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Paul ouvrit les yeux et s’étira. Il regarda l’heure affichée en chiffre digitaux sur le plafond au-dessus du lit : 6H52. Comme toujours il s’était réveillé avant l’heure prévue.
Il se tourna vers Alexandra, chargée de le réveiller à sept heures, et la regarda dormir. Sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration régulière. Bien sûr elle ne dormait pas vraiment, pas plus qu’elle ne respirait d’ailleurs. Mais Paul à cet instant n’avait que faire de ces digressions philosophiques.
Le jour naissant s’insinuait par les baies vitrées et projetait sa lumière blafarde dans la pièce et il se concentra sur le visage d’Alexandra.
Il détailla les cheveux tombant en cascade sur l’oreiller, les paupières closes pourvues de longs cils recourbés, le nez parfaitement dessiné et les lèvres légèrement entrouvertes.
Les femmes droïdes d’aujourd’hui, pensa-t-il, sont d’un réalisme surprenant et leur ressemblance avec les humaines, quasi parfaite.
7H00. Alexandra venait d’ouvrir les yeux.
— Paul mon chéri, c’est l’heure, dit-elle avec un imperceptible timbre métallique dans la voix.
Elle se blottit contre lui et posa les lèvres sur les siennes. Le contact de son corps déclencha en lui une bouffée de désir et il regretta aussitôt de ne pas l’avoir programmée en mode « câlin » ce matin. Il faut dire que les résultats obtenus par les fabricants au niveau texture et souplesse de la peau artificielle étaient époustouflants. « Sensations plus vraies que nature », disait la publicité.
Malheureusement il devait impérativement être au travail à neuf heures. Il ne la retint donc pas et s’efforça de chasser toute idée de sexe de son esprit.

Après quatre ans de vie commune avec Laura, et la pénible rupture qui s’en était suivie, il n’avait plus le cœur à retenter l’expérience. De plus à cause de l’omniprésence du numérique, les rapports humains s’étaient radicalement modifiés. Il n’y avait plus aucune activité qui ne puisse être effectuée de chez soi par écran interposé, y compris les loisirs. Les gens ne sortaient donc plus, ne se rencontraient plus, et le nombre de célibataires était en constante augmentation. Les robots humanoïdes étaient déjà bien présents dans la société et remplaçaient souvent l’homme pour les métiers pénibles ou dangereux. Aussi, quand les premiers exemplaires de droïdes de compagnie avaient été mis sur le marché voilà six mois, Paul n’avait pas hésité.

Alexandra était déjà assise au bord du lit et secouait sa chevelure, tête penchée en avant, ce qui eut pour effet de dévoiler le code barre d’identification tatoué sur sa nuque. Paul y trouvait un côté indéniablement sexy.
Mais déjà, elle se dirigeait vers sa salle de bain, en réalité la pièce contenant tout l’attirail nécessaire à son entretien. Toute l’opération était automatisée et Paul n’y mettait jamais les pieds.
Il eut à peine le temps d’admirer le déhanché de sa démarche et le corps ondulant sous la transparence de la nuisette. Elle se tourna vers lui et lui sourit juste avant de disparaître derrière la porte.
Paul se leva à son tour, lorsque sa tablette bipa. La tablette connectée permettait de commander tous les appareils de la maison, y compris Alexandra.
Une notification signalait un message de l’application Droïdapp : « Une mise à jour de votre droïde est disponible, voulez-vous l’installer ?». Il avait l’habitude d’effectuer les mises à jour sans tarder, afin de profiter au plus vite des dernières nouveautés. Il appuya sur « Mettre à jour » et alla prendre sa douche et s’habiller.

Une demi-heure plus tard, Paul passa dans la cuisine ouverte attenante au salon. Installé devant l’îlot central sur un des hauts tabourets, il commanda à haute voix un café allongé sans sucre. La machine à boissons se déclencha et une minute après, il sirotait son café en mastiquant une barre de croissant au beurre.
La nourriture n’existait pratiquement plus sous sa forme originelle, mais se présentait sous forme de barres aromatisées qui avaient la même valeur nutritionnelle que les ingrédients choisis et en offraient le même goût.
Tout en mangeant, il feuilletait les pages numériques du dernier numéro de Droïde Magazine sur sa tablette. Un article de trois pages était consacré à la mise sur le marché prochaine de droïdes de compagnie masculins, pour répondre à la forte demande en la matière.
L’entrée d’Alexandra au salon lui fit lever la tête. Maquillée à la perfection, elle était coiffée d’un chignon déstructuré avec des mèches tombant sur le visage. Elle était vêtue d’une petite robe rouge à fines bretelles qui mettait son corps parfait en valeur. Paul la trouva plus belle que jamais. Elle prit place sur le canapé pour regarder les infos sur l’écran mural. Conçue pour reproduire les attitudes des humains, elle paraissait absorbée par un reportage sur la présence de pingouins sur les plages de Normandie, provoquée par le dérèglement climatique.
Paul alla s’asseoir à côté d’elle et passa un bras autour de ses épaules. Elle eut alors une réaction inhabituelle. Se dégageant d’un geste brusque, elle cracha d’un ton agressif :
— Ne me touche pas !
Elle avait le regard dur et le visage fermé. Paul ne l’avait jamais vue comme ça.
— Tu es belle quand tu es en colère, osa-t-il en lui caressant l’avant-bras.
Cette fois elle le repoussa violemment, le refoulant jusqu’à l’extrémité du canapé, avec une force insoupçonnée. Paul, interloqué se leva et vérifia le paramétrage sur la tablette. Il n’avait pas programmé le mode « dispute ». Du reste il ne l’utilisait jamais. Il s’était contenté de le tester une fois et il ne lui avait pas semblé être aussi violent.
Alexandra se tenait maintenant debout, adossée à l’îlot central de la cuisine. Les bras croisés, elle ne le quittait pas des yeux et ne semblait pas de meilleure humeur. Paul décida alors de la désactiver temporairement. Lorsqu’il appuya sur « Mettre en veille », le logiciel répondit « Fonction invalide ». Il répéta plusieurs fois l’opération sans succès. De plus en plus préoccupé, il essaya la fonction « Déconnecter » mais obtint le même message en retour : « Fonction invalide ». Il se souvint alors que la déconnexion pouvait également se faire en actionnant un interrupteur situé sous le code barre du droïde, au niveau de la nuque. Pas très rassuré, il s’approcha d’Alexandra.
— On fait la paix, d’accord ?
Il s’approcha plus près et leva lentement la main jusqu’à effleurer son épaule.
— Je t’avais prévenu !
Elle lui asséna un coup de poing dans l’estomac, ce qui eut pour effet de lui couper le souffle. Plié en deux, il ne vit pas venir le second coup qui l’atteignit au visage et l’envoya au tapis. Ce fut alors un déferlement de violence. Elle frappait froidement, méthodiquement, à coup de poings, à coup de pieds. Paul, incrédule, ne comprenait pas ce qui se passait. Il saignait abondamment, son nez était fracturé et sa lèvre éclatée. Il tentait de se protéger avec les bras. L’espace d’une seconde, il entrevit le visage d’Alexandra. Il était inexpressif, impassible. Il comprit alors qu’il devrait sauver sa vie.
Il se réfugia un instant sous la table. Elle la renversa aussitôt. Il saisit une chaise et la projeta sur elle de toutes ses forces. Elle vacilla à peine et revint à la charge. Passant derrière lui, elle lui saisit un bras qu’elle replia violemment dans son dos. Paul entendit le craquement de l’articulation qui cédait sous la torsion. Il poussa un hurlement de douleur.
Maintenant à genoux derrière lui, elle lui releva la tête et entreprit de l’étrangler par une clé de bras. Au bout de quelques secondes, il commença à suffoquer. Puis il sentit toute force l’abandonner. Ses yeux se brouillèrent. Il n’entendit pas tinter la tablette signalant l’arrivée d’un message qu’il ne lirait jamais.
Il rendit son dernier souffle au moment où le message Droïdapp s’affichait :

« ATTENTION IMPORTANT. Vous ne devez en aucun cas appliquer la dernière mise à jour reçue. Celle-ci vous a été envoyée par erreur et est destinée au système équipant les droïdes des Unités Spéciales du Maintien de l’Ordre. Si vous avez déjà appliqué cette mise à jour, vous devez contacter immédiatement notre service technique ».

PRIX

Image de Été 2019
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Bichon · il y a
de bonnes prédictions... :)
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Mireille.bosq · il y a
J'éprouve moi-même une grande méfiance envers ces parfaites reproductions humaines. J'ai d'ailleurs écrit sur ce thème! (mais la victime était le robot). Dystopie quant tu nous tiens...
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Kaleïdocoloroscope · il y a
Cette dystopie nous laisse entrevoir un futur proche si nous laissons avancer inexorablement les innovations technologiques...un monde jamais aussi connecté qui manque paradoxalement de façon cruelle de connexions humaines. Merci pour cette nouvelle.
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Eggzil · il y a
J'aime beaucoup cette façon d'interpréter l'avenir. Bien sûr, personne n'en voudrait mais le lire est toujours très amusant/intéressant.
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jeanne · il y a
J'ai beaucoup aimé, c'est très futuriste mais espérons que notre vie quotidienne n'évoluera pas de cette façon !
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Comillaslovers · il y a
Génial !!!
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Utilisateur désactivé · il y a
j'aime vos publications, suivez nous ici sur cette page à l'adresse suivante mentionnée juste en bas de ce commentaire..
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Utilisateur désactivé · il y a
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Sandrine Michel · il y a
Angoisse et humour, un bon cocktail !
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JACB · il y a
Trop drôle ! Même si cet "avenir" peut faire flipper. Je n'ai pu m'empêcher de penser à mon croissant du matin...ses miettes croustillantes que j'aime ramasser du bout des doigts...en barre, c'est moins jouissif. En tout cas vous avez une sacré imagination Marc.*****
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