Faut qu’ça saigne

il y a
6 min
34
lectures
2

40 ans dans l'industrie, les machines et la robotique ça laisse des traces... et des interrogations ! Heureusement la découverte tardive de l'écriture me permet d'aller au delà d'une rude  [+]

Une chose est sûre, j'adore foutre le bordel.

Et quand je parle de bordel ce n'est pas quelque incident mineur vite oublié, non. Il s'agit d'un bordel tel, qu'on en parle pendant des semaines dans tous les journaux. Je n'ai aucune qualité et ma vie est aussi insipide qu'un verre d'eau tiède mais il faut admettre que j'ai un réel talent pour nuire à mes contemporains. Et c'est intentionnel. Je crois que je suis né pour ça car depuis tout petit, j'exècre le genre humain et dans une moindre mesure le genre animal, en particulier domestique. La faune sauvage quant à elle a cet avantage d'être plus discrète. Seul le monde végétal, par son immobilité ne suscite en moi qu'indifférence. J'éprouve une certaine jouissance à l'annonce de catastrophes, d'accidents spectaculaires, de massacres, d'épidémie... même quand je n'y suis pour rien. Elles me confortent dans mon rejet viscéral de tout ce qui touche au vivant surtout si ça bouge.

Je me considère comme le plus grand misanthrope que la terre ait porté. Mais je ne me contente pas de ce rôle passif tel un ermite retiré de tout et qui fait vœu de silence. Comme je le dis plus haut, j'apporte ma modeste contribution au sordide tumulte du monde. Plus l'humanité souffre, plus ma jouissance est grande. Serais-je un suppôt de Satan ? Je le pense parfois, bien que dieu et diable n'aient aucun sens pour moi. Certains vivent pour le bien des autres, moi je suis l'antithèse. Je me situe au-delà de la perversité et pour résumer, je suis ce qu'on appelle un sérial killer hors norme. Le mal est mon métier et ma fortune me permet de l'exercer à ma guise.

Statistiquement je ne rentre dans aucune case. Je ne me compare pas aux criminels de guerre et autres terroristes qui affichent un palmarès tout autant médiatisé que le mien car la plupart d'entre eux tuent pour des motifs politiques, religieux, idéologiques... Moi, je tue uniquement pour le plaisir, sans autre motivation que la haine de mon prochain. En comparaison les Ted Bundy et autres Thierry Paulin sont des amateurs.

J'ai à mon actif trois déraillements de train dont un TGV, trois incendies de bâtiments dont une clinique, deux explosions d'usine dont une de type Seveso, treize accidents de voitures dont deux carambolages, un massacre dans une école maternelle et trente-deux assassinats au hasard. Tout ça en onze mois. Au total quatre cent trente-sept morts et mille deux cent vingt-six blessés. Et je fais grâce des dégâts matériels et des milliers de vies traumatisées.

Depuis l'âge de quatorze ans où j'ai tué soit disant par accident mes parents et ma sœur, je ne me suis jamais fait prendre. Je sais ne pas laisser de traces et j'ai ce don inné de passer inaperçu. De jour comme de nuit, personne ne me remarque. J'ai même fini par me croire invisible. Je suis blond aux yeux bleus, ce qui en général inspire confiance, et un visage d'une beauté discrète comme on me le dit parfois. Dès que j'affiche un franc sourire, je sais que je peux séduire qui je veux. Bref les gens me font vite confiance.

Aujourd'hui j'ai décidé de prendre un mois de vacances. Je l'ai bien mérité. J'ai énormément travaillé ces onze derniers mois. On ne le croirait pas comme ça mais sérial killer c'est un boulot de dingue. Les temps de planification, de préparation, d'enquête, d'approche c'est quatre-vingt-dix-neuf pour cent du travail. Le reste, c'est à dire les instants de pure jouissance que procurent le meurtre et la destruction, ne s'obtient que grâce au souci de la perfection qui précède.

Me voilà donc parti pour trois semaines au bord de la mer. Seul bien sûr. J'ai loué une grande villa avec piscine à débordement, de laquelle j'aperçois en contre-bas une crique où la mer bleu intense vient s'échouer sur une plage de sable pratiquement déserte. Une mer que j'aime contempler mais dans laquelle je ne mettrai jamais un pied. Savoir qu'il y a des poissons frétillants et autres bestioles visqueuses qui barbotent dedans me dégoutte.

Ce matin alors que je m'apprête à faire quelques brasses, j'aperçois au bord de la piscine de la villa voisine... une voisine justement. Et pas n'importe qui. Je reconnais immédiatement l'actrice Noémie Sweetie, celle qui joue Asphodèle la princesse rousse et perverse de Yankölling dans « Exodalus ». Dans cette série trash que je suis depuis des mois, l'hémoglobine coule à flot et les cadavres s'amoncellent au fil de son épée. J'adore. Avec sa tunique en cuir elle est d'une beauté sauvage. Alors en maillot de bain... Je m'imagine déjà taillader son corps et la baiser couverte de sang avant de l'égorger. Je m'excite rien qu'à ces pensées. Je n'y tiens plus, il faut que je planifie de quoi assouvir ce désir.

Je lui fais un signe de la main auquel elle répond et je m'approche de la clôture pour lui sortir tout sourire le discours classique de mise en confiance. Elle s'approche mais reste à bonne distance pour me parler. J'ai l'habitude de gérer les distances de sécurité que les femmes s'imposent face à un inconnu. Avec elle il me faut être un peu plus convaincant.

Je lui sors le baratin qui va bien, la félicitant pour son talent sans pousser jusqu'à la flagornerie. Comme je lui parle, elle me détaille de la tête aux pieds. J'ai l'impression de déjà lui plaire. Elle me pose quelques questions en retour. J'ai plusieurs identités et j'en change régulièrement. Alors pour Noémie je m'appelle Thomas et je suis trader pour une grande banque internationale. Qui dit trader dit fric, en général ça suscite l'intérêt. Je suis fraichement divorcé, seul et en plein ressourcement. Bref une proie facile pour une femme.

Puisque nous sommes voisins pour quelques temps, si elle le souhaite, je lui propose de boire un verre un de ces soirs. Je m'attendais à un refus poli ou un prétexte futile pour échapper à la proposition. A ma grande surprise, c'est elle qui m'invite le lendemain à une soirée qu'elle organise avec quelques amis. Je ne m'attendais pas à ce que ce soit si simple.

Le soir en question, je sonne à sa villa. A la caméra je me présente. Le portail coulisse devant un grand type barbu en costard et lunettes noires qui m'accompagne jusqu'à l'arrière de la maison. Je suis surpris par la présence de ce garde du corps. Il va falloir faire avec ou abandonner mes intentions. Néanmoins les vacances ne sont pas terminées et un brin de difficulté n'est pas pour me déplaire.

Au bord de la piscine, une quinzaine de personnes, la plupart en maillots de bain, sont en grande conversation, un verre à la main. Noémie m'aperçoit et me prenant par le bras m'entraine vers le groupe. Elle fait les présentations. Je reconnais Eddy Landmark l'un des acteurs de la série qui joue Korrigan le cruel lieutenant d'Asphodèle. Durant toute la soirée je m'efforce de faire bonne figure malgré le dégout que tous ces gens m'inspirent. Je m'intéresse et je plaisante au point de susciter quelques rires, surtout chez les femmes.

Peu avant minuit, alors que la soirée semble vouloir s'éterniser, je n'ai qu'une envie c'est rentrer. Tous ces gens me fatiguent et surtout je ne vois pas comment m'occuper de Noémie que la veille j'ai naïvement cru seule dans cette maison. La présence du garde du corps est vraiment un problème. Autant laisser tomber. Et puis après tout je ne vais pas bosser pendant les vacances.

Je prends congé de Noémie, je la remercie et pour plaisanter une dernière fois lui dit que je n'ai qu'un regret c'est de ne pas l'avoir vue dans son costume d'Asphodèle. Qu'à cela ne tienne, elle peut au moins me le montrer, dit-elle. Sans attendre de réponse elle me fait signe de la suivre à l'intérieur de la villa. Au bout d'un couloir elle pousse une porte qui donne sur un escalier. Celui-ci débouche dans un grand sous-sol. Deux 4x4 et une Porche y sont alignés. « Venez, me dit-elle, je vais vous montrer ma pièce secrète ». Elle fait coulisser une étagère qui découvre une porte métallique. Elle tape un code sur un clavier mural, tire sur la porte et s'efface pour me laisser entrer. Une violente lumière me fait cligner des yeux. La pièce est grande, aux murs et au sol carrelés de blanc. Elle est entièrement vide à part au centre un fauteuil en bois sculpté qui ressemble à celui du malheureux prince Yemdall dans la série. Je tourne la tête à droite et sursaute. Tout près se tient le garde du corps, maintenant en treillis noir, jambes écartées, mains croisées sur le bas-ventre. Je pivote vers Noémie, interrogateur. Elle me sourit et je reçois un violent coup derrière la tête. Le sol me fonce dessus. J'ai tout juste le temps d'apercevoir les rangers du garde du corps avant de sombrer.

Lorsque j'émerge, mon premier ressenti est un mal de crâne énorme qui me donne la nausée. Je suis assis mais je ne peux pas bouger. Ma tête semble maintenue par une sangle. D'étranges douleurs peuplent mon corps. J'ouvre les yeux. Le décor n'est plus le même. C'est une sorte de caveau voûté, de nombreuses torches éclairant les murs aux pierres blanchâtres. Face à moi se tient Asphodèle en grande tenue, son glaive à la main. A son côté, il y a Korrigan avec son fameux poignard courbe et son masque en fer. Ils m'observent sans bouger. Asphodèle dit : « Il n'était pas prévu qu'il se réveille si tôt. On va devoir abréger ». Je baisse les yeux. Le sol est éclaboussé de traces de sang, celui qui s'écoule goutte à goutte de mes mains. Korrigan dit : « Tout compte fait, le savoir conscient ce n'en sera que plus jouissif. Tu permets que je l'achève ? Je crois que c'est mon tour, non ? ».  

Serais-je en face de plus pervers que moi ? J'ai la sensation d'être arrivé au bout d'un parcours qui m'obsède. Je vais enfin connaitre ce que je cherche depuis toujours, l'apaisement. La haine est si lourde à porter.

Korrigan s'approche, son regard figé dans le mien. Il est si près que je sens son souffle sur mon visage. « Regarde-moi, dit-il ». Une douleur terrible me déchire le ventre et mes entrailles dégueulent entre mes jambes.

Au dernier moment, je réalise que la scène est conforme au final du dernier épisode de la série trois.
2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !