Famille Paré

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

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Pour lui, c’était une évidence, je ferais médecine, comme son père et le père de son père. Une lignée qui portait le nom d’un confrère devenu célèbre pour ses opérations sur les champs de bataille, quand il coupait les chairs à vif et sciait les os avec une gorgée de mauvaise gnôle pour tout anesthésiant.
Personne ne savait vraiment si cet Ambroise était notre ancêtre, mais chacun aimait à le croire et chez les Paré, on devenait chirurgien de père en fils. Pour ajouter à la notoriété, mon géniteur avait hérité de la clinique paternelle et il était écrit qu’un jour je reprendrais le flambeau de cette lucrative entreprise. Mon nom et mon prénom en lettres d’or sur la dalle de marbre accrochée dans le hall.
Pour mon malheur, je ne supportais pas la vue du sang. La moindre goutte me donnait la nausée. Enfant, je m’évanouissais devant un moineau blessé et lorsque j’écorchais mon genou, je détournais le regard pendant que ma mère désinfectait la plaie.
« Ça te passera quand tu deviendras un homme », assenait mon père en ricanant. Il racontait alors ses meilleures histoires de carabins avec force détails sanguinolents. Je me bouchais les oreilles en fermant les yeux, ma mère ne disait rien, elle ne parlait jamais.
Les déjeuners dominicaux étaient une torture. Mon grand-père arrivait à midi pile. Il portait une chemise empesée et sa désuète montre à gousset, regrettant l’heureuse époque des notables de province respectés du petit peuple reconnaissant. Lorsque la bonne déposait le gigot sur la table, je commençais à défaillir à la vue de la sauce rosâtre dans laquelle il baignait. Pour me fortifier, il me fallait avaler une cuillerée de ce jus qui ferait de moi un homme, un Paré. Le supplice commençait et je devais attendre le café pour courir délester mon estomac de toute cette viande.
L’année du baccalauréat arriva trop vite, avec ses choix de carrière. Comme un trophée, mon père brandit un dossier d’inscription à l’université de médecine. C’était à la fin d’un de ces déjeuners funestes. Grand-père essuyait sa moustache. Ma mère pressentait le drame, elle pliait et dépliait sa serviette aussi blanche que son visage. J’avais répété la scène à maintes reprises, la sachant par avance inévitable.
Mon père se gratta la gorge avant d’annoncer fièrement :
« Tu n’as pas à remplir le dossier, je l’ai fait pour toi, te voilà inscrit en première année, dans dix ans je t’apprends le métier et dans quinze tu prends la relève. »
Je me rappelai mon rôle tant de fois réitéré devant le miroir et pris mon élan, la course serait longue. Je me levais, à peine si mes jambes me portaient. Je me remémorais l’oiseau mourant de mon enfance et le sang figé du gigot. Un goût de fiel dans la bouche. Si je ne parlais pas maintenant, j’allais vomir sur la nappe damassée.
Mon père était assis, et pourtant il me paraissait immense. Ses yeux d’un noir plus sombre que tous les noirs réunis. Ses épaules carrées et ses larges mains qui avaient découpé tant de chairs, éviscéré, farfouillé, relié, noué avant qu’un jeune apprenti ne recouse la peau tendre d’un enfant ou bien un cuir tanné. Je l’admirais, j’aurais tant voulu être de leur clan, un membre adulé de la tribu Paré. Parcourir d’un pas décidé les couloirs de la clinique, blouse immaculée flottant au vent. Dans l’urgence de soigner, souvent guérir, parfois un miracle, sauver une vie prétendument perdue, rassurer la mère, consoler l’épouse. Derrière les blagues de salle de garde, je savais sa passion du métier et ses compétences reconnues de tous, le talent hérité de son père, cultivé à force d’un travail acharné.
Grand-père simula une attaque pour faire diversion, il croyait encore à une farce. Mais mon père avait compris que je ne plaisantais pas. Il se leva en bousculant sa chaise, elle rebondit sur le parquet, un son mat. Ma mère fit mine de sortir, il retint son avant-bras d’un geste sec.
J’avais réussi à prononcer une seule phrase sans bégayer : « Je ne ferai pas médecine, je veux entrer en droit. »
Une dégoulinade de sueur trempait le dos de mon pull, je le sentais qui collait à mon échine tendue. Je crus qu’il allait me frapper, mais il se tourna d’abord vers ma mère :
« Tu vois où nous mènent ton éducation et tes cajoleries de bonne femme. »
Elle baissa la tête.
Il me regarda. Je ne lus que mépris et désolation dans ses yeux embués. Les épaules affaissées, il prononça ces mots définitifs :
« Tu quitteras la maison demain à la première heure. Il ne sera pas dit que je laisse mon fils unique à la rue, tu trouveras un chèque sur la console, je ne veux plus jamais te revoir, tu es ma honte. »
Ma mère sortit de la pièce, elle hoquetait. Mon grand-père fit un réel malaise, je sus plus tard qu’il lui en était resté quelques séquelles, une sorte de rictus du côté droit pour l’éternité.
Le lendemain matin, je partais avec un maigre bagage assorti d’une somme suffisante pour déculpabiliser mon père et me permettre de vivre chichement le temps de mes études.
Lorsque je me retrouvai sur le perron, ma valise à la main et l’avenir devant moi, je ne réalisais pas bien ce que serait mon existence. La seule chose dont j’étais certain, c’était mon choix professionnel. Je voulais plaider contre l’injustice, sauver des vies à ma façon, ce que n’avait pas compris mon père. Finalement j’étais pétri de ses gènes, à vouloir aider le monde, seuls nos chemins différaient.
J’étais et resterai un Paré malgré lui.
J’avais été un élève surdoué, je devins un étudiant brillant. J’avalais des kilomètres d’articles, tous codes confondus, dénichais les arcanes des législations les plus tordues et les fondements de notre droit pour en comprendre les méandres. S’il m’arrivait de douter, je contemplais le fléau de Thémis gravé sur les murs de la faculté et je savais que là était ma voie. Je travaillais d’arrache-pied comme mon père l’avait fait avant moi. S’il l’avait su, peut-être aurait-il été fier de sa progéniture.
Je pensais souvent à lui, et à ma famille, j’obtenais de rares nouvelles auprès de ma mère tiraillée entre deux camps. Jamais mon père ne m’adressa le moindre signe.
Lors de la cérémonie des diplômes, l’élite des tribunaux, robe rouge et jabot blanc, nous remettait le sésame pour exercer la profession espérée. Un aboutissement, un départ.
L’instant était solennel, du regard je cherchais mon père dans l’assemblée, j’aperçus une femme aux cheveux gris recroquevillée au fond de la salle. Je prononçais avec émotion les mots de mon intronisation : « Je jure d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. »
J’étais un avocat. Quand je relevai la tête, ma mère avait disparu. Je m’accrochai à son ombre.
C’est après de longues années que je l’ai revue. Elle m’avait téléphoné, en larmes, alors que mon cabinet prospérait au-delà de mes espérances. Je traitais de gros dossiers, des clients aisés pour avoir les moyens de défendre les petites gens désargentées. Un juste équilibre qui m’assurait le confort sans déroger à ma vocation première.
Elle pleurait tant que j’avais du mal à discerner les bribes de phrases qu’elle ânonnait en reniflant. Il était question de fermer la clinique, une intervention chirurgicale avait mal tourné, la famille de la victime et son avocat voulaient détruire mon père. Ruine et déshonneur, les mots prononcés en boucle. Elle me demandait de le défendre. Il n’était pas au courant de sa démarche.
La semaine suivante, je franchissais le seuil de mon ancienne demeure, le foyer de mon enfance. Grand-père était décédé et mon père ne s’en remettait pas. Je retrouvais un homme défait, amaigri, ses belles mains tavelées, de rares cheveux sur un crâne lui aussi parcheminé de taches noirâtres. Un vieil homme. Enfui le panache et le regard sombre qui m’effrayait tant, le blanc de ses yeux délavés strié de filaments roses. Englué dans une sale affaire, un accident, une malformation indétectable, le patient resté sur la table d’opération, un ponte de la finance. La partie adverse déchaînée et l’avocat préempté un ténor du barreau.
Mon père esquissa un sourire et me tendit une main tremblante. J’embrassais ses joues froides, il était déjà un peu mort. Quand j’acceptai de le défendre, il reprit quelques couleurs, suffisamment pour m’aider à étayer un dossier solide.
Dans la salle d’audience, il était là, aux côtés de ma mère qui l’aida à s’asseoir. Je plaidais en faveur de ce médecin honnête qui avait sacrifié sa vie aux autres. Un homme irréprochable dont le seul but était de soigner et guérir. Un établissement, sa clinique, au-dessus de tout soupçon. Une erreur fatale qui aurait pu se produire n’importe où, n’importe quand. Je rappelais la lignée des Paré depuis la guerre. Le dévouement de mon père jour et nuit, au détriment de sa propre famille.
À ces mots, il m’adressa un sourire un peu triste, une demande de pardon.
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