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Faiseur de rois

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Ted

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FINALISTE
Sélection Public

Hervé Connor n’était qu’un caricaturiste du dimanche. Jamais il n’avait pensé qu’un jour il deviendrait le centre de tout. Il était barman avant tout. Lui le faiseur de cocktails, lui le nettoyeur de zinc, lui l’internaute d’occasion : il est devenu « faiseur de rois ».
Tout a commencé un soir de janvier. Hervé venait d’entendre parler d’un livre coécrit par l’un des anciens conseillers du président des États Unis d’Amérique. Ce président y était décrit comme un attardé capricieux inapte à sa fonction. Hervé n’a rien maitrisé. L’image d’un Donald Trump assis sur une chaise haute lui est venue spontanément et il l’a représenté en couche culotte brandissant un hoché, perché sur une chaise de bébé. La légende de cette caricature se voulait drôle.
Donald Trump :
— Rendez-moi mon smartphone ou je vous vire tous ! Ceci est le smartphone de votre président et votre président a encore des choses à dire au minable petit gros qui dirige la Chine !
Un conseiller :
— Il s’agit de la Corée du Nord monsieur le président ! Le petit gros dont vous parlez sur Tweeter, c’est le président de la Corée du Nord.
Donald Trump :
— La Chine ou la Corée c’est pareil non ? Rendez-moi ce putain d’appareil !
La caricature a vite atteint les six millions de vues sur Facebook. C’est Paulo qui l’a alerté.
Tandis qu’il servait un mojito au « sans sommeil » (c’est comme ça qu’il l’appelait car il ruinait ses nuits à picoler accoudé au zinc), le « sans sommeil » l’a questionné en lui tendant son smartphone.
— Dis-moi Hervé... le Hervé Connor qui a fait ce dessin... ce s’rait pas toi par hasard ?
— Montre-moi ça... euh... oui c’est moi... quoi ? Quinze millions de vues ? C’est quoi ce délire ?
— T’es devenu une vedette mon pote ! Tu vas passer à la télé et tout et tout ! Vu qu’tu vas devenir millionnaire : c’est moi qui prendrai ta place debout derrière ce zinc ! Ça m’changera d’être assis devant et j’irai plus pointer au chômage !
Dix mojitos plus tard, Hervé a enfin pu fermer le bar (après avoir allongé Paulo sur trois chaises hautes). Il est comme ça Hervé : il ne laisse jamais ses clients repartir ivres morts. Ils dorment sur place pour ne pas risquer l’accident. Il les appelle ses « clients à domicile ». Ils dorment là où ils consomment. Ils consomment là où ils dorment. Il tient cette technique d’achalandage de son défunt père (abattu par la mafia pour une histoire d’insulte).
Revenu chez lui, il a consulté sa page Facebook. C’est un mec bien Hervé. Quand on commente ses publications : il répond et chaque réponse est personnalisée. Il pianotait depuis six heures du matin et treize heures plus tard il pianotait encore. Trois paquets de clopes bousillés pour tenir (sans penser à manger ni à boire). À une heure de la réouverture du bar, la nuit à venir risquait d’être longue face à Paulo. La porte a sonné. Il a cessé de pianoter.
A part sa cadette Sarah Connor personne n’oserait sonner après dix-neuf heures. Il a jeté un œil dans le judas pour juger de son humeur (elle ne sonnait jamais à cette heure-là sans avoir à se plaindre). Deux hommes sapés comme jamais munis de lunettes noires se regardaient inintelligemment. Hervé étant un mec bien : il leur a ouvert sa porte sans présumer de son sort.
L’un des deux l’a immédiatement questionné (avec un accent nord-américain) :
— Hervé Connor ?
— Oui ?
— C’est la CIA ! Nous sommes missionnés par le président des États Unis d’Amérique pour vous faire écrire une lettre manuscrite dans laquelle vous regretterez l’insulte faite à un homme qui, je le cite : « est très admirable ; possède le plus gros bouton nucléaire du monde ; est réellement intelligent ; a une coiffure qui plait aux femmes infidèles ; est incollable en géographie et est surdoué en tout ». Vous daterez et signerez cette lettre avant votre exécution.
— C’est une caméra cachée ? Ah les cons ! Vous avez failli m’avoir ! C’est pour quelle chaîne ?
— Non monsieur Connor ! Nous sommes en mission ! Laissez-nous entrer qu’on en finisse !
— Faites donc je vous prie ! J’ai fait du café... vous en voulez ?
— On veut juste que vous écriviez cette lettre. On aimerait aller vite ! On est censés abattre un dictateur en Corée du Nord demain avant midi alors soyez compréhensif monsieur Connor : coopérez please !
— Coopérer ? Vous êtes sérieux là ? Je n’écrirai pas cette lettre et vous ne me tuerez pas avant de l’avoir en poche ! Alors vous allez direct en Corée, vous faites le job et vous dites à votre président d’aller se faire voir ailleurs, avec tout mon respect ! Aie ! Mais il est complètement con votre collègue ! Il vient de me tirer une balle dans le genou droit ! Ça fait mal !
— Vous en avez deux n’est-ce pas ? Écrivez cette lettre d’excuses avant que Peter ne vous explose le genou gauche !
— Ok je vais l’écrire votre lettre d’excuses ! Mais je n’écris jamais sans être inspiré. Demandez à ce tireur de litres d’aller me chercher une bouteille de whisky à la supérette du coin. Je ne me vois pas quitter ce monde sans une dose de whisky dans l’estomac ! Ceci est ma dernière volonté !
— Peter ! Go to the superette and take a bottle of whisky to Mister Hervé ! A little bottle of 50 cl !
— 75 cl s’il vous plait... 50 cl ne me suffiront pas dans l’au-delà !
— Do you understand Peter ? You must buy a bootle of 75 cl for our friend ! You have money ?
— Yes colonel Grandt !
— Arghhhh ! You said my name fucking little son of a b... !
— Oups ! Very sorry colonel Grandt ! Don't worry : we're gonna put out his eyes and he will not recognize you !
Hervé :
— Il a dit quoi le débile ?
— Qu’il va vous crever les yeux pour que vous ne me reconnaissiez pas... Go to this market poor son of a b... ! Désolé monsieur Connor... c’est le neveu de mon président. Il est en stage à la CIA.
— Ne vous en faites pas colonel ! On m’a déjà imposé des stagiaires... je vous comprends et je vous plains !
Peter a dû patienter jusqu’à l’ouverture de la supérette (elle n’ouvrait qu’à vingt et une heure trente). Il est revenu vers vingt-deux heures. Hervé ne boit jamais une goutte d’alcool, c’est la règle quand on est barman. Le colonel Grandt lui a servi le premier verre. Il l’a bu lentement en le savourant tout en regrettant de ne jamais en avoir bu auparavant.
— Finissez la bouteille monsieur Connor ! Notre avion pour la Corée part dans une heure. Cette mission est capitale pour nous. Votre assassinat n’est qu’un détail. Il ne changera pas la face du monde.
— Alors pourquoi m’assassiner ? Personnellement ce dictateur coréen m’insupporte. Prenez de l’avance pour être sûrs de ne pas le rater et trinquons à sa mort ! C’est moi qui régale ! Allez ! Buvez-moi ça !
— Jamais pendant le service monsieur Connor !
— Mettez-vous en mode pause ! Votre service reprendra après ! Vous m’inquiétez tous les deux ! Vous semblez exténués ! C’est quoi ces cernes sous vos yeux ?
— Des cernes ?
— Oui des cernes ! Vous croyez être en mesure d’abattre un dictateur dans l’état où vous êtes ?
— On est à bout monsieur Connor ! Vous avez un bon patron ?
— J’suis comme vous les gars ! J’suis au bout du rouleau ! Il me donne des consignes à la con ! Fais-les boire ces cons... retiens-les toute la nuit etc... j’en peux plus et je vous comprends... ce n’est pas facile d’exécuter des ordres quand ils sont donnés par plus con que soi !
— Oh my God ! Il est goodement bon ce whisky ! Nous c’est pareil ! On a l’habitude de dézinguer à tout va mais depuis qu’on a ce nouveau patron nos crimes sont devenus absurdes ! Flinguer un caricaturiste français... il est où l’intérêt ? Le deuxième s’il vous plait.
— Je suis syndiqué. Vous devriez en faire autant colonel ! L’union fait la force ! Vous êtes combien à bosser pour la CIA ?
— On n’a jamais pu se compter ! On travaille dans le secret vous savez ! Jusque-là on allait bien... mais avec ce taré à la tête des USA... mes collègues et moi on déprime ! Le mois dernier j’ai dû dézinguer son coiffeur (sa mèche blonde n’avait pas tenu au vent). Trump faisait un discours sur l’idiotie du réchauffement climatique et tout s’écroulait autour de lui. Les toitures s’envolaient mais seule sa mèche comptait ! J’ai encore en tête le regard de ce jeune coiffeur me suppliant de l’épargner !
— Vous vous questionnez sur l’intérêt de bosser pour ce con ?
— Qui ne se questionnerait pas dans ma situation monsieur Connor ? Je vous jure que j’aime mon métier ! Mais cet idiot me donne envie de démissionner ! Mettez le troisième et on reprend le boulot.
— Buvez ! Vous semblez à bout ! Tiens Peter ! Bois un coup à la santé de ton oncle ! Avale cul sec comme chez les russes !
Le colonel Grandt a enveloppé l’épaule d’Hervé :
— Ah monsieur Connor ! En d’autres circonstances... je n’aurais eu aucune envie de vous flinguer ! J’aurais fait de vous mon frangin !
— Cher colonel... je fais de vous mon frère ! Le quatrième pour la route ?
— Avec plaisir frérot !
Le colonel Grandt a fait le job : il est allé en Corée du Nord. Il a tué sur ordre un dictateur défiant avec déraison les États Unis d’Amérique. Puis il a témoigné. Le président Trump a été destitué pour avoir commandité l’assassinat d’un modeste caricaturiste Français. La planète entière pensait que son élection était écrite et qu’elle entrainait le monde vers sa fatalité. Un simple caricaturiste a malgré lui changé la face du monde.
Hervé Connor a témoigné à son tour. Sa caricature tremblante a fait rire le tribunal et Grandt, jugé pour traitrise à la Nation, a été blanchi.
De traitre... il est devenu candidat à la présidence des Etats Unis d’Amérique.
Les caricaturistes du monde entier sont maintenant protégés. L’humour est devenu roi.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Jcjr · il y a
Très agréable à lire. J'ai aimé. Viendriez-vous soutenir " le bilan " en finale TTC...
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Mireille.bosq · il y a
Excellent exercice de défoulement. C'est chouette quand même de vivre au pays de la liberté d'expression! je m'abonne et je vous invite à venir faire un tour par chez moi?
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El bathoul · il y a
Toujours le même plaisir ;)
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Ted · il y a
1135 lectures.
Je suis satisfait ;) Peu importe la victoire.
Merci pour ce soutien El bathoul O))

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El bathoul · il y a
Et maintenant se delecter de tes episodes ;)
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Ted · il y a
Le 20ème et dernier épisode est écrit. Mais je ne l'ai pas encore mis en ligne car je souhaite une fin sans faille coté scénario.
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Didier Lemoine · il y a
Un bon moment. Belle lecture. Merci.
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Miraje · il y a
Et dire que j'ai failli passé à côté ! Un moment de détente, c'est si rare ...
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Marie · il y a
Très beau texte, j'aime beaucoup. Je vote.
Si vous souhaitez découvrir l'un des miens https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Untrucbadour · il y a
Un finish très serré pour les premiers et c'est toujours délicat de voter équitablement dans ces cas. Pour l'originalité du travail et pour l'imagination mes 5 voix. bonne finale en tout cas car vos concurrents sont très bons aussi. Bon, j'ai mon rocher de bellevarde en lice en Paysages Isérois. si vous voulez bien le défier, merci
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Chantal Sourire · il y a
Bonne chance pour la dernière ligne droite, mon vote !
Je suis aussi en finale avec un TTC, Pair et impair et une nouvelle, Un dimanche en forêt...

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Atoutva · il y a
Je découvre... merci pour ce bel humour ! Et bonne chance !
Si vous voulez voir un autre monde... http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-lierre-1

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Catherine Pouilliez · il y a
Première lecture... Il y aurait donc des doux rêveurs au sein de la Mel
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Ted · il y a
Bonsoir Catherine ;)
Doux rêveur... j'aime ce terme.
J'ai vu que tu avais apprécié cette nouvelle. Je te conseille celle-ci qui me fera passer pour un fou rêveur : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/l-age-de-raison-4
Merci pour cette lecture et ce vote O))

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