Fantôme de gnome

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Ecrire contre l'ennui quand les mots nous sourient. En compétition: "Le vent des aulnes" "Ballerine d'une seconde" "À voix percée" Appel à textes - roman en vers de SFFF - voir ci-dessous ... [+]

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(texte à destination de jeunes lecteurs)
 
Son regard survole la couronne de collines turquoises qui courent autour de la vallée. Ses yeux, autrefois d'un cuivre doux, sont aussi secs que les ruisseaux du désert. Seules deux mains brunes et velues de bête paraissent sous le clair-de-lune, dans la coupe de la fenêtre de la tour.
Le roi colérique grogne dans la nuit. Et cette grogne terrorise son petit pays. À en soulever édredons et nids des oisillons, et rallumer les braises dans les cuisines endormies.
Une terrible malédiction rend chaque jour le roi un peu moins homme. À mi-chemin vers le sommet de la tour, il tend ses oreilles d'ours et écoute les songes de sa petite fille. Il ne va jamais plus haut, elle ne vient plus si bas. Des gardes tremblants occupent les marches en colimaçon.
Ainsi filent les nuits du petit royaume dans la vallée. À l'aube, la peur fuit sous les tapis et chaussent de frissons les pas des sujets, quand l'ombre de la bête se dresse sur les murs de pierre. Mais le peuple reste, en croisant les doigts qu'un miracle leur rende leur bon roi.
Cette nuit-ci, un soupçon de songe répond à leurs prières. Au réveil de la plus égoïste des créatures qui ravage les parterres de fleurs bordant la tour de la princesse, au grand dam des jardiniers royaux.
Au grand dam d'Eliott, l'apprenti aux trop petites bottes..
— Regarde ça ! peste le maître jardinier, le lendemain matin. Toutes nos plantes déracinées, comme si quelqu'un avait bondi sous terre. Avec le peu qui pousse...
— Oh, non ! Vous croyez qu'on a des taupes ?
— Des taupes ?! Sous mes fleurs ?
Le jardinier lui pince l'oreille et l'ordonne à la tâche.
Eliott passe sa journée à soigner les fleurs secouées, des pensées, sa petite pelle à la main. Il ne revoit son maître qu'en fin d'après-midi. L'air toujours si occupé, il ne fait que passer :
— Tu redresseras la statue de la nymphe. Avec cette malédiction, évitons de s'attirer les foudres des esprits en plus, marmonne-t-il de peur d'être entendu. Ah, quelle histoire...
Eliott finit de niveler la terre dans la pénombre du soir. Puis il redresse la statue en marbre d'une nymphe des jardins au crin d'azur, renversée par le coupable de tout ce grabuge.
Il en tire, avec la poussière sous ses doigts, le soupçon de songe de la veille qui attendait le soir. Et lorsque épuisé, il se pose contre la tour dans le silence de la cour, un soupir d'outre-tombe poudroie de ses ongles. Un spectre en colère. Le fantôme d'un gnome haut comme trois pommes surgit tout à coup, sans accorder un regard au garçon, tout en se frottant les paumes d'un air sinistre et sans bruit.
— Par où ? Ces fichus jardiniers ont effacé toutes mes fouilles.
Eliott toussote de surprise.
— C'était toi ?
Le gnome, surpris aussi, se tourne d'un coup vers lui. Mais un rugissement issu de l'intérieur du château les fige tous deux. La fureur du roi gronde.
— Il vaut mieux pas traîner ici, souffle le fantôme.
Les yeux gris d'Eliott l'observent à travers sa tignasse crépue.
Le gnome n'en doute plus, le garçon peut le voir.
— Oust ! J'ai à faire, mon trésor m'attend. Je l'avais laissé là, bien avant ce royaume, sous un saule. Mais dis-moi, tu vas m'aider, non ? Mes mains passent à travers la terre, creuse donc sous ces pensées pour moi. Oui, je crois m'être arrêté là.
— Pas question ? s'agace Eliott. Elles sont en terre, elles y restent.
— Avec un roi maudit, il faut encore que vous m'embêtiez avec vos fleurs !
Il réfléchit un instant.
— Penses-y, je suis un esprit. Je m'y connais en magie, malédictions et tout ce fatras. Je pourrais sauver le roi d'un claquement de doigts, se vante-t-il en mimant le geste.
C'est au tour d'Eliott de réfléchir. Il repense au défilé de sorciers et autres phénomènes aux premières touffes de poil.
— Le mal se trouve sous ce château, oui, parole de gnome !
Le fantôme affiche ce soupçon d'assurance et de miracle qu'attend le peuple. Le garçon se laisse persuader.
— Tu es sûr qu'il faut creuser là ? demande Eliott.
— Certain !
— Alors on le fait tout doucement, hein ?
Eliott plonge ses mains dans la terre, de part et d'autre des pensées. Quand il estime les avoir assez enfoncées, il les joint et soulève les plants.
— Voilà, avec les racines, les racines et la terre. On les déplace juste sur le côté. Elles ne se rendront compte de rien.
Les bras du garçon frémissent soudain. Un grognement les surprend.
Les yeux d'Eliott et du gnome croisent ceux de la bête, là haut, à mi-chemin vers le sommet de la tour.
Elle rugit encore, faisant trembler la vallée comme lors des pires orages. Et un tonnerre de pas encercle bientôt le jeune garçon, abandonné, ni une ni deux, par le fantôme du gnome.
Les gardes craignent trop l'humeur revêche du roi, ce soir. Sans permettre à l'apprenti de prononcer le moindre mot, ils le conduisent aux cachots, la pelle à la main, sous les yeux de ceux que le cri du roi fit sauter du lit.
Quand la grille se referme, on n'entend plus qu'Eliott qui sanglote, les genoux remontés au menton. Quelle horreur ! Tous croient désormais qu'il est le coupable du grabuge de la veille.
Entre deux sanglots, Eliott entend un grondement sourd. Il lève les yeux. Un vieil homme murmure dans l'autre cellule. Ses doigts maigres tordent et entortillent une barbe longue et raide, comme plantée entre les pierres du sol. Des étincelles pourpres s'en échappent comme autant de pellicules.
Eliott détourne son regard. La tête du gnome vient de surgir du mur, à la verticale. Le reste suit.
— J'ai trouvé ma galerie ! Mais va falloir que tu creuses un peu jusqu'au trésor.
— Non ! Tu m'as déjà causé assez d'ennuis. Et de toute façon, je suis enfermé.
— Ce n'est pas un problème ! Quelqu'un a creusé un tunnel juste derrière ces pierres.
Eliott l'ignore et trépigne de ses trop petites bottes, puis chuchote :
— Que fait ce vieil homme, là-bas ?
À la recherche du tunnel, le fantôme ressort la tête du mur et flotte jusqu'à l'autre cellule. Une fois revenu, il semble peu enclin à lui répondre.
— Tu viens ? Suffit de pousser sur cette pierre pour t'échapper.
— Que fait-il ? redemande Eliott.
— De bien mauvaises choses, oh oui ! C'est un sorcier, sa barbe pompe la magie sous le château.
— Sous le château... répète Eliott. Parole de gnome ?
— Parole de Gnome !
L'apprenti repense au Roi maudit. Décidé, il pousse sur la pierre pointée par le gnome et s'engouffre dans le tunnel, guidé par la lueur du fantôme.
Il grimpe et rampe, creuse et plonge, à genoux ou couché, en quête d'étincelles pourpres et d'une barbe. Le gnome s'impatiente et se soucie peu de lui. Bientôt, ils arrivent à une poche dans les entrailles de la terre où s'entassent plusieurs coffres. Surpris, Eliott s'inquiète du transport, en fouillant la poche souterraine du regard.
— Occupe-toi juste de creuser jusqu'à la surface, répond le fantôme.
Puis, sur ordre du gnome, Eliott ouvre un premier coffre. Il n'a pas le temps d'y jeter un œil que le fantôme cupide le bouscule.
Eliott bascule parmi d'autres coffres et aperçoit une barbichette qui pendille au-dessus de lui, entourée d'un halo pourpre.
— La racine de la barbe ?! Le mal sous le château.
Il tente de l'arracher, mais ses doigts passent au travers, comme ceux d'un fantôme. Les cris du gnome l'interrompent. Des pièces rouillées tressautent entre ses poings luisants de colère. Il en appelle déjà aux pires démons, quand il remarque le bout de barbe. Alors, d'un coup, il tire sur les poils comme un sonneur de cloche, comme s'il voyait, au-dessus d'eux dans la cellule des cachots, le sorcier rebondir contre les pierres du château comme un bilboquet, jusqu'à ce que la barbe lui échappe et se rétracte.
— Il va voir de quel bois se chauffe un gnome en colère !
Il disparaît, et Eliott se retrouve seul, sous terre, avec des coffres pleins de rouille et sa petite pelle. Sans attendre, il se faufile dans le tunnel et retourne à sa cellule, sombre et silencieuse, sans étincelles ni murmures.
La bête a disparu aussi soudainement qu'elle est venue. Le petit royaume dans la vallée retrouve sa paix. Le bon roi sa fille. Et Eliott sa liberté.
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Mireille d agostino · il y a
Ouf ! Tout est bien qui finit bien.
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Viviane Fournier · il y a
J'ai aimé, Erra ... un imaginaire joliment posé !
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Erra · il y a
Un imaginaire que j'ai dû réduire au maximum pour m'en tenir aux 8000 signes, au point que certains éléments manquent de clarté. Je vais sûrement reprendre ce récit pour lui accorder la longueur qu'il mérite.
Merci pour votre lecture :).

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Phil Bottle · il y a
Mais ils vont pleurer d'effroi les petits!
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Erra · il y a
Merci pour votre lecture.

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