Fait d'hiver en Normandie

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La trentaine et en pleine crise d'ado, j'aime me réfugier dans ma bulle et rêver... Rêver sur mon canapé est mon activité favorite car il s'agit là des prémisses de l'acte créatif. Tout cela  [+]

Une scène banale se déroule à la sortie du tribunal de Rouen : un homme et une femme se quittent.
Chacun prend un chemin opposé.
Capucine ne saura jamais que Sébastien s’était retourné et avait fait quelques pas en sa direction pour tenter de la rattraper, avant de se résigner.


« Changer d’air », voilà ce que répétait Capucine à longueur de journée.
Elle rêvait de retrouver sa Provence natale et pourtant aucun séjour n’était prévu avant le mois de mai, soit plus de 5 mois à attendre. Elle ne survivrait pas !
Elle avait besoin de soleil, de mistral et de chaleur.
Elle n’en pouvait plus de cette grisaille et de toute cette humidité qu’elle ressentait jusque dans ses os.
Capucine était pleine d’eau, il fallait que l’on puisse l’essorer pour éliminer tous les sanglots coincés dans son cœur.
Ne pouvant passer les fêtes de Noël avec sa famille, elle avait décidé de passer quelques jours au bord de la mer.
Il lui était impossible de rester dans un appartement qui n’en était plus un finalement.
Cet espace était devenu un sas, une salle d’attente entre sa vie partagée avec Sébastien et sa vie future, faite d’inconnu. Une certitude, cependant : une vie dans laquelle il n’y avait plus de place pour l’homme qu’elle avait épousé quatre ans auparavant, celui pour lequel elle avait quitté famille et amis.
Outre le divorce qui se voulait à l’amiable, il y avait le partage à l’amiable lui aussi.
On pouvait légitimement penser qu’il ne restait dans cet appartement qu’un objet sur deux : tu prends l’armoire, je garde la table.
Là aussi, tout est à reconstruire.
Vaisselle cherche armoire et table basse cherche téléviseur.
Et que deviennent les objets dont personne ne veut ?
Que fait-on de l’album photo de mariage ?
Peut-on seulement envisager d’avoir une nouvelle aventure dans le lit conjugal ?
Toutes ces questions d’ordre matériel ne cessaient de hanter la jeune femme, néanmoins ces futilités étaient autant de divertissements qui permettaient de ne pas sombrer.
Se battre pour garder une vulgaire commode est un combat tellement plus abordable que celui de retrouver confiance en soi.


Arrivée dans la station balnéaire, Capucine se précipita vers le bord de mer.
Un 25 décembre, il n’y avait personne sur les plages, les restaurants étaient fermés, on se croyait dans une ville fantôme.
Seul le bruit des vagues perturbait cette quiétude.
Capucine profitait du spectacle qui s’offrait à elle et l’appréciait comme un cadeau de noël longuement convoité. Les falaises à perte de vue et la mer qui cognait cette gigantesque façade blanchâtre.
Machinalement, une question lui vint à l’esprit : qui gagnerait ce combat ?
Elle se demandait s’il s’agissait véritablement d’une bataille ou plutôt d’une folle attraction amoureuse.
Ces interrogations la ramenèrent inlassablement au vide qui la submergeait.
La nature semblait si évidente qu’elle regrettait qu’il n’en fût pas de même pour les humains.
Elle aurait été rassurée de savoir qu’il existait une évidence dans les relations amoureuses.
Un simple regard pouvait-il changer une vie ?
Elle repensait à Sébastien, elle l’avait tant aimé mais s’était trompée.
Il l’avait blessée. Dans tous les sens du terme.
Pour autant, elle savait qu’elle s’en sortirait, elle avait confiance en l’avenir.
Si du haut de la falaise, elle n’avait pas eu l’intention de se foutre en l’air c’est qu’elle était faite pour vivre.


La ville reprenait progressivement vie, des camions de livraisons stationnaient sur les trottoirs, les voitures klaxonnaient, le boucher avait sorti sa rôtisserie et les marins regagnaient le rivage.
Alors qu’elle flânait, Capucine était attirée par la vitrine d’un photographe.
Un nombre incalculable de portraits était exposé, des cadres de toute taille prenaient place les uns au-dessus des autres, les uns à côté des autres.
Des jeunes, des vieux, des rires, des sourires, des grimaces.
Un homme passa derrière elle et la salua d’un bonjour hésitant.
Capucine répondit par un sourire timide, par politesse, et plongea à nouveau son regard dans ceux de tous ces inconnus.
Elle scrutait la moindre ride, la moindre imperfection en se demandant quelle personnalité se cachait derrière cette image.
Petite déjà, Capucine adorait observer les gens et s’imaginer qu’elle pouvait être leur vie.
Alors qu’elle était en pleine conversation avec un vieil homme aux rides creusées et au regard sombre, le portrait s’éloignait délicatement avant d’être enlevé par le photographe.
Les yeux bleus de l’homme croisaient ceux de Capucine et ils restèrent un moment à se scruter ainsi.
Le photographe baissa doucement le portrait tout en soutenant le regard de la jeune femme.


(Il y a des secondes dans la vie qui semblent durer une éternité.
D’ailleurs, il semblerait que la Terre se soit arrêtée de tourner une fraction de seconde car elle était suspendue à ce qui se déroulait sur la Côte d’Albâtre).


Le carillon suspendu à la porte de la boutique se fit entendre.
Le photographe se posa à côté de Capucine qui n’avait pas quitté la vitrine des yeux.
- Ce sont les habitants de la commune qui ont accepté d’être photographiés. Je souhaitais rendre hommage à ces hommes et ces femmes ordinaires, souvent anonymes, mais qui ont une histoire à raconter, un message à transmettre.
- C’est beau de capturer ainsi des instants, des émotions.
- Est-ce que je peux vous photographier ?
- Mais... Je ne suis pas d’ici.
- Vous savez, être ici un instant c’est bien souvent être ici pour toujours.
Enchanté, je m’appelle Pascal.
- Capucine.


Pascal installa Capucine avec de nombreux égards.
- Je ne suis pas très à l’aise avec les appareils photos, je ne sais jamais comment me comporter. Je ne suis pas assez... enfin, peut-être trop...
- Ne vous inquiétez pas, peu de personnes aiment poser. C’est un métier, vous savez !
Soyez naturelle et tout ira bien. Nous pourrions discuter un peu, cela vous fera penser à autre chose et vous focaliserez moins sur l’appareil photo.
Capucine est jolie, un peu transparente, mais jolie.
Son regard est doux, un sourire timide mais sincère.
Il y avait quelque chose en elle qui la rendait lumineuse.
Pascal était touché par tant d’humilité.
- Vous passez les fêtes de fin d’année ici ? en famille ?
- Oui, je passe quelques jours ici.
- C’est rare en cette période, mais vous avez beaucoup de chance, il ne devrait pas pleuvoir.
- Cela tient du miracle en effet !
Pascal s’était rapproché de Capucine pour orienter légèrement sa posture.
- Vous permettez ?
Elle eut un mouvement de recul avant d’acquiescer en baissant les yeux.
- Vous êtes trop tendue et cela se voit sur votre visage. Inspirez, soufflez et relâchez-moi tout cela !
Il a passé ses mains dans le dos de la jeune femme pour l’aider à se redresser tout en relâchant ses épaules.
Capucine retenait sa respiration.
Ensuite, Pascal se mit à genoux devant elle, leurs regards se croisèrent à nouveau et d’un geste lent il redressa son menton.
La séance s’était déroulée dans un silence presque religieux.
Capucine détaillait les gestes du photographe qui profitait des mouvements de sa modèle pour accorder les siens.
Elle menait la danse, elle se sentait proche de lui alors que les corps ne s’effleuraient pas.
Les mots avaient disparu, mais le langage du corps avait parlé.


Ils ne s’étaient pas quittés de la journée, Capucine avait su trouver sa place au sein du studio et c’est avec enthousiasme qu’elle avait accompli milles petites choses pour assister Pascal dans ses travaux.
A l’heure du déjeuner, Pascal avait emmené Capucine à la Flotille.
Durant tout le repas, elle était en admiration devant l’immense cheminée.
La lueur des flammes réchauffait son corps, et la présence d’un homme réchauffait son cœur.
Contre toute attente, elle se sentait bien.


Alors que Pascal refermait sa boutique, il se retourna vers Capucine :
- Souhaitez-vous que je vous raccompagne à votre hôtel ?
Capucine éclata de rire en désignant son hôtel qui se trouvait en face de la boutique.
Alors qu’ils marchaient le long de la plage, Pascal expliquait à Capucine toutes les subtilités des falaises, si elles apparaissent puissantes il n’en était rien car elles étaient fragiles.
Pascal, qui faisait face à Capucine, posa ses mains sur les épaules et, d’un geste lent, caressa les manches de son gros manteau de laine puis fit un pas vers elle avant de poser un baiser sur ses lèvres.


Capucine était divorcée.
Pascal était veuf.
Si les blessures de la jeune femme se refermeraient, celles de Pascal subsisteraient à jamais.
Capucine n’avait connu qu’un homme dans sa vie et Pascal n’avait plus fait l’amour depuis la disparition de sa femme, il y a trois ans.
Au réveil, chacun a voulu cacher le malaise qui l’envahissait.
Des questions envahissaient l’esprit des amants.
« Je suis divorcée depuis quelques semaines et je me retrouve dans le lit d’un homme que je ne connais que depuis... un jour ! ».
« Coucher avec une femme, est-ce tromper celle qui est au ciel mais vit dans mon cœur ? ».
Pascal avait accompagné Capucine à la gare et avant qu’elle ne monte dans le train de Rouen, il lui avait demandé :
- Promets-moi de revenir.
En guise de réponse, elle l’avait embrassé délicatement.
En définitive, il n’y a rien de plus déprimant que les quais de gare le dimanche soir.


Après deux semaines interminables, Capucine retrouvait son amant.
Il s’agissait de leur deuxième rendez-vous et les choses se déroulèrent inversement au premier.
L’amour, d’abord. Le restaurant, ensuite.
Capucine était toute chamboulée, elle ne se souvenait pas avoir tant aimé les rapports charnels. Avec Pascal, elle redécouvrait son corps et les plaisirs qui pouvaient s’y rapporter.
Pascal, quant à lui, culpabilisait d’apprécier la douceur des moments passés avec Capucine.
Il aimait l’entendre rire, mais ne pouvait pas s’empêcher de comparer le son de la voix de Capucine à celui de son épouse.
Il voulait saisir les tons similaires afin de penser, l’espace d’un instant, que c’est elle qui revenait.
Chacun boitait et cherchait en l’autre une béquille.
Capucine voulait se convaincre qu’il était possible à nouveau de se sentir bien avec un homme, de ne plus avoir peur. Jamais.
Pascal avait besoin d’être libéré de l’omniprésence de sa femme, il attendait un signe qui lui fasse comprendre qu’il pouvait passer à autre chose que cette douleur sans cesse. Il voulait se convaincre qu’il pouvait aimer à nouveau sans trahir son amour éternel.


Cela faisait des mois qu’ils se fréquentaient : les week end passés ensemble, des heures passées au téléphone en semaine, parfois des lettres, des cartes postales, des mots doux, mais jamais de mots trop précis, des mots qui pourraient sonner comme un engagement.
Entre eux c’était de la pudeur avant tout.
Mais la pudeur laissait ensuite la place au doute.
Et inexorablement la question des lendemains se posa. Pire, celle de l’avenir.
C’était irrémédiable, il fallait avoir une discussion d’autant plus que Capucine avait pour volonté de retrouver le sud de la France.
Si elle ne s’en était jamais cachée, elle en avait désormais l’opportunité.
Alors, elle décida d’en parler à Pascal lors d’une promenade sur les falaises.

- J’ai besoin de savoir.
- De savoir quoi ?
- Ce que l’on est, l’un pour l’autre. On est ensemble sans vraiment l’’être. C’est comme si on était « entre deux », et moi je me retrouve toujours entre deux gares.
- Je pensais que cela te convenait.
- Cela me convenait, mais pour être honnête, je n’arrive plus à m’en satisfaire. Ce que j’essaie de te faire comprendre, c’est que j’ai une décision à prendre. Si je décide de partir, cela mettra un terme à notre relation. Je veux en parler avec toi puisque je tiens à toi.
La question qui se pose c’est est-ce que toi tu tiens à moi ?
- Oui, je tiens à toi Capucine, mais il ne faut pas que tu restes pour moi car je ne t’offrirais pas la vie que tu aimerais avoir. Avec moi, il n’y aura pas de vie commune, pas d’engagements, pas d’enfants non plus.

Capucine tenta de cacher sa déception en s’emmitouflant dans sa grande écharpe.
Pascal, conscient qu’il venait de blesser son amie, lui prit la main qu’il serra fort durant toute la descente.
Ensuite il entraina Capucine sur la plage et l’invita à s’asseoir à ses côtés.
C’est d’une voix douce et réconfortante qui lui offrit les mots suivants :
- Ma jolie Capucine, te rencontrer m’a fait me ressentir vivant et rien que pour cela je ne te remercierais jamais assez.
J’aimerais me lancer dans une nouvelle vie, mais t’accorder maintenant une trop grande place reviendrait à me séparer de mon épouse et je me rends compte que je ne suis pas prêt pour cela. Je ne suis pas prêt à la laisser partir.

Même si cela n’était pas les mots qu’elle aurait aimé entendre, Capucine était soulagée de cette confidence.
- Je ne peux pas me mettre à ta place, je peux seulement essayer de comprendre ton chagrin. En fait, j’aurais aimé te rencontrer alors que tu aurais été prêt pour un nouveau départ.
Capucine se redressa et embrassa Pascal doucement, puis fougueusement.
Un baiser d’adieu en somme.

Leur soirée fut belle malgré la tristesse qui s’était installée entre eux puisque chacun savait que la fin de leur aventure était imminente. Une question d’heures ? De jours, peut-être ?



Alors que Capucine regagnait la salle de bain, elle trébucha sur le matériel photo qui était posé à même le sol.
Dans sa chute, elle fit tomber le portrait de l’épouse de Pascal.
Capucine se confondait en excuses tout en ramassant les morceaux de verre.
Le regard de Pascal se figea.



Sébastien, rédacteur en chef du Courrier Cauchois, relisait avec beaucoup de satisfaction l’article qu’il avait consacré à l’hiver en Normandie recensant ainsi tous les charmes qu’offrait la région en cette saison qui pouvait paraître hostile à première vue. C’était pourtant la saison idéale pour se réapproprier les plages dépourvues de touristes, redécouvrir les sentiers de forêts et l’arrière-pays.
Chaque saison avait ses charmes, il suffisait simplement de prendre le temps de les découvrir ou de les redécouvrir.
Avant de conclure son bouclage, il relisait, intrigué, la rubrique « faits divers ».
« La pittoresque station balnéaire d’Etretat a été le cadre d’un drame digne d’une série policière.
Une femme d’une trentaine d’années a été victime d’un déséquilibré mental qui l’a séquestré durant deux semaines à son domicile.
L’homme, photographe de métier, obligea sa proie à entrer dans la peau de son épouse décédée il y a presque trois ans.
La victime devait porter les vêtements de la défunte et adopter sa gestuelle afin que l’homme puisse la photographier dans l’espoir de faire revivre le souvenir de sa femme.
Ces séances photos duraient des jours et des nuits, jusqu’à épuisement du photographe. De nombreux sévices corporels ont été infligés à la jeune femme.
Un banal accident de la circulation intervenu devant la boutique du photographe brisant la vitrine a permis à la jeune femme d’échapper à la surveillance du bourreau et ainsi de prendre la fuite.
La jeune femme a pu être prise en charge par les services de gendarmerie avant d’être transférée à l’hôpital du Havre.
L’homme qui a avoué les faits a été écroué.
C’est tout un village qui se trouve choqué par les agissements du photographe, une figure locale, dont la sympathie et la bonne humeur ne laissaient en rien présager un tel drame ».
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