Fallen Angel

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Mon 1er livre : "La dérive des continents", un recueil avec 17 histoires, chez Chemin Faisant  [+]


(D’après « A history of violence » de David Cronenberg).

Dors petit ange, dors.
Le marchand de sable ne devrait plus tarder à passer en réclamant son dû puisque il est écrit que nul ne peut échapper à son démon.

Une vie simple.
Ce à quoi j’ai toujours aspiré sans jamais oser me l’avouer.
Cette peur de passer pour un faible devant la sentence du miroir tant les vieilles habitudes ont la peau dure.
Tenaces, les bougresses.

Je m’appelle Sam Fall, la quarantaine aux tempes légèrement grisonnantes et aux rêves de normalité enfin accomplis, j’habite une petite bourgade répondant au doux nom de Hope Springs, située à plus de 600 km de Philly où les habits que je portais fièrement étaient devenus trop lourds pour moi en me brûlant la peau à chaque mouvement.
Ils ne m’allaient plus, comme le chante si bien le Boss.

Je suis gérant d’un petit restaurant à l’angle de la rue principale, une affaire qui me permet de vivre correctement grâce aux habitués qui affluent à l’heure du petit-déjeuner pour se délecter du café que je prépare moi-même comme des bons œufs de Ramon, le cuistot mexicain qui les brouille comme personne ou vous prépare une omelette qui vous laissera sur le cul.
Derrière le comptoir, je parle de tout et de rien avec le shérif, je m’informe des derniers potins en vigueur, des scores de l’équipe de football locale.
Je suis enfin celui que j’ai toujours voulu être au fond.

Je suis même devenu un mari et un père de famille.
Dès que j’ai vu Edie, ce fut le coup de foudre et nous avons très vite décidé de faire notre route ensemble.
Bon je dois bien reconnaître que parfois elle me bassine avec sa Joni Mitchell et ses tendances récurrentes à me poser des questions sur mon passé, mais dès qu’elle enfile le samedi soir sa tenue de cheerleader pour assouvir mes phantasmes, je lui pardonne tout.
Pas de mariage religieux entre nous, mais chacun arbore fièrement une alliance à son doigt, pour la symbolique. Puis ça fait sérieux devant les clients attachés aux traditions.
Mon aîné de 15 ans est un ado tourmenté, mais qui ne l’est pas à cet âge là, dont on devine le lion en cage sous sa peau qui n’attend qu’une évasion et ma cadette ne jure encore que par les poupées et sa balançoire dans le jardin.

Les saisons se succèdent paisiblement.
C’était une soirée d’automne, l’été s’en était allé sans demander son reste et l’hiver n’avait pas encore installé ses quartiers.
J’étais seul avec Ramon à compter la caisse tandis qu’il récurait le plan de travail de sa cuisine.
Ils sont entrés tranquillement, comme le vent frais peut s’engouffrer sous une porte, se sont assis devant moi sur deux tabourets et ont réclamé du café et une bonne part de tarte.
Calmement et en les fixant droit dans les yeux à tour de rôle, je leur ai dit que nous étions sur le point de fermer.
Le plus vieux des deux, dont j’ai instantanément senti que la patience et la négociation n’étaient pas ses points forts, m’a baragouiné qu’ils étaient de passage, affamés et que le client, qu’importe l’horaire, est toujours roi.
Son jeune acolyte a seulement souri comme pour corroborer les propos de l’ancien. Pas bavard le gamin et de mon expérience, ce sont toujours les pires raclures.

Tel un jeune coq impétueux, il n’a d’ailleurs pas manqué de sortir son flingue planqué dans son dos pour me viser entre les deux yeux, sans trembler et guettant du coin de l’œil l’approbation paternelle qui lui était naturellement dévolue.
« La tarte et le café, la tarte et le café », qu’il n’arrêtait pas de scander le morveux que je lui aurais appuyé sur le nez il en aurait, à coup sûr, jailli du lait.
Quand l’autre a cru bon de se joindre au mouvement en pointant son arme en direction de Ramon, j’ai subitement senti tous mes bas instincts remonter à la surface.
Je n’ai pas réfléchi, j’ai simplement agi.
M’emparer de l’arme du gamin fut une partie de plaisir et en trois secondes les deux gus se sont retrouvés avec un point rouge au milieu du front.
C’était si facile, à croire que les vieux réflexes ne meurent jamais.
Et Ramon qui me badait comme il l’aurait fait d’un dieu aztèque.

Dès le lendemain matin, je faisais la une des chaînes locales et nationales, les réseaux sociaux s’enflammaient devant mon acte héroïque et des pages à mon nom avaient même été créées.
« Tom Fall, a better world on the whole ».
« He’s not kidding this guy ».
« With Tom Fall, you get your own hole ».
Quelques-uns des commentaires qui ont enflammé la toile, du papier abrasif pour un passé que je pensais à jamais enterré.

Toute action entraîne une réaction, et le glissement des plaques tectoniques sous mes pieds n’allait pas tarder à vouloir dérober ma vie rêvée.
Il est arrivé en ville trois jours plus tard, a sagement garé son imposante voiture aux vitres teintées devant le restaurant avant de venir se poser devant le comptoir.
— Salut Jack !
J’ai feint l’étonnement, l’indifférence puis, devant son insistance à m’appeler par ce prénom, j’ai évoqué la méprise compréhensible devant mon physique on ne peut plus commun.
Sur le ton de la plaisanterie, je lui ai dit qu’on m’avait toujours pris pour quelqu’un d’autre !
Mais il n’a pas rigolé.
Il a seulement enlevé sa paire de lunettes de soleil pour me rafraîchir la mémoire devant son œil bleu qui avait viré au gris.
Je n’y peux rien, j’ai toujours eu une attirance pour le cutter, hein Ed !

Sans me démonter, je lui ai servi une tasse de café, lui ai proposé des œufs à la Ramon, alibi dans lequel il s’est jeté tête la première pour alimenter la conversation.
Un monologue bien chiant pour tout dire.
Il m’a d’abord avoué qu’il trouvait que ça m’allait pas mal les cheveux plus clairs, avant narquois de s’enquérir de la durée de mes séances hebdomadaires de coloration - pas très viril qu’il n’a pu s’empêcher d’ajouter -, puis il s’est permis de causer de la charmante famille qui était la mienne.
Une femme plutôt bonne, plus deux gosses à qui on donnerait le bon dieu sans confession.

Il m’a alors fièrement confié que tous trois étaient sagement dans la voiture en compagnie de leur tonton.
Ed, à qui je dois ma plus belle entaille qui me réveille toujours la nuit quand l’orage gronde, ce putain de bras droit de William, mon frangin de quatre ans mon aîné pour qui il y’a plus de vingt ans j’exécutais les basses besognes qu’il daignait me confier.
Un bras à tordre pour un retard de paiement, c’était pour bibi.
Un commerçant réfractaire à sa protection et j’arrivais dans l’échoppe batte à la main.
De la concurrence désireuse de s’installer en ville pour reprendre le contrôle et je sortais l’artillerie lourde pour éliminer ces cafards.
A vingt ans, j’aurais suivi frère en enfer s’il me l’avait demandé en lui éclairant même la route.
Il s’était toujours posé en bouclier aux coups de ceinturon du vieil homme et je pensais que j’avais une dette.
Les liens du sang, il n’y avait pour moi à l’époque rien au-dessus.

Mais je n’arrivais pas à dormir la nuit, hanté par les fantômes de celles et ceux que j’avais renvoyé dans les abîmes d’un éternel purgatoire.
Je ne me suis en fait jamais relevé d’avoir dû supprimer cette comptable qui avait noté quelques irrégularités dans les bouquins, sans parler des transferts de fonds vers des comptes off-shore.
Elle était si naïve, si innocente que je m’étais presque senti coupable de l’avoir mise en cloque.
Elle s’appelait Lisa, la trentaine à peine entamée, et avait malencontreusement fait part à William de son intention d’alerter le FBI.
Le frangin, pas poète ni romantique pour un sou, m’avait lourdement prié de me débarrasser de cette enquiquineuse sans savoir que nous fricotions ensemble depuis plusieurs mois.
Mon unique double meurtre.

C’est après ce méfait, véritable électrochoc, que je me suis décidé à m’enfuir le plus loin possible, aux antipodes du frangin et de la vie qu’il me proposait.
Des nouveaux papiers, une nouvelle identité et la violence déposée dans un coin pour aspirer à une vie simple et calme.
J’aime ma famille plus que tout.

OK Ed, je vais te suivre bien gentiment dans la voiture.
Mais tu peux me croire sur parole, seuls trois passagers en ressortiront vivants.
Et ouais, Hope Springs sera la copie conforme de Philly, ville de l’amour fraternel.
Quant à toi, mon vieil Ed, je te réserverai un traitement tout spécifique en m’occupant plus que volontiers de l’unique fenêtre sur le monde qu’il te reste, cela sera – me semble-t-il – la moindre des choses.
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Marie Quinio · il y a
Ça ne rigole pas ! Tom ou Jack Fall, c'est celui qui ne tombe jamais...