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Céline R

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Je ne klaxonne pas, trop interloquée pour réagir. Avais-je bien vu ce fou furieux me dépasser en trombe et griller le feu rouge ?
Mais qu’est-ce que je fais ici ?
Deux mois à peine depuis mon déménagement dans cette petite ville perdue au détour d’une montagne, et je m’interroge déjà sur l’aspect judicieux de mon choix. Pas pour le poste de secrétaire médicale. Non, c’est un job pépère qui me convient parfaitement. Mon doute provient plutôt de l’attitude des habitants habitués à rouler selon leur propre code de la route. De vrais fous du volant.
Encore sous le choc et l’énervement, je gare ma voiture devant mon charmant cottage loué. La maison est sublime, le cadre enchanteur et la tranquillité omniprésente. Dès le pas de porte passé, toute la tension accumulée sur les quelques kilomètres de trajet s’évapore d’un seul coup. Ici, je suis en sécurité. Ici, je suis dans mon cocon. Ici, on me fout la paix. C’est bien pour cette raison que je me suis isolée dans cette zone rurale. Je souhaite fuir le stress, l’excitation nerveuse, les crises de fébrilités des grandes villes.
Ici, c’est mon paradis. Enfin, presque. Une verrue pas très grave, mais disgracieuse : la conduite affreuse des gens du coin. Jamais je n’aurai imaginé que cela m’insupporterait à ce point.
Oublie de clignotant ? Inexistant sur le modèle de leurs voitures.
Priorité à droite ? Vous savez, la droite, la gauche, c’est du pareil au même.
Arrêt marqué au stop ? Mince, ce n’est pas tous des céder le passage ?
Griller un feu au rouge ? Foutaise, il était orange très, très, très mûr, voilà tout.
Limitation de vitesse ? Bah, quelques kilomètres-heure en plus, ça permet de ne pas louper le début de la série à la télévision.
J’ai arrêté de compter le nombre d’accidents évités de justesse. Très vite, une peur de mourir bêtement en voiture me prend dès que je dois utiliser mon véhicule. Alors, je limite mes déplacements. Mes jambes et mon vélo sont devenus mes meilleurs alliés. Cependant, la grande distance entre mon domicile et mon travail m’oblige à recourir à ma titine.
Chaque matin en m’installant derrière le volant, j’espère survivre.

*

Respecter le code de la route ne me parait pas si compliqué. Surtout qu’il s’agit de notre sécurité. Quelques infractions ou quelques loupés... pourquoi pas. Mais ici, on atteint les summums, du n’importe quoi !
Tiens, voici un très bel exemple. Ces jeunes viennent de me dépasser en coupant une ligne blanche dans un virage sans visibilité. Aucune notion de danger ne semble frétiller dans leur cerveau.
Je les ai reconnus tous les trois. Clara, l'aînée des enfants Bignot, rigolait à l’arrière. Elle se la joue petite fille sage, mais elle est passée une semaine auparavant au centre médical où je travaille pour réclamer une pilule du lendemain à l’infirmière. Je la suspecte de fréquenter un homme bien plus vieux qu’elle.
À moins qu’il ne s’agisse de Clément Barbier ? Le passager de droite. Beau gosse, le Clément. Il attire toutes les demoiselles de la ville et il se laisse draguer sans broncher. Pas un mauvais garçon au fond, très timide et surtout débordé par sa popularité auprès de la gent féminine.
Et la troisième, la conductrice, Amanda Frelin. Impossible de ne pas la reconnaître avec ses cheveux teintés rouges pétants. Son père est venu nous faire un esclandre pas plus tard qu’hier, outragé d’avancer ses frais dentaires. On m’a raconté que Amanda avait été arrêtée plusieurs fois en état d’ivresse. Tel père, telle fille. Des enquiquineurs tous les deux.
La fillette déjà femme, le gars le plus aimé de la ville et la fille la plus détestée de la ville. Drôle de trio.
Ils m’ont doublé comme des malotrus, mais je les ai rattrapés au feu. Je jubile.
— Et toc, ça valait vraiment la peine de prendre autant de risques pour rester bloqué quelques mètres plus loin ? Rahh les jeunes !
Bien sûr, ils ne m’entendent pas. Je monologue seule dans mon véhicule me donnant la désagréable impression d’être une vieille mamie alors que j’atteins tout juste la quarantaine. Pourtant, j’ai relativisé avec le temps.
Les gens oublient la dangerosité de la voiture. Je pourrais faire un laïus dessus pendant des heures, mais je suis lasse de me répéter. S’ils veulent mourir plus tôt, grand bien leur fasse. Ce qui m’agace plus que tout, c’est qu’ils risquent d’impliquer d’innocentes personnes. Comme moi.
Notre trio quitte la commune sur les chapeaux de roues pour s’enfoncer dans les bois environnants et, très vite, leurs feux arrière disparaissent de mon champ de vision.

Un coup d’œil à ma montre me permet de constater l’heure tardive. J’ai fait des heures supplémentaires pour rattraper les boulettes administratives de certains médecins. Quant aux trois jeunes, je suppose qu’ils se rendent à la petite sauterie donnée par Marion Berchet. Elle fête ses dix-huit printemps en dépensant d’un coup toutes les économies de ses parents. C’est censé être la soirée de l’année.
Les minutes passent et mon cottage de plus en plus proche me permet d’oublier le navrant comportement de la jeunesse actuelle. Toutefois, au détour d’un virage, je découvre à la lueur de mes phares un spectacle inattendu qui me glace le sang. Mon sourire bienheureux disparaît de mon visage en contemplant la voiture d’Amanda me montrant son ventre métallique après plusieurs tonneaux.
— Oh, mon dieu, oh, mon dieu, oh, mon dieu !
Je freine à quelques mètres de la tortue retournée. Tôles, bris de verre et morceaux de plastique jonchent la route et le bas-côté. La nuit silencieuse engloutit tous les bruits. Seul celui de mon moteur perturbe la lourde atmosphère. La lune applique ses durs rayons sur cet accident, n’épargnant rien à mon regard.
Pendant un instant pétrifié, je me décide à me rendre sur la scène tragique. J’observe une vue affligeante au fur et à mesure que mes pas me rapprochent de la carcasse. Éjecté de la voiture, Clément ressemble à un pantin désarticulé. Dans ses yeux morts se reflète l’astre de la nuit.
Maintenant au côté du monstre renversé, je me penche. Deuxième verdict. Clara gardera à jamais son secret sur l’homme de ses nuits. Son corps éventré n’accueillera plus personne en son sein.
— À l’aide !
Je sursaute en percevant la faible voix éraillée d’Amanda.
— À l’aide !
Affalée sur le toit de son véhicule, la jeune fille tente de sortir par la vitre brisée sans y parvenir. Sa survie à un tel accident m’impressionne. Les mauvaises herbes résistent toujours.
— Amanda ?
Elle se contorsionne dans la direction de ma voix. Son visage ensanglanté se mêle à ses cheveux de la même teinte. Un œil à demi fermé, l’autre réussit à me situer et elle me reconnait.
— Mademoiselle Pincet ? Vite ! Appelez des secours !
— Eh bien, quelle gamelle ! Vous ne vous êtes pas loupé !
— Appelez les secours ! Putain ! J’ai super mal !
— Pas étonnant, vous vous videz de votre sang, jeune fille. Il fallait mettre votre ceinture de sécurité, non ?
— Mais merde ! Faites quelque chose ! Vite !
— Amanda, j’ai le regret de vous annoncer que vos amis sont morts. Par votre faute. Arriverez-vous à vivre avec ce poids sur la conscience ?
— Mais... moi... moi, je suis vivante. J’ai... besoin de soins en urgence ! Aidez-moi ! Je... je vous en supplie...
Le choc, les blessures... trop pour ce petit corps. Sa voix s’éteint petit à petit.
— Amanda, réfléchissez bien. Croyez-vous que les parents de Clara et Clément ne vous reprocheront pas votre conduite imprudente ? Vous serez aux yeux de tous une meurtrière. Et votre passé ne joue pas en votre faveur.
— Made... mademoiselle Pin... cet... Je... Je me sens... partir...
— Soyez raisonnable pour une fois. Il serait préférable que vous périssiez dans votre voiture avec vos amis, non ?
Un sursaut de vie resurgit dans ses pupilles. Pour peu de temps.
— Non !...Non... Non... Je... Je ne... veux pas... mourir...
— Ça, il fallait y penser avant !

*

Le silence règne dans le commissariat. Un silence de mort, quoique troublé par quelques murmures fantomatiques. Lieu animé en journée, la nuit le plonge dans les ténèbres et le rude travail de garde commence pour les policiers. Toutefois, cette atmosphère lourde pèse d’autant plus que trois jeunes de la ville viennent de perdre la vie dans un banal et stupide accident de voiture.
Regards tristes, en pleurs, absents, de rages, d’incompréhensions... Je lis tout sur le visage de ces parents marqués à vie par cet événement. Ils retournent chez eux pour digérer la nouvelle et entamer la cauchemardesque épreuve du deuil.
— Tenez.
J’accepte volontiers la tasse de café que l’inspecteur Martin me tend.
— Avez-vous des choses à rajouter à votre déposition ?
— Non, à part que c’est une terrible tragédie.
— Oui. Entre nous, avec la petite Frelin, je m’attendais à un drame à chaque fois qu’elle prenait sa voiture.
Quelques minutes plus tard, je signe toute la paperasse qu’il me met sous les yeux.
— Je vais vous libérer. Souhaitez-vous que l’on vous raccompagne chez vous ?
— Ce n’est pas la peine, merci.
Alors que je réunis mes affaires, un agent de police entre dans l’étroit bureau.
— Chef, nous possédons un enregistrement vocal de l’accident !
Mon sang se fige.
— Le jeune Clément Barbier appelait Marion Berchet sur son portable. Occupée par sa fête, Marion n’a pas entendu son téléphone sonner, alors Clément lui a laissé un message.
— Et qu’est-ce que ça dit ?
— Aucune idée. La petite Berchet n’a pas osé l’écouter. Elle est déjà assez traumatisée comme ça la pauvre.
— Eh bien, nous, nous allons le faire.
L’inspecteur semble oublier ma présence et j’hésite à intervenir. D’un côté, je veux savoir ce qu’il y a sur l’enregistrement. De l’autre, je prends un énorme risque.
— Hello Marion !
Trop tard. Je me sens piégée. Immobile, je ne respire plus.
— Alors, tu es prête, car nous arrivons bientôt et on va faire la fiesta pour toi ! Ça va être... Amanda ! Tu vas trop...
La communication se poursuit et c’est avec des frissons d’horreur que nous entendons l’accident se produire. Le bruit de tôle froissé, de verre brisé, de cris de terreurs. Puis un silence. Un silence lourd et pesant.
Des regards s’échangent entre l’inspecteur, l’agent de police et moi. Le répondeur enregistre toujours. Les sons suivants restent indistincts, mais l’un d’eux se précise.
— Mon dieu, c’est une respiration ! Il en a un qui avait survécu !
Mon cœur tambourine comme jamais. Je ne me sens pas très bien. L’inspecteur Martin le remarque et m’interroge sur mon état, me proposant de sortir.
— Je vais bien... Non... Je ne sais plus trop à vrai dire.
Il me prend la main et je déglutis avec difficulté. D’un signe de la tête vers le petit appareil, je lui fais comprendre que je peux rester pour la suite.
— Plus que quelques secondes d’enregistrement, précise l’agent.
Quelques secondes terriblement longues !
Nous entendons quelques bruits impossibles à identifier. Pas vraiment. Je crois reconnaître le ronronnement de mon moteur, le crépitement de mes pieds sur le verre brisé. Puis elle parle.
— À l’aide !
Je sursaute – de nouveau – en percevant la faible voix éraillée d’Amanda.
— À l’aide !
Ma main se crispe sur celle de l’inspecteur.
Puis plus rien. La messagerie du téléphone avait cessé d’enregistrer.
Je respire. Mon soulagement est visible. Peu m’importe sur le moment.
L’inspecteur Martin remercie son agent, qui sort de la pièce le visage grave. Plus que nous deux.
— Vous êtes pâle comme un linge. Je n’aurais pas dû vous laisser écouter ce message. C’était bien trop dur pour vous. C’est décidé. Je vous ramène chez vous.
Il m’attrape avec délicatesse et nous quittons le commissariat ensemble. Progressivement, je retrouve mes moyens. Sa main et son bras qui m’entoure sont fermes et rassurants. Je me sens bien près de lui.
Je lève mon regard vers son visage si proche et il me le rend accompagné d’un sourire charmant. Cette nuit a été éprouvante, mais elle ne se termine pas si mal que ça.

PRIX

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François B. · il y a
Le Bien, le Mal, la Justice, la Morale, la Responsabilité de chacun, la priorité absolue de sauver la Vie... ? Que de questions... Merci de les avoir indirectement posées
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Annick · il y a
Mes voix sont acquises à cette quadra agaçante, caricature du fanatique qui applique les codes jusqu'au ridicule et au non-sens. Je vote pour ce personnage au cynisme si intelligemment amené, même si, pour ma part, l'histoire aurait pu s'arrêter au moment de l'accident. Merci!
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Bringel Mason · il y a
Elle est folle, Mademoiselle Pincet ! Heureusement qu'elle n'est pas médecin ou infirmière, sinon elle tuerait peut être des patients ! :))) Merci.
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Gécé · il y a
Un "thriller" bien mené, original et un brin macabre mais ça marche bien.
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
On peut dire que c’est éprouvant ...je suis choquée quant même pour ce choix ...je vous invite à découvrir mon Ismaël qui prône la tolérance et à m’en donner votre ressenti,
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Samia.mbodong · il y a
Cette femme aigrie misanthrope jalouse des autres est parfaitement campée.
On croit reconnaître quelqu’un, comme souvent dans la vraie vie elle s’en tire bien.
Bravo et merci je soutiens.

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Artvic · il y a
Un rythme soutenu pour une nouvelle très bien écrite. Bravo. Mes voix .

Je vous remercie et vous invite par la même occasion à me lire...
Quand vous serez sur ma page, vous entendrez le soufflet qui pleure !

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jc jr · il y a
A quelques secondes d'enregistrements près... La prison. Un texte agréable, dont la fin maintient bien en haleine. Mes voix et bienvenue sur ma page.
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Ginette Vijaya · il y a
Une intrigue qui échappe de justesse à une enquête policière .
Une écriture fluide , une lecture agréable .
et une réflexion sur les nuisances même en zone rurale .

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Philippe Clavel · il y a
cette hsitoire est plutôt bien conçue, on se régale
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