Famines

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Myriam Kissel Famines
Octobre 1917, l’album de la révolution russe en images
Famine soviétique de 1921-1922

Devant une isba, en plan horizontal, des enfants, filles et garçons, sur deux rangs, onze assis au premier rang, huit debout au second. Tous pieds nus -sauf un, dont pieds et chevilles sont entourés de bandes de tissu- vêtus d’oripeaux dont le noir-et-blanc laisse percevoir saleté et usure. Les filles ont le visage encadré par un fichu ou un long châle soulignant leur expression renfrognée. Seule la jeune fille debout à l’extrême gauche fait un geste qui paraît naturel, spontané : le bras gauche replié contre la poitrine, la paume droite sur son menton, les doigts sur sa lèvre inférieure. Comme en symétrie, à l’extrémité droite, un garçon paraissant plus âgé porte une haute chapka et un manteau long foncés, se tient debout, un peu en retrait. La fillette la plus petite, assise au premier rang entre les garçons, vêtue dune longue tunique tachée, arbore des cheveux noirs hirsutes. Proche d’elle, à sa gauche, un petit garçon aux cheveux ras, vêtu d’une chemise claire, semble établir un équilibre dans l’ensemble du premier rang.
À chaque extrémité du premier rang, deux garçons, plus âgés, presque nus. Celui de gauche, assis, tient des guenilles devant son pubis, révélant un corps squelettique, les bras serrés le long des côtes ; son visage est émacié, un peu penché vers le sol, les yeux regardant par en-dessous. Celui de droite, debout, ne porte qu’un pantalon lâche, surmonté par le gros ventre lui-même sous une cage thoracique décharnée. De ses yeux creux il regarde à l’extérieur du cadre.
Leur âge ? De 4 à 13-14 ans ? Ils ont tous le même visage fatigué et vieillot, si sage aussi. Leur juxtaposition contrainte ne laisse percer aucune familiarité, aucune relation.
Qui les a réunis ? Comment ont-ils été choisis ? Ont-ils été récompensés ?

akg-images.fr
unionsovietique/guerre civile 1918-1921
Debout devant la même isba, cinq garçons, en pied, face au photographe. Les trois plus petits, au centre, portent des vêtements usagés et sales : petit bonnet, chemise trop grande ou veste en loques, pantalon déchiré. Un des garçons laisse apparaître son ventre gonflé qui saille entre un bout de chemise et le haut de la longue culotte, ce ventre pathologique qui, au-delà de la pauvreté endémique, révèle la famine.
Deux garçons encadrent les trois autres. Ce sont les plus grands, déjà positionnés ainsi sur le cliché précédent. Le garçon de gauche est totalement nu ; laissant voir son corps maigre et blafard, il tient des nippes de sa main droite devant son sexe/pubis surplombé par le ventre bouffi ; il fixe le photographe avec sa face un peu oblique, l’air contrarié, presque colère, ou peut-être simplement épuisé d’être contraint à rester sur ses jambes. Le garçon de droite, de trois-quart, un caleçon long sur les hanches, la cage thoracique émaciée, sa grosse tête aux cheveux ras regardant le photographe, arbore une posture surprenante : il a le coude du bras droit posé sur l’épaule de son petit voisin, avec la nonchalance, l’assurance, la camaraderie d’un aîné ou d’un chef de bande.
Marque de mise en scène que ce contraste des postures, des expressions, des niveaux de dénudage, afin d’exhiber pauvreté et famine.


Famine en Russie au début des années 20 FilmImages, 2’14
La famine en URSS sous la dictature stalinienne
Posé peut-être ce photogramme de trois êtres humains à l’intérieur d’une isba cette fois, dans l’intimité, en un cadrage resserré. En bas à gauche un vieillard agonisant de cachexie, allongé sur une paillasse, épaules recouvertes d’une couverture, bras gauche sous sa tête décharnée aux yeux creux fixes dans le vague. Au-dessus, au centre du mur de rondins, une petite étagère, à demi occultée par un rideau clair, refermant quelque vaisselle, ponctue la structure du cliché.
À droite deux figures féminines, debout, en plan américain. Une fillette d’une dizaine d’années, habillée d’un manteau molletonné, la tête et le cou enveloppés d’un long fichu ; elle tient sa main gauche dans sa main droite devant son buste. Son visage, ombré par le foulard, semble recueilli. Derrière elle, une femme, vêtue d’un chemisier clair et d’un paletot posé sur l’épaule gauche, le visage émacié souligné par un fichu à pois. Son bras droit s’appuie à l’étagère, la main contre son front, sa main gauche sur l’épaule gauche de la fillette.
Dans cette composition de lignes : l’homme et les artefacts, et de masse : les femmes, s’agit-il de l’attente de la mort du père ? Pourquoi un tel soin apporté au positionnement des mains ? Le documentariste est-il entré de force ou a-t-il été convié pour saisir cette fin ?


https://choualbox.com
Le cliché le plus rare sur les études, sur les dossiers, sur les vidéos consacrés aux famines russes.
Cliché pris légère plongée.
Tu es un garçonnet. Tu es assis adossé à l’angle de deux murs de briques dont l’un est érodé. Un tissu enroulé autour de ta tête, ton corps enveloppé dans une sorte de caftan, ton buste et tes jambes, à demi-repliées, protégés par des oripeaux accumulés dont dépassent tes pieds chaussés de tille épaisse, tes mains enfouies sous les tissus. Malgré toute cette vêture se devine ton corps maigre, anguleux tel celui d’une marionnette de bois. Ton visage est bien visible : décharné, la bouche entrouverte, les yeux ouverts enfoncés dans les orbites, le nez osseux -bouche comme si tu parlais, yeux comme si tu voyais, recroquevillé comme pour te réchauffer.
Mais tu es mort, mort seul. Ton cadavre est l’unique de tous les clichés d’enfant à n’être pas étendu nu à même le sol. Peut-être n’as-tu pas eu froid, sans doute as-tu ressenti faim et souffrances du scorbut, typhus, choléra ; peut-être abandonné par ta famille parce que tu étais trop faible, ou contagieux ; ou tu es orphelin.
Le photographe, explorant au hasard des ruines, s’est penché vers toi pour t’interpeller, t’a tendu la main pour t’aider à te relever. Mais il n’a pu que saisir un cliché de toi avant la décomposition.


Fillette mourant de faim à Samara. Leral.net
Toi seule : seule fillette, sujet unique sur ce cliché parmi les photos d’enfants rassemblés malgré eux. Toi seule tu hurles ta souffrance. Debout en pied sur le sol ravagé et stérile, tu es vêtue d’une robe grisâtre à petites manches. Tu es de face, au premier plan. Ta tête est penchée de trois-quart vers ta gauche, montrant à peine ton nez, ta joue droite, ta bouche foncée à demi ouverte, ton œil et sourcil droits, le front ridé, le crâne aux cheveux clairsemés et collés. Tu portes ta main droite à ton oreille droite -otite ? abcès ? Ta main gauche porte avec les doigts serrés devant ton buste une sorte de boule de terre. Sorties de l’étoffe flottante trop courte, tes jambes : os et tendons dénués de toute chair, les genoux si gonflés, si difformes qu’à eux seuls ils expriment la maladie et la faim. Ton ombre noire squelettique, attachée à tes pieds nus, s’étend sur le sol derrière toi.
Que regardes-tu hors du cadre, à moins que ce cliché en angle plat n’ait été resserré pour montrer abandon, désespoir, mort.
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