7
min

Fantôme du quotidien...

Image de Saint-Maur

Saint-Maur

28 lectures

1

Quand on pense fantôme, on imagine toute une toile de fond, un décor propice à sa présence : un soir tombant, des brumes sur une lande désolée, un chien hurlant à la mort, des croix de travers dépassant d’un mur de cimetière, une clairière sous la lune d’où émergent les ruines improbables d’une chapelle gothique et blafarde. Moi, je n’ai nul besoin d’une telle mise en scène, car je suis un fantôme, un fantôme du quotidien.
Un fantôme par habitude, car aux yeux des autres, je n’ai jamais vraiment existé.
C’est simple, les autres ne me voient pas. Lorsqu’ils regardent dans ma direction, ils voient à travers moi. Comme si mon corps ne faisait aucunement obstruction à la portée de leur regard. Comme s’ils me traversaient au moyen de rayons X. Que de sourires m’ont transpercé, allant se ficher sur des passants qui se tenaient derrière moi. Que de mots m’ont empli les oreilles qui ne m’étaient pas adressés... Pourtant tous ces autres, je les connais moi ! Je vis au milieu d’eux, avec eux depuis toujours. Mais eux, visiblement, ne vivent pas avec moi.
Tous ces voisins qui ne se souviennent de mon existence que lorsqu’ils ont un besoin que je pourrais les aider à satisfaire...
Soit ils font carrément mine de ne pas me voir. Par exemple, quand ils me croisent dans la rue, arrivés à mon niveau, ils me bousculent, souvent sans ménagement, mais continuent leur route imperturbablement comme si de rien n’était, sans le moindre mot d’excuse. Du coup, c’est moi qui me confonds en excuses et réponds par un sourire contrit à leur regard méprisant et glacé... quand ils daignent m’en jeter un. Ou alors, lorsque je suis au milieu d’autres personnes ~ je n’ose pas dire des amis, pour eux ce serait la pire des grossièretés ~ les nouveaux arrivants oublient systématiquement de me saluer, et quand je leur signale ma présence, ils s’absolvent de leur omission par un simple : Ah tu es là aussi ? Je ne t’avais pas vu...
Ce n’est pourtant pas ma timidité qui me nuit. Je ne suis pas particulièrement timide. Bon, il est sûr que je n’ai pas énormément de conversation, de bagou... à vrai dire, je ne suis ni très causant ni toujours de très bonne compagnie. Je n’ai jamais grand-chose à dire, ou alors des choses qui n’intéressent personne ou passeront facilement pour des conneries. Mes centres d’intérêt – car j’en ai tout de même – sont aux antipodes de la mode ou des préoccupations du moment. Et puis, je ne suis pas particulièrement remarquable sur le plan physique. Non que je sois franchement laid, ou tordu. Non, plutôt quelconque. Fade, sans trait caractéristique auquel le regard peut s’accrocher. Au point que me décrire apparait presque comme une gageure : taille moyenne, nez moyen, cheveux châtains, yeux bruns. Je suis un peu... à la fois tout le monde et n’importe qui. Tellement d’ailleurs, que si on me prend toujours pour quelqu’un d’autre, à ma connaissance on n’a jamais confondu qui que ce soit avec moi. Pourtant, je fais des efforts vestimentaires pour qu’on me voie, mais je crois que je ferais tout aussi bien d’arrêter, parce que ça ne me vaut rien. Les rares personnes qui daignent s’apercevoir de mes pauvres tentatives mettent ça au mieux sur le compte de ma distraction maladive, au pire sur mon manque flagrant de goût.
Ceci dit, c’est parfois confortable. Mon insignifiance m’a permis quelquefois de m’absenter du bureau sans qu’on le remarque le moins du monde. J’ai pu même, de ci de là, prendre ma demi-journée aux frais de l’entreprise pour aller me promener. Dans de tels cas, il me suffisait de laisser une vieille paire de lunettes sur ce qui me tenait lieu de bureau et mes collègues n’y voyaient que du feu. De toute façon, à bien y réfléchir, les trois quarts ne savaient pas à quoi je pouvais bien ressembler. Je suis sûr qu’ils m’auraient croisé dans la rue, ils m’auraient bousculé sans s’apercevoir qu’ils venaient de démonter l’épaule d’un gars qui travaillait dans la même boite qu’eux, parfois au même étage si ce n’est dans le même bureau... De toute façon, la direction elle-même ne me connaît que par le bulletin de salaire qui m’est remis sous pli fermé et par la somme d’argent qui est royalement versée sur mon compte en banque à la fin de chaque mois.
Pourtant, quand j’ai été embauché ~ en même temps que des dizaines d’autres ~ pour remplacer tous ceux de la génération recrutée à la fin de la guerre, j’ai fait des efforts pour me faire accepter et apprécier de mes collègues. Malheureusement, ça n’a pas duré. J’ai à peine eu le temps de tourner dans les différents services. Je me suis retrouvé fissa aux archives pour suppléer un gars qui passait son temps en arrêt-maladie et qui devait partir à la retraite par vois d’invalidité. Les autres – ceux qui étaient rentrés dans la boite en même temps que moi, ont continué à passer de bureau en bureau bien après que j’ai trouvé mon port d’attache. Alors, du coup, eux ils ont pu lier connaissance avec les autres employés, pendant que moi je veillais sur le destin de vieux papiers dont tout le monde se fichait pas mal, à commencer par mes chefs.
Pour en revenir à celui que j’ai remplacé, un jour, il a fini par réintégrer les archives. Il m’a un peu expliqué le boulot – pas de quoi casser trois pattes à un canard. Puis, il est tombé. Là à mes pieds, en se tenant la poitrine de la main droite. C’est d’autant plus regrettable qu’au moment où ça lui est arrivé, il allait justement m’expliquer comment il fallait classer les factures. Ceci dit, je me suis débrouillé comme j’ai pu et si qui que ce soit trouve à y redire, je me fais fort de lui demander comment il s’y prendrait à ma place. Ce qui est dommage aussi, c’est que je commençais à le trouver sympathique, ce gars. Je suis sûr que si ça ne lui était pas arrivé aussi vite, nous aurions pu sympathiser. Ne serait-ce que parce que nous partagions le même boulot. Mais voilà. Moi, j’ai immédiatement appelé mon chef et je l’ai informé de ce qu’il venait de se passer. Il s’est pointé cinq minutes plus tard, m’a demandé si j’avais fait quelque chose. Moi, je lui ai répondu que non ! Je croyais qu’il pensait que nous nous étions battus ou quelque chose comme ça. En fait, non, pas du tout. Le chef voulait seulement savoir si j’avais tenté de lui faire du bouche-à-bouche ou des massages cardiaques. Quand j’ai compris, je lui ai dit que je n’avais pas mon brevet de secouriste et que quand on ne sait pas il vaut mieux s’abstenir parce que le remède risque d’être pire que le mal. Pendant ce temps, lui, il me jetait des regards furibonds en faisant tout ce qu’il pouvait pour essayer ranimer le gars. Tant et si bien qu’au bout d’un moment j’ai fini par comprendre qu’il voulait que je me taise. Alors, j’ai arrêté de parler.
Depuis cette histoire, c’est à peine si le chef m’adresse la parole. Il faut dire qu’il a eu une promotion qui l’a amenée dans une autre aile du bâtiment et que nous ne nous croisons plus trop. Toujours est-il que la mort subite de mon éphémère formateur a précipité les choses pour moi. À la direction, ils sont partis du principe que j’avais suffisamment d’expérience pour occuper le poste et que, de toute façon, il n’y avait plus personne de compétent étant donné que le seul qui avait la qualification venait de décéder. Depuis ce jour, c’était il y a quinze ans, je ne suis jamais sorti de mon trou ou presque. À part, pour les congés. Mais, même les congés, je ne suis pas certain que c’est quelqu’un ~ je veux dire en chair et en os ~ qui me les accorde. Chez nous, tout passe par l’informatique et les e-mails. Et mes congés me sont octroyés chaque année à la même époque. J’en suis informé par un courriel préenregistré – je le sais, je les garde tous, et ils sont tous, sans exception, libellés exactement de la même manière, dans les mêmes termes. Je suppose que, chaque année, la mémoire de l’ordinateur me retrouve dans ses circuits et qu’elle reprogramme mes congés pour la même période. Je ne sais pas trop comment réagirait la machine si j’avais une demande exceptionnelle à formuler. De toute façon, ça ne m’est encore jamais arrivé. Mais on ne sait jamais.
Pour ce qui est de mes contacts avec mes collègues, ils se résument à leur plus simple expression. Je ne sais pour quelle raison, mais le bureau que j’occupe avec les archives de la société est le seul où on ne peut entrer si on n’a pas un code d’accès que je suis le seul à connaître – avec le chef, le nouveau. Comme si mon secteur était top secret ! Alors que l’essentiel de mon activité tourne autour de devis sans suite, de factures acquittées, de notes de frais pondues par les commerciaux et de bons de commande dérisoires. Mais, il parait - c’est le directeur en personne qui l’a dit au cours d’un discours à l’occasion d’un départ à la retraite, ou de quelque chose comme ça – que ce sont ces papiers-là qui intéressent en priorité les gens qui font de l’espionnage industriel. De l’intelligence économique comme on dit maintenant. Tu parles ! Je ne vois pas en quoi le fait que X a mangé un saucisson-beurre tel jour sur la route de Caen, qu’Y a fait le plein dans telle station-service et pas dans telle autre, que le devis adressé à machin a été rejeté ou que la facture pour les travaux effectués chez chose est toujours impayée peut être important et particulièrement révélateur de la politique ou de la stratégie de la boite. Moi, je veux bien croire tout ce qu’on veut, même faire du patriotisme d’entreprise si ça fait plaisir à mes chefs, mais je ne vois pas trop quelqu’un venir en catimini dans mon bureau miteux et se mettre plein de poussière pour découvrir des secrets que je ne détiens pas. Et dont je doute d’ailleurs qu’ils aient un jour existé. Mais, ça c’est des histoires de patrons qui aiment bien se la raconter et croire qu’ils ont beaucoup plus d’importance qu’ils n’en ont en réalité. Si ça leur fait plaisir...
Toujours est-il que le fameux code d’accès m’empêche de communiquer avec qui que ce soit dans la boite. Le soir, avant de rentrer chez moi, j’ai pour mission de prendre les cartons que les autres des autres services déposent devant ma porte pour les entreposer dans mon bureau. Alors, il m’arrive bien de temps à autre de tomber nez à nez avec quelqu’un qui est venu déposer son offrande, mais c’est plutôt rare. Et puis, vu l’heure – c’est toujours au moment de la fermeture – celui ou celle qui se retrouve en face de moi n’a pas trop envie d’entamer une conversation. Du coup, c’est bonjour bonsoir et rien de plus. Moi, j’aurais bien le temps, parce que quand j’ai fini de rentrer tous les cartons, je sais que j’en ai pour au minimum ~ quand tout va bien ~ pour une heure et demie d’attente à la gare. De toute façon, je ne sais pas si j’aurais grand-chose à dire. Alors, si par hasard j’ai envie de blaguer un peu, je parle à mes cartons. Sachant que c’est eux et personne d’autre que je retrouverai le lendemain dans mon bureau et que j’aurai toute la journée pour les dépiauter en attendant les cartons du soir. Ceci dit, si les autres ne me connaissent pas, ou si peu, moi je connais mes collègues sur le bout des doigts, à force de voir passer entre mes mains des papiers les concernant. Et puis, je suis si seul et si tranquille que j’ai fini, d’abord par désœuvrement, ensuite par plaisir et, pour finir, par passion ~ après tout, mes supérieurs m’en donnent les moyens et le temps. Au fond, ils me paient même un peu pour ça ~ à certains recoupements, je répertorie par ci par là des données d’apparence insignifiante. Presque aussi insignifiantes que je le suis aux yeux des autres, mais qui, mises bout à bout, sont révélatrices de certaines choses... parfois pas très jolies et quelquefois pas vraiment à l’avantage de celui à qui elles se réfèrent.
Oh ! C’est un véritable travail de fourmi. Mais, il me distrait et me permet de meubler ma solitude en occupant mes soirées désespérantes de longueur et mes interminables week-ends... de toute façon je ne suis pas trop pressé : je n’ai rien de mieux à faire.
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Miraje
Miraje · il y a
Avec des petits rien, tu as fait un grand tout !
·
Image de Saint-Maur
Saint-Maur · il y a
La vie n'est qu'un ensemble de petits riens...
·