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Sylvie Franceus

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FINALISTE
Sélection Public

Tristan a vingt ans et le charme de son âge. Son regard est une couleur floutée qui trouble le premier contact. Le trouble persiste durablement. Son visage lisse fixe un sentiment puissant et énigmatique. Un pressentiment.
Une peur.

Tristan est différent de la plupart des gens. Un peu. Beaucoup. Passionnément. A la folie. Il est un jardinier solitaire, passionné et bizarre. Quand sa bizarrerie dépasse les limites de la vie, on l’emmène toujours au même endroit.
Un endroit clos.

Là-bas, il n’y a ni roses rouges ni marguerites. Ce sont ses fleurs préférées. C’est un endroit sans fleur et sans ciel. Tristan ne décide jamais d’aller là. La dernière fois, c’est arrivé parce que sa petite voix avait dit que, s’il sautait par la fenêtre, il reverrait Lili alors... Il a sauté. Avant de sauter, il a pris son temps. Un temps obligatoire et contraint. Un temps qui a duré une éternité. Avant le grand saut, Tristan a vérifié tout ce qui devait l’être avec une longue – très longue – série de rituels ordonnés parce que Lili n’aime pas le désordre. Et Tristan aime Lili.
Il l’aime aussi fort que les roses rouges et les marguerites.

Chez Tristan, c’est minuscule. L’étrangeté du lieu lui ressemble. Le trouble persiste. Il se propage. Les murs et les sols sont blancs. Ils luisent. On se croirait dans un laboratoire mais on n’imagine mal Tristan, le jardinier passionné, dans un laboratoire. Les meubles sont rares mais utiles. Ils sont sans couleur : une chaise légère et métallique, une petite table ronde – métallique aussi – et un petit lit sans oreiller. Des livres, sur le sol, escaladent les murs blancs qui luisent. Ils touchent le plafond qui est blanc aussi. Des pots de fleurs vides forment une sorte d’itinéraire : un tout petit chemin, sur le sol carrelé, jusqu’à la télévision. La télévision n’est pas seulement un écran, pour Tristan, c’est son asile. Son jardin secret.
Les fleurs invisibles, des roses rouges et des marguerites, dans les pots vides, lui font la conversation. Tristan aime la compagnie des fleurs invisibles parce qu’elles brisent cet horrible sentiment de solitude qui prend tant de place dans sa vie bizarre. Il imagine des miroirs autour de lui.

Tristan et les miroirs entretiennent une relation parfois cordiale, parfois brutale, selon que Tristan a pris ses médicaments ou non. Lili dit que Tristan doit prendre ses médicaments. Tristan dit qu’il ne les oublie jamais. C’est vrai, il ne les oublie jamais. Il pense à eux, tout le temps. Le jour et le nuit. Le matin et le soir. Le midi aussi. Il pense à ses médicaments de manière obsessionnelle, ce qui accentue le trouble déjà très présent. Ils sont là, dans leurs boîtes, bien rangés selon un ordre très précis. Un ordre obligatoire, essentiel et minutieux.
Les petites boîtes de médicaments sont posées sur les plus grosses. Une boîte rouge ne peut pas être en contact avec une boîte verte, encore moins avec une boite jaune. C’est la loi, celle que Tristan a voté, dans sa tête. Une loi intransigeante et obsédante. Un trait noir, sous le nom du médicament, signifie que Lili est en colère alors Tristan doit découper le trait noir avec des précautions et des ciseaux à bouts ronds. Il n’y a aucun objet pointu chez Tristan. Ce rangement rigoureux organise sa vie mais personne ne le sait.
Personne ne se doute du danger imminent.

Le rangement de ses boîtes de médicaments lui prend tout son temps et s’il fait une petite pause, il ne doit pas regarder les miroirs parce qu’ils détournent son attention et retardent sa mission. Les miroirs imaginaires dévisagent Tristan et font dégouliner ses joues vers le sol. Ses joues pendent, elles se détachent du reste de son visage et elles tombent sur le sol qui était blanc. Elles laissent des traces rouges. Le même rouge que celui des roses. Les traces sont tenaces et liquides. Tristan doit frotter, laver, désinfecter, astiquer et remettre ses joues à leur place. C’est épuisant. Tristan est épuisé. Tristan revient à ses médicaments qui sont si bien rangés qu’il n’ose pas les toucher encore moins les avaler et, dans ces moments-là, il fixe la télévision de son regard intensément bleu. Maintenant, un journaliste parle de lui, dans la télévision. Il dit que Tristan est... Le Général. Désormais, sa place est... dans le bureau du Général... de l’autre côté de l’écran.

L’écran résiste. Comme Lili, avant.

C’est pour cette raison, cette raison si terrifiante, qu’il n’a plus le droit d’avoir des objets pointus chez lui. A cause de Lili. Lili, Tristan l’aime tellement.
Aussi fort que les roses rouges, aussi fort que les marguerites. Il doit lui dire qu’il connait un endroit où aller : le bureau du Général. Il suffit de traverser l’écran. C’est presque facile alors tout y passe : les chaises trop légères et métalliques, la petite table ronde et métallique, elle aussi, le petit lit sans oreiller, les pots de fleurs vides et les boîtes de médicaments. Les si jolies boîtes.
C’est à ce moment-là qu’il a senti la piqûre à travers son pantalon. Ils étaient six colosses. Ils ressemblaient à des gardes républicains. Ils maintenaient Tristan solidement allongé sur le sol moquetté, dans le bureau du Général. Les gardes géants ont dit qu’ils ont trouvé, pour Tristan, un autre endroit où aller et après, il ne se rappelle plus de rien.

Après, c’est le silence.
Tristan dort. Il flotte au-dessus d’un champ couvert de roses rouges et de marguerites. Ses mouvements sont entravés. Sa voix est muette et les sons, sourds. Son regard est piégé dans une brume épaisse et oppressante. Les murs, tout autour de lui, sont une obésité matelassée. Compacte et molle. Les murs se serrent contre son corps devenu flasque et docile. Les draps jaunes ont l’odeur de la lutte, ils sont imbibés de colère et se collent à sa peau désormais adhésive. Son cerveau consentant n’entend plus la petite voix dictatoriale.

La maman de Tristan n’aimait pas Lili. Un jour, elle s’est moquée de Lili... Fallait pas... Elle n’aurait pas dû... Maman... Non, elle n’aurait pas dû... Elle ne pouvait pas faire ça et Tristan... devait l’en empêcher. Il devait étouffer ses reproches tellement insupportables. Tellement injustes. C’est ce qu’il a fait, lui le jardinier passionné mais solitaire. C’était une nécessité. Une obsession supplémentaire. Une obligation.
Depuis, il n’a plus le droit d’avoir des oreillers chez lui. A cause de Maman. Maman, Tristan l’aimait tellement.
Aussi fort que les roses rouges, aussi fort que les marguerites.

Le temps a passé.
Le temps de l’hôpital passe toujours plus lentement que le temps de la vie. Le docteur dit que Tristan va mieux. Pourtant, ce soir, Tristan a démoli le mur de sa chambre avec ses poings. Il a arraché la prise électrique puis il a avalé les fils bicolores parce qu’ils ressemblaient à des bonbons. Tristan aime les bonbons, surtout quand ils sont bicolores. Il a cassé la lampe aussi. Il l’a brisée entre ses doigts puissants comme on broie une nuque insoumise, avec une serviette roulée. Le chat de son papa ressemblait à la lampe et il ne voulait pas – le chat – entrer dans la télévision.
Depuis, Tristan n’a plus le droit d’avoir des serviettes chez lui. A cause du chat de son papa. Papa, Tristan l’aime tellement.
Aussi fort que les roses rouges, aussi fort que les marguerites.

Son papa était capitaine.
Un capitaine très sévère. Très absent aussi. Il lui offrait des cadeaux quand il revenait de la guerre. Il disait qu’un jour, Tristan serait Général. Il disait que Tristan passerait à la télévision. Il disait qu’il serait fier de lui. Et Lili est arrivée. Et papa, non plus, n’aimait pas Lili. Aussi fort que les roses rouges, aussi fort que les marguerites. Un jour, le papa de Tristan s’est penché à la fenêtre pour donner à manger aux oiseaux. C’était une mauvaise idée... Fallait pas... Tristan l’a poussé si fort que la terre a tremblé, en bas. Il est tombé aux pieds de Lili, sur le trottoir en béton gris. Lili a vu Tristan pousser le capitaine.
Depuis, chez Tristan, il n’y a plus de fenêtre. A cause de papa. Et de Lili aussi. Lili, Tristan l’aime tellement.
Aussi fort que les roses rouges, aussi fort que les marguerites.

Tristan connaît Lili depuis le début de ses bizarreries.
Elle vient tous les jours, Lili. Elle est si jolie, Lili. Elle est si gentille, Lili. Elle offre toujours les boîtes de médicaments vides, à Tristan. Elle sait qu’il va les conserver avec soin. Elle sait que les boîtes de médicaments vides ne peuvent pas le contrarier mais... Lili ne sait pas que Tristan a vu ce qu’elle a fait ce matin-là...
Ce matin-là, Lili a laissé, sans s’en apercevoir, une boîte de médicaments dans la poche de sa blouse qui était blanche. Fallait pas... Lili a gardé la boîte... pour toujours. Tant pis pour elle, Tristan avait des ciseaux pointus à la portée de ses mains... Et sa petite voix a dit que, s’il découpe la vie de Lili en morceaux, il passerait à la télévision. Et son papa sera fier de lui. Papa, Tristan l’aimait tellement.
Aussi fort que les roses rouges, aussi fort que les marguerites...

***

Jeanne sursaute parce qu’une main précautionneuse tapote ses épaules rabougries. La main appartient au bibliothécaire qui murmure lentement :
— Madame... Il est 20 heures... Je dois fermer la bibliothèque. Revenez demain matin, si vous voulez.
Jeanne ne reviendra pas demain matin parce qu’elle connaît la fin de l’histoire. Elle ne reviendra pas demain matin parce que, comme tous les jeudis, depuis trente ans, elle a une visite à faire. Une visite silencieuse, dans le même parloir, assise sur la même chaise légère et métallique. L’endroit est clos, triste et sans ciel. Depuis trente ans, chaque jeudi, Jeanne apporte un bouquet de roses rouges et de marguerites à son frère jumeau.
Il s’appelle Tristan. Il était jardinier. Avant.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Patrick Gibon · il y a
effrayant mais narré avec une telle force et subtilité et cette lancinante mélopée hypnotique qui émane d'effluves de lili que j'ai cru évanescence totale jusqu'au final mais pas sûr, heureusement un "fou" ne vas pas en tôle, adoncques cette fois une illusion vraie? détonnant, probablement le plus puissant texte de vous que j'ai lu Sylvie, je n'ose pas dire "soyons fous" mais je partage sur mon fb avec un bref commentaire d'accroche! bong! m'en reste encore à lire de vous mais j'avance sûrement, j'approche probablement la dizaine!
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Sylvie Franceus · il y a
Chépa quoi dire, Patrick... Votre commentaire me happe. Il me tourneboule. Il trempe dans ma tasse de café et tourne dedans en petits ricochets émotionnels.
Je vous remercie tellement. Tellement.
Que votre matin soit joli.
Sylvie

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Patrick Gibon · il y a
c'est moi qui vous remercie pour un tel texte que je ne suis pas prêt d'oublier, à bientôt!
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Sylvie Franceus · il y a
Vous êtes adorable !
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Raven · il y a
Bonjour Sylvie, je tiens à vous féliciter pour ce texte magnifique et captivant -- pourtant j'ai une question par rapport à Lili. Qui est elle? Juste la fruit de son imagination? Le français n'est pas ma langue maternelle, et je me suis demandée si il n'y a pas quelque chose qui me dépasse à cause de ça. Merci d'avance pour votre réponse
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Sylvie Franceus · il y a
Bonjour Raven, je vous remercie de votre très gentil commentaire et je vous réponds pour Lili.
Lili est ce que vous voulez qu'elle soit. Je vous laisse lui attribuer un rôle, une fonction. C'est exactement ce que je cherche en écrivant : vous prendre par la main et vous emmener là où vous êtes un peu perdue, là où vos repères habituels sont difficilement reconnaissables mais pour moi, Lili est l'infirmière qui vient voir Tristan chaque jour. Elle porte une blouse blanche mais Lili existe t elle vraiment ? Ha ha ha… Mystère et boule de suif !!!! Et je crois que même si le français était votre langue maternelle, vous auriez pu me poser cette question. En réalité, ce texte est une fiction inspirée d'une réalité que j'ai observée. Je vous remercie encore d'être là. sylvie

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Raven · il y a
Rebonjour Sylvie. J’avoue, je vous ai posé la question en tant qu’étudiante de traduction dans une université de Californie. J’ai tellement aimé ce texte que je l’ai traduit pour mon projet finale, seriez-vous intéressée par la traduction ? J’aimerais bien vous l’envoyer pour que vous puissiez toucher un public anglophone.
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Sylvie Franceus · il y a
Oh Raven… Je suis très honorée. Merci, merci. Je peux vous laisser mon mail en MP si vous voulez. Vous êtes formidable !!!!! Je souhaite que vos études se déroulent bien. Mille fois merci à vous. sylvie
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Raven · il y a
Oui je vous en prie! Veuillez m'envoyer votre adresse email et je vous joins la traduction!
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Faylila · il y a
Oh la vache... Je regrette de pas avoir pu vous donner tous mes votes à l'époque où ce texte était en compétition ! Si j'avais su, j'aurais tout lu !
J'ai vraiment, vraiment, vraiment beaucoup aimé ce texte. Je crois que c'est surtout votre rythme qui m'a accroché, cet espèce de phrasé court, ces choses qui reviennent, qui martèlent, vraiment, ça m'a fait oublier le monde autour. J'aime aussi combien on est plongé dans le monde de Tristan ; j'ai vaguement essayé, au début, de comprendre ce qu'il se passait en réalité, mais c'était bien trop flou, et son monde semblait bien plus vrai, alors j'ai été complètement happée dans cet univers.
Merci beaucoup pour cette parenthèse dans la vie, j'étais suspendue à vos mots et j'en ai oublié mes gâteaux qui ont brûlé dans le four ahahah

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Sylvie Franceus · il y a
Ah zut pour les gâteaux, dites à vos proches que c'est à cause de moi : ça passera crème.
Et surtout merci pour votre commentaire qui fabrique des émotions si douces. Si douces !
Bonne soirée sans gâteaux
sylvie

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Eve Roland · il y a
Un très beau texte, fort et inquiétant. Bravo !
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Robert Grinadeck · il y a
Magistral, tout simplement ! Je regrette de n'avoir pu découvrir cette oeuvre à l'époque où elle était en compétition : je n'étais pas encore inscrit sur le site.
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Sylvie Franceus · il y a
Oh Robert, merci de ce doux compliment et ne vous inquiétez pas pour la compétition, l'essentiel est dans le partage des mots et des émotions et c'est ce que nous sommes en train de faire, je crois.
Merci
sylvie

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Aurélie Beutin · il y a
Triste vie pour Tristan où les souvenirs et les délires se mélangent.
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Anne Marie Menras · il y a
Je ne l'avais pas lu, j'ai beaucoup aimé cette nouvelle thriller ! Vous décrivez bien ce qui se passe dans le cerveau d'un psychothique !
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Tranquillou974 · il y a
Mes 4 voix sans hésiter, chère Lafée !
Bonne chance pour le podium et encore merci d'avoir revoté pour "Inappétences" :)
Très bonne journée,
Tranquillou974

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Artvic · il y a
Triste Tristan

Mes votes

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Zz · il y a
Texte bouleversant et triste mais si beau... mes 5 votes sans hésiter

Si vous avez quelques minutes je serai ravie que vous passiez lire mon TTC en lice jusqu'à ce soir pour "Short Paysage": https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/blanc-bleu-et-jaune Merci d'avance :)

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