occuperait aussi bien vite de l’éducation de leurs enfants. Il réalisait ainsi le rêve d’ascension sociale qu’il s’était fixé.
Il travaillait beaucoup mais il était fier de sa femme, de sa maison, du respect et de l’admiration qu’on lui témoignait... Il se croyait arrivé, enfin !
Il mettait de côté le temps qui passait, les tentatives échouées d’avoir un enfant, l’humeur de sa femme qui se ternissait doucement...
Et puis un jour, un matin comme les autres, il fut convoqué par le Directeur Général Adjoint dans son beau bureau ouvrant sur le penthouse de l’immeuble de la Compagnie. Celui-ci lui tendit un whisky, le fit asseoir sur le canapé blanc face à la vue magnifique sur Central Park, lui tapa sur l’épaule, lui expliqua que le contexte économique..., que la conjoncture..., que le Directeur Général avait un neveu qui..., que..., que...
Il comprit qu’il venait de perdre son poste. Ou plutôt, il ne comprit rien, mais sut que c’était fini. Fini les trajets avec chauffeur, fini la maison d’architecte, finies les soirées sur le rooftop du Peninsula, fini son rêve de famille aisée des Hamptons.
Il devait rentrer et annoncer à sa merveilleuse femme qu’il n’avait plus d’emploi, qu’il était chômeur.
Dans l’ascenseur, il vit dans le miroir l’image d’un homme usé. Il crut reconnaître son père. C’est là qu’il choisit de ne rien dire.
Il rentra chez lui comme à l’accoutumée et il se tut.
Il continua à partir tôt le matin, soignant le choix de la pochette, cirant ses chaussures régulièrement. Il continua à rentrer tard le soir, à conter à sa femme quelques anecdotes sur les collègues. Il continua à lui énoncer les invitations qu’il avait refusées, il avait déjà tant de soirées ! Elle ne sût rien de ses journées vides, à errer dans les parcs, des cafés qu’il prenait soin de siroter lentement en épluchant les journaux d’offres d’emploi, des rendez-vous avec la banque pour étaler les paiements des divers crédits, des petits boulots honteux qu’il acceptait pour faire entrer un peu d’argent sur les comptes...
Puis il y eut cette annonce d’une société concurrente pour un poste similaire voire supérieur à celui qu’il avait occupé, le rendez-vous décroché, l’entretien réussi, une offre quasi finalisée et... l’espoir enfin de retrouver l’équilibre de sa vie passée sans que personne n’ait jamais su ce qui s’était passé.
Il rentrait pour la première fois presque serein, ce soir d’octobre. Sa femme n’était pas là, elle emmenait William son filleul voir la comédie musicale « Singing in the rain » à Broadway pour ses sept ans.
Il songea avec délectation au scotch bien tassé qu’il dégusterait dans son canapé pour fêter en avant-première la bonne nouvelle qui signait son retour dans le monde des nantis.
C’est alors qu’il vit sur la console de l’entrée, cette enveloppe beige très ordinaire, sans aucune inscription. Intrigué, il la prit et se dirigea vers le bar. Il se versa deux doses de scotch et fit glisser un glaçon. Le verre posé sur le bar le tentait, mais il préféra ouvrir d’abord l’enveloppe. Il déplia un carré de papier de bonne facture, où il découvrit deux lignes imprimées : « Il y a des mensonges qui peuvent coûter cher, ne pensez-vous pas ? » suivie d’une phrase en plus petits caractères « parlons-en demain soir. A 21h à l’entrée sud de Canary Park».
Il se laissa tomber sur le fauteuil en cuir, la lettre à la main. Tout s’effondrait. Qui avait bien pu découvrir son mensonge ? Qui savait qu’il ne partait pas au travail tous les matins ? On avait dû le voir traîner à une terrasse de café, errer dans les parcs... Mais qui ? Un voisin malintentionné ? Un ex-collègue jaloux de son ascension trop rapide ? Un truand de bas-étages se faisant de l’argent sur le dos de gens paumés ?
Alors même qu’il était sur le point de remettre sa vie d’équerre, après des semaines d’incertitude, d’angoisses, à la veille de retrouver un poste à la hauteur de ses capacités, de son standing, il fallait qu’une simple phrase vienne tout anéantir !
Qu’allait-il faire ? Sa femme, il en était sûre serait la première personne qu’irait informer son maître-chanteur. Mais sa femme, pouvait-il tout lui dire ? N’allait-il pas tout perdre : son admiration, sa confiance, son désir. Il n’arrivait pas à imaginer qu’il puisse être aimé pour autre chose que pour son argent ou sa réussite.
Et ce corbeau, que voulait-il ? De l’argent ? Une information ? Un service ?
Il se leva tel un automate, emporta sans s’en rendre compte son verre de whisky, ouvrit la fenêtre coulissante, s’alluma une cigarette et s’accouda sur le rebord, le regard vide, la tête vide.

Plus bas, une silhouette qu’il ne vit pas. Une femme l’observait, dissimulée derrière un arbre à l’angle du square. Cette fenêtre, l’obscurité, cet homme dans cette lumière jaune du salon lui faisait penser à un tableau de Hopper.
Elle avait envie de peindre la scène du tableau qui allait suivre : un homme qui retrouve son épouse, la confiance, la vérité, la fin d’une quête obsessionnelle de reconnaissance, un partage, des sentiments, des projets et un avenir communs...
Elle lui avait adressé cette lettre comme une perche à saisir, espérant qu’il se confierait à elle plutôt que de se rendre à ce rendez-vous, sachant que sinon, de toutes façons, elle ne pourrait plus continuer. Elle avait besoin de se sentir utile, de représenter quelque chose pour son mari, de partager ses joies, sa réussite mais aussi ses angoisses et ses douleurs.

Elle espérait... mais, elle ne savait pas ce que ferait cet homme, d’ici demain soir à 21h.

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Image de Laurent Cruel
Laurent Cruel · il y a
Je suis d'accord avec Lapin, on veut la suite.
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Angélique Guyot · il y a
Comme toujours, un texte fluide et accrocheur ! Une suite ? ^_^ J'espère qu'il lui parlera
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Lapin de Garenne · il y a
Captivant! on attend une suite...
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