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Cela fait trois nuits que je ne dors plus.
Le désir m'a possédée, égarée. J'ai la tête folle, le corps chaud, l'esprit qui ne me tient plus.
A mes côtés, mon compagnon dort, la tête posé sus le bras replié, comme un enfant.
Je suis descendue sur le carrelage et je me suis écrasée dessus, pour calmer mes brûlures : mais les brûlures internes ne peuvent disparaître.
Tête folle, corps fou.
Cela me semblait presque impudique d'ainsi, sous les yeux et le nez de mon compagon, penser ainsi et mourir d'envie pour une autre personne. Je crevais de honte.
Alors je suis sortie de la chambre, dans le salon , une pièce qui m'a semble étouffante, comme si j'entrais des vapeurs, comme si les murs de la pièce se resserraient.
Je suis sortie, j'ai couru, et je me suis recroquevillée en plein milieu de la rue.
Son visage. Comme gravé dans ma tête. Ses mains !

Cela avait commencé il y avait à peine un mois, bien innocemment - Un collège de travail me l'avait présente :
« Tiens, voici le petit nouveau, il faut prendre soin de lui »
Le petit nouveau n'avait pas l'air du tout d'avoir besoin qu'on prenne soin de lui, plutôt qu'on l'entoure. Petit, roux, un air de gaillardise franche et de subtilité, un sourire charmeur d'habitué à la foule et de vrai grand pudique.
Il avait un coup d’œil à la fois doux et précis et était rasé de près. Il dégageait le parfum Violet de Chanel. Je suis maintenant obsédée par ce parfum à la fois doux avec des éclats forts sous-jacents, subtil, très fort et très langoureux à la fois. Ça lui va tellement bien.

J'aurais dû ne jamais y retourner, ne jamais lui parler une seconde fois. Il y avait bien assez d'espacer entre nos deux bureaux.
J'avais froid au pieds, froid aux mains, pourtant je suais à grosse gouttes sur cette saloperie de béton.

Ce qui m'avait le plus intéressé au début, c'était bien le contraste entre son efficacité tranchante et ses poses d'après le travail, quand il s'arrêtait de carburer et sortait dehors, une clope à la main, l'air très fatiguée et très alangui, tout son corps se reposant dans une pose de fermeture et de réflexion, contredisant son grand sourire.

D'abord nous nous sommes parlés. Petit-à-petit nous sommes allés plus loin que le bonjour et le salut et il est même venu me voir une ou deux fois dans mon bureau pour me proposer une sortie après le travail, un café avec les autres. Je n'avais rien vu venir, mais l'obsession avait déjà commencé, l'enfer s'était réveillé.

Qu'est-ce que le silence peut-être angoissant, une chape de menace.

Avec mon compagnon, nous avions eu des énervements et des anicroches,et même quelques crises graves ou nous avions failli décrocher, mais finalement nous avions tenu : tous nos amis nous enviaient, nous disant que j'avais trouvé un « mec bien « , qu'ils n'avaient vu personne jusqu'ici qui « formaient un si beau couple ». Ça leur allait bien de juger de l'extérieur.
Alors c'était dit c'était fait, nous avons décidé d'emménager dans une maison dans le sud de la France, avec le chat, notre plan du futur, des idées de mariage, des idées d'engagement, plein de cœurs. On se manquait, on s'aimait, on se complétait.
Nous disions bien sûr qu'on verrait bien, qu'on attendrait de voir, mais dans notre tête c'était couru d'avance.

Petit-à-petit j'ai commencé à avoir peur. Plus le temps approchait, plus je me disais que j'allais tout quitter, tout ce que je connaissais ici, mes ami-e-s, mon travail , ma famille : perdre tout un univers familier de mon enfance. Cette enfance arrachée était intolérable. Je n'étais même pas sûre de qui j'étais, je n'avais même pas guéri toutes les blessures et voilà qu'on m'arrachait à mes souvenirs, qu'on m'arrachait aux rues que je connaissais cent fois par cœur, comme par ironie, au moment où je m'y attachais le plus. C'était un déchirement. IL est arrivé à point nommé : en plein centre du typhon émotionnel.

Cette fois-ci , je pleurais avec la pluie. Ce n'était pas juste, que les choses arrivent par hasard, et jamais de la façon dont on s'y attendait. Ce n'était pas juste qu'il n'y ait pas de juste mesure, de juste d'action et de moment où l'on peut se dire qu'il n'y aura plus jamais de problèmes.

Mon esprit est malade. Je suis malade. Ce n'est même pas de l'amour, c’est une obsession qui tourne.

Petit-à-petit j'ai changé, j'ai commencé à me comporter différemment.
Plus distante,plus agacée, j'ai consulté internet pour retrouver son profil Linkedin et Facebook. Je voulais moins faire l'amour. Je regardais son site internet en cachette.Un jour au lit avec mon homme, je me suis rendue compte que le visage que je voyais était celui de l'autre. Je n'ai pas réussi à jouir.

Alors l'étouffement interne a commencé, les nuits sans sommeil,le désir frustré grandissant pour l'autre, le désespoir de désespérer mon homme qui m'aimait bien mieux que je ne l’aimais et qui commençait à m'observer de loin, qui commençait à soupçonner quelque chose sans savoir quoi . Pourtant je l'aimais toujours de tout mon cœur, mais l'autre me tenait comme une maladie.
Je voyais l'autre partout, croyais le voir arriver de n'importe quel rue et m'imaginais en train de lui parler sans oser le faire. Au travail, j’étais glaciale et désagréable, surtout avec lui. J'étais instable, je n'avais plus faim et je ne me reposais que quand j’étais seule. Je me suis mise à travailler intensément, pour ne plus penser à lui. Je ramenais du travail à la maison.Peu à peu ma tête s'est rempli d'araignées, mon corps d'aiguilles, mes mains ont commencé à me trahir, ma poitrine me brûlait. Je passais mes nuits à réfléchir sur l'impossibilité de tout faire, les dossiers à finir, mon corps à contrôler, mes pensées à tuer ; la vie à remplir, le vide à creuser et la pesante vie quotidienne, mes obligations et la fissure du mensonge et des apparences.

Je savais qu'il le voulait aussi.Je me suis restreinte le plus possible, mais je ne pouvais plus ignorer ses appels, ses gestes, ses invitations discrètes. Je voulais que lui aussi il soit malade de moi, mais que je sois inaccessible- pour ne jamais le perdre et ne jamais le décevoir.
Je devenais folle.

J'ai pris un arrêt maladie. Ma maison est devenue ma pire torture : mon homme rentrait tous les soirs, s'enquérait auprès de moi et était aux petits soins. J'étais étouffée par sa présence, trop grande, trop chaude, torturée par le fait qu'il savait, torturée par le fait qu'il avait un jour, comme moi , peur que tout explose entre les doigts. Torturée par sa tristesse et par le fait qu'il ne m'en parlait jamais.
Petit-à-petit tous nos plans d'avenir me revenaient en tête. Mon angoisse les a démolis consciencieusement un à un.
Tout partait en morceaux.

Aujourd'hui il m'a appelée sur le numéro de téléphone que je ne lui avait pas donné.
J'ai refusé le rendez-vous.
Et ce soir, j'ai enchaîné avec ma plus grande insomnie, la plus dévorante et la plus sombre.La nuit passe sur moi, m'écrase, la fatigue est exacerbée à son maximum, je n'en peux plus.


Attirée vers la perte, ma perte, la sienne, déchirer les liens, que faire contre le désir ?
Contre quelque chose de plus que le désir ? Contre quelque chose de si fort que l'on se dit que si l'ordre des choses avait été différent, j’aurais dit oui ?
Est-ce juste une obsession terrifiante, ou est-ce plus ?
Pourquoi l'amour que j'ai pour mon compagnon ne me suffit plus ?
Pourquoi la monogamie ? Est-ce que je n'aime pas suffisamment ? Est-ce que je ne suis pas capable de rendre quiconque heureux sans lui infliger cette peine terrible ? Si je l’abandonne, est-ce que cela recommencera de la même façon avec une autre personne ?
Est-ce que je ne vaux rien, suis une douleur incessante pour quiconque m'aimerait ? Pourquoi ne puis-je pas me reconnaître et me supporter ?

La ville dort moi je veille et je délire, je vois les lumières, les fenêtres qui brûlent dans l'horizon, mes pensées tournant en rond dans ma tête comme des insectes m'écrasent, m'envahissent.
Je suis écrasé par mon propre poids, par le poids de ma propre vie.

La pluie a fini. Je suis couchée par terre. Je vais peut-être rentrer. J'aurais voulu crier, mais je n'y suis pas arrivée, j'étais trop fatiguée et je me suis endormie. Mon chat est venu me chercher pour que je revienne.Il m'a réveillé d'un coup de patte et m'a léché la figure, les yeux tendres et grands ouverts.

Mon homme était assis au bord du lit,mon portable à sa droite avec le profil affiché, les mains tordues d'anxiété. Il avait fait une recherche dans l’historique.
-C'est lui, hein ?
J'ai baissé la tête .
Il s'est pris la tête dans les mains, en proie à une profonde angoisse, une tornade de papillons aux ailes en formes de lames remontant tout son corps.
Il est parti dormir sur le canapé.Je suis seule ici. Et je ne suis plus fatiguée, non, j'ai compris, en souffrant de le voir souffrir, que je l'aimais toujours,de la même façon, mais que celle dont j'avais peur, c'était moi-même.
Peu importe avec qui j'étais , tout se répéterait, un jour ou un autre. Si j'étais tombé pour celui-là, il y en aurait un autre plus tard. J'étais comme ça, à aimer de tout mon corps, à être libre d'aimer à plein cœur. Je n'étais pas faite pour aimer une seule personne à la fois, même si ma moitié demeurerait toujours celui-là même que je faisais en ce moment même souffrir . Mes coups de cœurs seraient toujours des déchirures.

Toute la nuit j'ai lutté avec le désir : à coups de mains, à caresses réprimées, à force de patience, par volonté de rendre parfaites mes pensées faibles.
A coups de hanches qui pleurent, à coups de cœur qui ne se disent pas,
Toute la nuit j'ai combattu le désire et le désir est parti au matin, me laissant fatiguée, laissant l'amère trace de ce à quoi on renonce , ce à quoi on ne donne jamais corps, encore et encore. Il allait revenir le lendemain, je connaissais la chanson.
Tout la nuit j'ai combattu et je n’ai rien gagné à combattre.

Je suis restée debout, j'ai attendu le matin. J'ai remercié le soleil d'être debout pour nous.Le chat est resté avec moi le reste de la nuit. Au matin, je me suis regardée dans le miroir : il fallait faire avec, ou il fallait mourir.

Les conditions et mes influences m’ont amenée ici : il n’y a pas d’erreur, mais je dois me regarder en face. Alors que faire ?Le dilemme est lié à même le corps, comment le démêler ?


Je partirai toujours pour le sud avec lui pour déménager.Je rappellerai peut-être cet homme. Ce matin, on déjeunera ensemble et progressivement, en tricotant parole sur parole, en retrouvant les gestes qui nous aiment, nous retrouverons un grand éclat de rire et un grand éclat de nos deux corps qui nous fera comprendre ce qui est le plus important. Nous arriverons peut-être même à déconstruire notre grand mal-être, défaire les trames de la jalousie et à comprendre : nul ne peut empêcher quiconque d’aller vers quelqu’un d’autre, mais cela n’empêche par de continuer à aimer.

Heureusement, on continue.
Avec amour, patience et bonheur, car rien n'est jamais facile et que nous sommes deux, douloureusement deux, heureusement deux, complètement deux ; mais que je suis aussi trois. Je serai un jour plus ou moins et lui aussi : cela n’empêche pas l’amour de rester. Et de grandir, quelle que soit son Nom.

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