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Faux départ

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Emsie

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Mais où étaient ses clés ? Louise sentait monter la panique et posa sur le paillasson le sac en papier kraft qui contenait la bouteille de Caol Ila 18 ans d’âge, le single malt préféré d’Antoine, pour fourrager frénétiquement dans sa besace. Enfin, elle sentit le trousseau, tout au fond, et respira à fond, soulagée.
L’immeuble était désert et silencieux. Bien trop tôt pour entendre les conversations derrière les portes ou sentir les parfums de plats qui mijotent. Louise ferma les yeux une minute pour mieux s’imprégner de la paix de l’instant... Puis elle entra dans ce quatre-pièces bien trop grand pour eux deux, maintenant qu’Alix n’était plus là. Elle se débarrassa de son imper beige, qu’elle laissa glisser à terre, et envoya valser ses mocassins à l’autre bout du couloir avec une jubilation inhabituelle chez elle. Car Louise n’envoyait pas valser grand-chose. Elle posait délicatement, rangeait méticuleusement, plaçait méthodiquement le bon objet au bon endroit. Alors, pour elle, ce geste insolent fut comme une libération, un acte rebelle qui signifiait peut-être le début d’un changement.
Bien sûr, c’est facile de se rebeller quand on est seule, loin des regards qui accusent et des paroles qui jugent. Coupable ! « Tu as encore oublié de passer au pressing ! » « Qu’est-ce que tu as mis dans les lasagnes ? C’est infect ! » « Encore à bavasser avec cette c... de Marianne ? »
A la seule évocation d’Antoine, Louise récupéra les mocassins, qu’elle aligna auprès des autres paires, quasi identiques, dans le dressing, puis elle accrocha l’imper à la patère et regarda la femme, dans le miroir. Pas facile de lui donner un âge : 40 ans, ou plutôt 45 ? Un carré châtain classique, des yeux clairs, curieux, des lèvres pâles, pas de fards ni de bijoux. Pull gris, jupe grise, collants chair. Jolie ? Sans doute, mais pour le voir vraiment, il aurait fallu que les yeux s’attardent, or, sur elle, les regards glissaient. Pourtant, Louise était sûre qu’elle pouvait plaire, elle lui avait bien plu, à lui !
Elle récupéra le sac, sortit la bouteille et alluma la radio, pour faire taire ces pensées qu’elle sentait bouillonner en elle. L’horloge de la cuisine marquait 15 h 16. L’avion d’Alix avait décollé à 13 h 12. Cela faisait donc exactement deux heures et quatre minutes que quelque chose de différent était devenu possible. Une nouvelle vie ? Si seulement...
Sa fille ne reviendrait pas en France avant un an, au plus tôt. Et, même dans ce cas, il était peu probable qu’après avoir expérimenté l’exotisme néo-zélandais et la liberté, elle veuille retourner vivre chez ses parents. Son bébé, sa petite, son amour... BON DEBARRAS ! Alix, en plein Œdipe à 23 ans ! Subjuguée par son père, entraînée dans un mimétisme aussi déchirant qu’insupportable pour Louise, qui ne supportait plus, après les réprimandes incessantes du père, de devoir affronter les piques approbatrices de l’enfant. Coupable !
« C’est vrai, maman, qu’elles sont dégueulasses, tes pâtes. » « Papa a raison, avec ce jean, tu as l’air d’une vieille ado ! » Regards entendus, rires complices...

« Assez, assez, assez ! » hurla-t-elle, brandissant la bouteille, qui lui échappa et se fracassa au sol. Interdite, Louise contemplait les 125 euros de whisky odorant qui coulaient sur le carrelage impeccable de la cuisine, au milieu des éclats de verre. Elle allait chercher la serpillière et le seau, quand son portable se mit à sonner. C’était Antoine, elle devait répondre.
« Tu en as mis un temps ! attaqua-t-il. Alors, comment ça s’est passé ? Elle n’était pas trop stressée ? Tu aurais pu m’appeler !
- J’étais dans la cuisine, se justifia Louise. Il n’y a eu aucun problème. Alix était surexcitée, elle m’a à peine embrassée, elle...
- Ce n’est plus une gamine ! Et toi, ça fait longtemps que tu es rentrée ? Tu faisais quoi, là ? Tu as pensé à mon whisky ?
Louise passa directement à la troisième question.
- Oui... pas donné !
- Si tu avais un minimum de palais, rétorqua Antoine, tu trouverais ça tout à fait justifié. Bon, écoute, je suis pressé. Je rentrerai plus tôt ce soir, vers 18 heures. Il va falloir qu’on discute un peu. Il va y avoir pas mal de changements, tu t’en doutes. »
Et il raccrocha. Il avait toujours adoré ça, sortir une petite phrase sibylline et raccrocher. Ou s’en aller. Ou se retourner et s’endormir. Elle aurait dû avoir l’habitude...

15 h 45. Il lui restait deux heures et quinze minutes.
Louise contourna les débris odorants pour se préparer une tasse de thé. Elle l’emporta dans le salon et, en attendant qu’elle refroidisse un peu, s’attarda sur un pêle-mêle où s’affichait, en dix photos soigneusement choisies, une petite famille heureuse et sans histoires. Alix bébé, dans les bras de son père, radieux. Un cliché de leur premier voyage à New York. Ici, un Noël passé dans les Alpes avec la belle-famille. Là, un autre voyage, et une autre fête... Rien ne transparaissait de la frustration, de la violence verbale subie encore et encore, des sacrifices, de la souffrance et de l’ennui de la femme grise, toujours à l’arrière-plan, éclipsée par les deux autres.
A 16 h 15, Louise reposa sa tasse et sut exactement ce qu’elle allait faire.
D’abord, les cheveux. Elle attrapa le kit de teinture camouflé tout au fond de l’armoire à pharmacie, en espérant que ces produits-là ne se périmaient pas. Et quand bien même... A cet instant, elle voulait être le seul artisan de sa transformation. Elle lut le mode emploi, enfila les gants et se mit au travail.
Si l’opération prit plus de temps que prévu, le résultat était époustouflant. Laissant les flacons et la serviette dans le lavabo souillé, Louise trottina vers la chambre d’Alix, où elle récupéra deux vieux jeans, trois pulls informes, deux paires de Converse défraîchies, bleues et roses, un bonnet et une veste en daim jamais portée. Elle ôta ses vêtements, jeta le tout sur le lit et enfila l’un des pantalons, le pull le plus léger et les baskets. Un peu grand, mais ça ferait l’affaire. Elle fourra le reste dans une petite valise, avec ses affaires de toilette, puis récupéra dans le placard la palette luxueuse de maquillage qu’elle avait offerte à sa fille pour Noël, toujours intacte, et acheva sa mue. A 17 h 35, Louise avait gommé la femme grise et elle était prête.
Les fragrances tourbées qui s’échappaient de la cuisine se mêlaient à présent aux senteurs d’ammoniaque de la coloration. Nauséabond à souhait. Louise sourit, imaginant la tête d’Antoine quand il rentrerait. Elle était sûre qu’après lui avoir laissé une bonne dizaine de messages rageurs sur son portable, il allait appeler sa mère pour cracher son venin. Réjouis-toi, belle-maman, se disait Louise, tu vas le voir plus souvent, ton fils chéri, tu vas pouvoir t’en occuper tout ton soûl. Lui faire des tartes et des blanquettes, le consoler s’il a l’air d’aller mal.
Mais il irait bien ! Il serait juste surpris, en colère, dérouté au début, il ne comprendrait pas. « Qu’est-ce qui lui a pris ? », s’emporterait-il.
Puis il se demanderait comment il allait bien pouvoir s’organiser pour les courses, le ménage, la paperasse. Alors belle-maman le rassurerait, trouverait des solutions, lui dirait qu’une femme irresponsable à ce point, vraiment, ça dépassait l’entendement ! Ce qui dépassait l’entendement, pensait Louise, c’était que cette femme irresponsable ait tenu vingt-quatre ans. Vingt-quatre années à assurer tout, toute seule, la crèche, puis l’école, les baby-sitters... Ah, les baby-sitters, n’en parlons pas. Ce qui dépassait l’entendement, c’est qu’elle ait supporté leur indifférence, leurs caprices, leur égoïsme. Mais maintenant, c’était fini. Louise enfonça le bonnet sur ses mèches rousses, prit son sac à main et son petit bagage, ferma la porte à clé et descendit par les escaliers. Elle ne voulait surtout croiser personne.

Arrivée dans la rue, elle jeta un dernier coup d’œil au bâtiment haussmannien austère et se dirigeait gaillardement vers la station de métro quand son cœur faillit s’arrêter.
A 50 mètres sur le trottoir, Antoine lui faisait face. En avance, pour une fois. Louise fouilla dans son sac et mit ses lunettes noires. C’était dérisoire, mais que faire d’autre ? Au bord de la syncope, elle s’obligeait à avancer, du pas décidé de cette femme pressée et sûre d’elle qu’elle était censée être devenue. Et ça fonctionna.
Quand Antoine la croisa, il accorda à peine un regard à cette rouquine mal fagotée, qui ressemblait vaguement à sa fille, en plus vieille. Il manqua même la frôler, à tel point qu’elle crut sentir son odeur. Louise eut alors l’impression qu’il ralentissait le pas et allait s’arrêter. Mais non, il poursuivit sa route. Rassurée, elle marcha encore quelques mètres, puis se retourna une dernière fois, avant de traverser la rue, euphorique et conquérante. Pauvre Louise...
L’impact fut terrible. Lorsque le fourgon la heurta, son corps frêle fut projeté à plus de dix mètres. La dernière chose que vit Louise fut sa petite valise défoncée d’où s’envolait une basket rose.

PRIX

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Evadailleurs · il y a
La basket rose rend la chute plus légère .... mais l'histoire s'inscrit, hélas ! dans bien des vies réelles ...
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Gali Nette · il y a
Une belle fin pour une insoumise :))) Je ne m'attendais pas du tout à cette fin, bravo !
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Emsie · il y a
Encore merci ! Cette nouvelle devait avoir une suite, puis je suis passée à autre chose, mais je suis sûre qu'elle s'écrira bientôt...
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Gali Nette · il y a
Votre héroïne sera quand même pas mal amochée pour la suite...
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Emsie · il y a
Les femmes ont des ressources, vous savez...
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Gali Nette · il y a
Ah bon :))))
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MCV · il y a
Ah noooon! C'est trop cruel. Moi qui lui imaginais déjà un avenir de rousse incendiaire, genre (pas si) vieille dame indigne.
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Aspho d'Hell · il y a
Heeeeeen ! Et après on me dit que je suis cruelle ! Mais vous êtes pas mal non plus dans votre genre !
Bravo ! C'est bien narré et très efficace, je me suis laissée attraper comme un bleu...
Pauvre Louise...

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Emsie · il y a
Re-merci ! Eh oui, j'ai succombé à la tentation de la chute choc... J'ai écrit le synopsis d'une suite, puis je suis passée à autre chose... Il faudra que "j'exhume" tout ça...
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MCV · il y a
Oui, exhume, par pitié!
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Emsie · il y a
Ah, ah ! C'est toujours à l'état de synopsis, et c'est un peu tard, maintenant.Quoique... Merci en tout cas de lire tout ces textes et de ton indulgence ! :-)))
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Aspho d'Hell · il y a
Il faudra me tenir au courant quand cela sera fait ! Siouplééééééééééé xD
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Flip · il y a
Il faut toujours regarder avant de traverser. L'ennemi est partout. Jaloux, vindicatif, il nous guette, nous surveille. Attention au faux pas! Bravo pour la leçon. Je vous ai lu avec plaisir. Je vous relirai à l'avenir. En me méfiant...
Merci pour la balade !

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Emsie · il y a
Merci pour votre indulgence (ce n'est pas mon texte préféré). À suivre...
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Lange Rostre · il y a
Je me réjouissais d'avance de la tournure que la vie de cette pauvre femme pouvais prendre......et puis, un fourgon....... Hélas.
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Emsie · il y a
J'ai cédé à la tentation d'une chute "choc". Puis je me suis dit que rien n'était forcément joué, et j'ai commencé à écrire une suite. Mais c'est trop tard maintenant pour la publier, tout le monde a oublié Louise... Merci en tout cas de poursuivre votre visite !!!
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Flore · il y a
Vous êtes prolixe, ce n'est pas un reproche, plutôt une admiration. J'aurais du mal à écrire des nouvelles aussi longues.
Pour du plus cour, vous trouverez trois sonnets en qualification, vos commentaires sont les bienvenus . Merci. Mes voix.

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Emsie · il y a
Merci, Flore, pour ce deuxième passage sur ma page. Mon pb? Je ne sais pas faire court !!! Je passe découvrir vos sonnets dans la journée.
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Flore · il y a
Ce n'est pas un défaut, je pense le contraire. Maîtriser la longueur, suivre un plan, dérouler une histoire...je suis admirative...
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Emsie · il y a
Alors, si vous en avez le temps et l'envie (et seulement si…), bienvenue sur
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/mante-et-amantes

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Elisabeth Marchand · il y a
+5... quelle métamorphose revigorante!! Dommage pour cette chute qui en est vrraiment une... votre nom, sur un post du forum, m'a donné envie de vous lire... je ne le regrette pas... je vais continuer... par contre, pourquoi proposer au moins 4 textes pour un même concours??
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Emsie · il y a
Merci Elisabeth, pour votre passage, vos commentaires et votre soutien. Alors, ces 4 textes sont une erreur de "débutante" sur le site (depuis fin octobre). J'avais de nouveaux écrits, envie de les partager... et j'ai eu la chance qu'ils soient tous acceptés, à ma plus grande surprise d'ailleurs. Bon, ce qui est fait est fait ! Cela m'aura permis de belles rencontres en tout cas. Mais je serai plus "économe" à l'avenir !
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Elisabeth Marchand · il y a
Ce n'étais pas un reproche, pour les 4 textes, juste une constatation!
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Emsie · il y a
Oui, bien sûr, mais je suis d'accord, ça fait beaucoup !
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Geny Montel · il y a
On assiste avec bonheur à cette transformation et puis quel choc ! Je me suis régalée à lire certains petits détails qui font vraiment vivre le personnage.
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Emsie · il y a
Merci Geny d'être repassée "chez moi" ! À bientôt avec de nouveaux textes...
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Geny Montel · il y a
Avec plaisir ! À bientôt Emsie !
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Fred Panassac · il y a
Ah oui...alors là moi qui venais de dire que je n’aimais pas forcément les fins heureuses, celle-ci est vraiment cruelle...mais en même temps qu’auriez-vous proposé à votre personnage dans son errance et sa solitude, aussi je comprends votre choix.
C’est dur de voir la fille reproduire la conduite humiliante de son père, c’est ce qui m’a le plus marquée dans ce texte, très beau, + 5 évidemment !

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Emsie · il y a
Oui, j'y avais pensé quand vous m'aviez parlé de fins heureuses ! Ici, j'ai presque cédé à la facilité de la "chute choc", tout en me laissant une porte de sortie. Louise peut survivre à cet accident. Mais le temps passe et je n'ai toujours pas écrit ma suite, même si j'ai le synopsis. Il va falloir que je m'y mette et que je poste ça en texte libre…
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