Faux-semblant

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J'écris des nouvelles mais aussi des textes plus longs, tous les détails sont sur mon blog : http://marieclaircoux.blogspot.f  [+]

Monique a un sursaut effaré mêlé de jubilation malsaine. Elle vient de reconnaître le visage délicat de la fillette de deux ans qu'elle croise presque tous les jours au parc depuis plusieurs mois. Elle ne peut pas la confondre avec une autre, même si la photo d'Alerte Enlèvement est de mauvaise qualité. Elle a trois grains de beauté sur la joue droite qui lui dessinent un triangle en forme d'amorce de la Petite Ourse. Elle se met à trembler d'excitation : pour une fois qu'il arrive quelque chose dans sa vie ! Vite, le téléphone, composer le numéro qui défile à l'écran ! Vite ! Elle doit s'y prendre à trois fois tant la fébrilité la met dans tous ses états. Le combiné collé à l'oreille, elle se remémore les longs monologues plaintifs de la mère de la fillette.

Béatrice avait arrêté de travailler pour s'occuper de Samantha. Elle ne faisait confiance à personne pour la suppléer dans cette tâche. Elle avait trop peur de « se la faire kidnapper ». Elle avait lâché un job mal payé pour se consacrer à Sam. Le père de la fillette l'ayant quittée « parce qu'il avait trouvé mieux ailleurs», elle vivotait, sans revenu fixe. Monique la croisait tous les matins et tous les après-midis lors de ses deux promenades quotidiennes à la régularité maniaque. Elle avait fini par partager le même banc pour assister aux collations de la petite, en témoin muet et bienveillant. Petit à petit, la force de l'habitude avait rompu la barrière de l'isolement et Monique avait entamé la conversation avec la mère. Le rendez-vous implicite et quotidien du banc du jardin public était devenu son feuilleton. Lorsqu'un imprévu l'en privait, elle en ressentait une frustration qui la mettait de mauvaise humeur pour la journée. Il lui manquait son taux d'adrénaline que lui procurait l'histoire mouvementée de Béatrice, qui en rajoutait dans les épisodes rocambolesques de sa vie à rebondissements. Ses amants à la queue-leu-leu, du macho un peu voyou, au romantique invétéré, en passant par des cadres haut placés qui la prenaient comme une récréation dans leur vie familiale et professionnelle trop normée. Tous fuyaient dès que l'ombre d'un engagement se faisait jour. Jusqu'à ce qu'elle trouve celui qu'elle croyait être le bon. Elle avait fait le nécessaire pour tomber enceinte, ce qui avait provoqué la fuite du pressenti homme de sa vie. Du coup, elle s'était jetée à corps perdu dans sa nouvelle passion, sa fille Samantha. Elle avait tout lâché pour elle, comme elle aurait tout lâché pour n'importe lequel de ses amants. Elle était devenue sa raison de vivre. Pendant que Béatrice s'épanchait sur l'injustice de sa vie, la petite Sam courait après les papillons, tentait des approches de lynx avec des petits chiens à leur mémère, faisait semblant d'avaler des cailloux. Elle ne semblait pas souffrir de la misère sociale décrite par sa mère, elle portait des habits de prix et d'aspect neuf comme le fit remarquer Monique à Béatrice. « Vous n'avez pas idée de ce que les gens jettent et de ce qu'on peut trouver chez Emmaüs, des trucs jamais portés. » « Ça ne vaut pas pour les vêtements d'adulte », se dit Monique en contemplant les frusques informes aux couleurs passées de son interlocutrice. De temps en temps, Sam interpellait sa mère : « Béa ! 'ga'de avion ! ».
– Elle vous appelle par votre prénom ? avait demandé Monique, très vieille école.
– Oui, c'est tendance en ce moment, je l'ai vu dans Femme Actuelle.

De temps en temps, une belle femme, à la quarantaine rayonnante, passait voir l'enfant, s’enquerrait auprès d'elle de ce qu'elle avait mangé et lui refaisait ses couettes avec des gestes plein de tendresse. Elle s'adressait à Béa avec des airs de maîtresse d'école pour lui donner des conseils que la jeune mère recevait avec un air revêche. « Ma belle-mère, enfin ma belle-mère théorique puisque l'autre s'est barré, la grand-mère paternelle de la petite quoi. Autant l'autre s'en fout de sa gosse, autant elle, la vieille, je l'ai toujours dans les pattes... C'est tout juste si elle veut pas demander la garde... les nouveaux grands-parents quoi... qui se croient plein de droits sur leurs petits-enfants, plus que les propres parents. Je l'ai lu dans Elle. » Monique trouvait que, pour une « vieille », la grand-mère faisait très jeune et avait un look branché de working girl qui suscitait son admiration. « Et toujours en train de donner des conseils, ça va jamais comme je l'habille, elle a pas assez mangé de légumes à midi, et j'en passe, c'est pas sa gosse que je sache ! »

La veille, Monique avait assisté au parc à une prise de bec entre la grand-mère hype et Béatrice. La grand-mère avait lancé « Vous n'êtes plus capable de vous occuper de Samantha », ce à quoi la jeune mère en furie avait répondu « C'est ce qu'on va voir, vieille peau !». La grand-mère avait rétorqué qu'elle devait y aller, une réunion importante, et qu'on réglerait le problème ce soir à la maison. « Si elle croit que je vais aller chez elle, la vieille, elle se fourre le doigt dans l’oeil. Elle passe son temps à vouloir me « convoquer », elle se prend pour qui ? » Béa avait passé le reste de l'après-midi à ruminer pendant que la petite Sam virevoltait après les pigeons. La jeune femme était toujours aussi en colère quand Monique prit congé pour rejoindre son T2 étriqué après un passage au Monoprix pour les courses du repas du soir.

Assise en face du flic qui l'interroge, Monique a donc sa version sur la disparition de Samantha. La « vieille » a mis ses menaces implicites à exécution, elle a kidnappé sa petite-fille, au nom du fichu droit des grands-parents dont les revues nous rebattent les oreilles. Pendant presque deux heures, Monique a savouré ce moment privilégié pendant lequel l'inspecteur a bu ses paroles avec une concentration sévère. Ça fait tellement longtemps qu'on ne l'a pas écoutée comme ça ! Elle est aux anges devant la mine grave de l'inspecteur qui gratte nerveusement sa joue mal rasée. On frappe à la porte, un autre flic surmené entre, accompagné d'une grande blonde élégante au visage défait et d'un bel homme en costume trois pièces. Monique bondit de sa chaise et glapit : « C'est elle, c'est elle, arrêtez-là ! ». Les deux flics la regardent interloqués. L'excitation de Monique monte d'un cran et elle hurle : « Arrêtez-là, c'est elle, la grand-mère !». Le premier flic la contemple d'un air affligé en secouant la tête. Il lui tend une feuille avec deux clichés, de ceux que l'on fait lors des arrestations, un de face et un de profil. Il demande : « Vous connaissez cette femme ? » Monique reconnaît tout de suite Béa, ses cheveux en bataille, ses fripes négligées et son air éternellement dégoûté : « Bien sûr, c'est la mère de Sam ! » « Non, c'est sa baby-sitter, la mère de Samantha, c'est elle » dit-il en montrant la femme en pleurs qui vient d'entrer dans la pièce. Il ne laisse pas à Monique le temps de revenir de sa surprise pour lui asséner froidement le coup de massue : « Comme vous paraissez très liée avec Béatrice Mocquet, vous allez nous faire une petite garde-à-vue de 48 heures pour que nous puissions éclaircir certains points ».

Monique visualise en un éclair la douillette soirée Drucker/tisane qu'elle a délaissée pour remplir ses devoirs de bonne citoyenne, avant de tomber dans les pommes, submergée par trop d'émotions.
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