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Faiblesse conjugale

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Cyril Jorais

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Finaliste
Sélection Jury

« Tu sais ce qu'on raconte ? Que ce type est in-tel-li-gent ! Pourvu en cervelle. Loin d'être con, malin, quoi, et qu'il va continuer, encore et encore. Façon puzzle, comme d'habitude. »

Jacqueline leva à peine les yeux sur Roger. Elle se contenta de soupirer et replia soigneusement la dernière édition de La Dépêche. Sur la première page on pouvait lire en lettres capitales le nom de la dixième victime du Tueur de Marignac.
« Quand même, reprit Roger, une gosse, une gamine de dix-huit ans. Tu te rends compte, Jacqueline, ça aurait pu être la nôtre. LA NOTRE !! »
Quinze zéro.
Jacqueline sourcilla une demi-seconde puis elle demanda poliment à Roger de se taire :
« Je trouve, dit-elle, qu'on en parle suffisamment comme cela. Fait le mariole si tu veux, pousse le bouchon plus loin si ça t'amuse de m'emmerder mais pense un peu aux victimes ou à leur famille. Penser, j'imagine que tu n'as pas complètement oublié ce que cela signifie, Roger ? »
Égalité. Roger se renfrogna, voulut répondre. Bon sang, il y avait bien quelque chose à renvoyer, bien sec, bien senti. Roger ne trouva pas : depuis le temps, il avait presque épuisé toute sa répartie ; mais avait-il jamais eu de la répartie ? De dépit, il déboucha une autre plaisanterie qu’il vida cul sec à la tête de son épouse. Et encore une, pourquoi pas : relever la tête et lui planter ses deux cornes dans le cul, voilà ce qu'il fallait faire ; lui clouer le bec pour de bon ! Pour une fois, songea Roger, que ce n’était pas méchant. Merde ! Juste une connerie pour détendre l'atmosphère. C'était de sa faute, aussi, pas possible d'être aussi coincée. Les bras ballants, il attendit la riposte du camp d'en face. En vain.
Jacqueline ne releva pas. Cela faisait longtemps d'ailleurs qu'elle ne relevait plus. Elle préférait se couler dans l’indifférence, « laisser pisser » dirait Roger que le silence chatouille et exaspère.
Maintenant, ils s'affrontaient moins volontiers, préféraient se livrer à une guerre plus souterraine, plus silencieuse. Roger le regrettait, lui qui faisait son possible pour sortir Jacqueline de sa tranchée. Parfois, il y parvenait. Parfois, non. Jacqueline préférait lire le journal. Le quotidien régional qui, selon Roger, ne pouvait servir qu’à se torcher les fesses, après y avoir parcouru le nom des morts et la page des sports.
Mais Roger était rusé, bien entraîné. Il connaissait toutes les ficelles du bien savoir emmerder. Dans ses bons jours, Roger poussait sa femme à bout. C'était alors la fête foraine, le bouquet d'étincelles, un grand huit vertigineux : ils se jetaient de la vaisselle à la tête, de la vaisselle de qualité, qui coûte cher, de celle qu'on remise au fond du bahut légué par grand-mère et qu'on sort pour les grandes occasions. Roger et Jacqueline s'en servaient désormais comme projectiles, munitions improvisées de leurs batailles dérangées.
Aux yeux du monde, ils étaient encore un couple, mais un couple usé et malade : ils avaient rangé depuis longtemps les photos dans l'album, ne se reconnaissaient plus dans le bonheur qu'elles leur prêtaient. Le couple avait vieilli: il avait des absences, des lacunes, des trous de mémoire. Roger le dira comme Jacqueline : impossible qu'ils aient été heureux ensemble, ne serait-ce qu'une minute. On les avait dupés, floués. Alors, ils faisaient avec, de moins en moins, et pour combien de temps encore ? Personne ne savait le dire. Certaines bêtes mettent un temps fou à crever, simplement parce qu'elles ne s'y résignent pas. Parce que quand même, mine de rien, ça faisait un bail, une manière de record à battre, coûte que coûte, jour après jour, et à n'importe quel prix, même celui des soupières de grand-mère.


C'est Jacqueline qui perd le premier point, alors qu'elle sort navrée de chez le médecin, l'année de leur première Renault seize, achetée en remplacement de la sportive Gordini pour pouvoir accueillir une famille. Un enfant. Au moins. Ils projettent d'en avoir deux. Jacqueline n'en aura pas, le médecin est formel : ses trompes ont un petit problème, à vrai dire c'est même un sacré chantier, un cas d'école, du jamais-vu, une chance sur pfffff, enfin si j'ose m'exprimer ainsi, alors pensez bien, ma brave dame, pouponner, faudra y penser en rêve ou bien recourir à l'adoption.
Ce sont les premières vraies lézardes du couple, colmatées avec l'énergie du désespoir. Jacqueline est abattue, Roger effondré. S'il avait su. S'il avait su, Roger n'aurait pas épousé Jacqueline. On se marie pour faire des enfants, c'est dans l'ordre des choses, la logique universelle: planter sa petite graine et faire pousser quelque chose, un vaurien peut-être, mais se poursuivre coûte que coûte, transmettre le témoin avec la satisfaction du devoir accompli. Roger n'a jamais voulu en démordre et il a eu beau jeu d'en vouloir à Jacqueline et à sa différence : il s'est appuyé dessus de tout son poids comme pour faire tomber leur mariage, avec rage au début, et puis surtout avec méchanceté ensuite, petites vilenies, mauvais esprit.
De cette façon, il ne tarde pas à perdre le second point : Roger prend une maîtresse qu'il engrosse comme la rumeur qui finit par courir dans la région. On est friand de ces choses-là, on se les raconte, on se les repasse comme la chaudepisse et Jacqueline finit naturellement par l'apprendre.
Ce n'est pas agréable de se faire cracher au visage, alors elle baisse la tête un moment, songe à partir, s'y refuse car ces choses ne se font pas encore aussi facilement qu'aujourd'hui. Elle va rester, comme Roger est resté en son temps, puis va relever la tête, entrer dans l'arène.
Ils seront deux à présent, à ne pas se supporter et à se détester, parfois sans aucun mot, dans un silence de glace. Et tout ce qui les portera, c'est l'habitude, une mécanique stupide qui vous fait pousser les choses aussi loin que possible, aussi longtemps que possible.
Parce que durer, c'est l'essentiel. De l'amibe à l'humain, on ne sait que ça. Rien d'autre ne compte, pas même la vaisselle de grand-mère.

« Tu ne dis rien ? »
Jacqueline s'était replongée dans le journal sans lui répondre.
Roger commençait à s'énerver.
« Voilà, bien, relis-le encore ton canard, y a sûrement ta photo quelque part. C'est ça : page trois, concours régional de la plus belle tête de veau. »
Roger eut un peu honte sur le coup. C'était enfantin comme attaque. Ça ne lui ressemblait pas. De toute façon, il ne tirerait rien d'elle aujourd'hui. Roger se dirigea en douce vers la sortie :
« Écris-moi ta réponse, lança-t-il, moi je vais me dégourdir les jambes. Et tu devrais en faire autant. »

Même si c'était dur à avaler, il fallait bien en convenir : Jacqueline n'aimait pas quand Roger la laissait seule. Roger était un salaud, un crétin, un autobus entier de supporters avinés réunis dans une seule personne mais Roger était un homme. Son mari, même si ça aussi, il fallait se pincer pour y croire. Y croire encore. Par les temps qui couraient, c'était bon d'avoir un homme chez soi, pour faire ce qu'il faut faire, s'il y a lieu. C'est que Jacqueline ne souhaitait pas orner le tableau de chasse du tueur de Marignac : dix femmes, violées puis découpées à la cisaille, selon les dires de la police. La plus jeune, Dodine, avait treize ans. La plus âgée était arrivée sans trop de malheurs jusqu'à soixante-trois ans puis elle avait perdu la tête d'un coup. Un bon coup bien tranchant qui l'ayant décapitée à moitié avait précipité un flic tout vert aux toilettes et le reste de la police dans un abîme de perplexité.
Celle-ci piétinait. Pas d'indices, un tueur qui semblait frapper au hasard, tout concourait à rendre l'enquête longue et difficile.
Dans la région de Marignac, tout le monde le savait. Les femmes savaient. Jacqueline savait. C'était un peu comme la bille qui brinquebale sur une roulette folle : on retient son souffle, on serre les fesses, on invoque le nom de Dieu : on ne veut pas être le prochain numéro.
Jacqueline avait pris ses dispositions. Elle s'était procuré un pistolet de petit calibre, maniable, sûr, qui la rassurait plus que sa planche pourrie de mari. Une amie, adepte de l'autodéfense, lui avait conseillé cette option et lui en avait montré le maniement, certains après-midi, à l'heure du thé.
Jacqueline avait vite appris: dégainer, tirer la culasse à l'arrière, prendre la visée en alignant le guidon et le cran de mire, elle savait maintenant tout des rouages de l'engin.
Jacqueline sourit : oui, elle connaissait sa leçon, par cœur, mais ignorait si elle aurait seulement l'occasion et le cran de la réciter. Elle alluma la télévision et tenta de se distraire : sur l'écran, on jouait les infos de dix-sept heures.

Roger s'était dégourdi les jambes jusqu'à son bar préféré, avait descendu quelques bières, joué au billard comme il se doit, et maintenant, il se sentait un peu fatigué. Dans la salle, les conversations allaient bon train sur le tueur. On prenait des paris sur l'âge de la prochaine victime, sur son tour de poitrine et les blagues fusaient grassement. Après tout, pensait-on, l'autre ne s'intéressait pas encore aux hommes.
Il ne pensait pas rentrer bientôt. En fait, il ne pensait pas rentrer du tout. Ses jambes le portaient maintenant avec difficulté. Roger commanda une autre bière et attendit d’être gagné par l’ivresse.
Vers onze heures, Jacqueline alla se coucher. Roger pouvait bien faire ce qu'il voulait avec qui il voulait, elle s'en moquait. Pauvre type. Elle laissa la veilleuse allumée, se glissa entre les draps et caressa encore le canon du pistolet. Poivrot. Le lit se réchauffa doucement. Salaud. Jacqueline ferma les yeux. Ordure. Elle savait de toute façon qu'elle ne dormirait pas.

Roger commanda encore puis encore. Il se demanda s'il arriverait à dormir après ça. L'alcool, loin de l'abrutir, lui avait éveillé l'esprit et maintenant, il se posait des questions. Que connaissait-il de ce type, après tout ?
Roger s'en souvenait très bien : il pleuvait ce jour-là, une grosse pluie qui avait contrarié en plein week-end ses velléités de barbecue. Il y avait eu une courte accalmie en soirée, juste le temps de susciter l'espoir puis cela avait repris de plus belle. Roger s'était alors transporté jusqu'à La petite Vitesse. Gérard aussi était accablé.
« À mon avis, ils vont annuler la partie, dit un habitué au comptoir, l’œil avisé sur le poste.
— Tu penses, dit Gérard, peuvent pas : tout le monde attend ça. Ça va jouer, je te le dis. »
Roger demande une autre bière. Aucune idée du futur vainqueur. Le match l'intéresse moyennement.
« Je prendrai un café, merci. »
L'homme qui s'est installé au comptoir près de Roger n'est pas un habitué. Gérard le reconnaît : il vient quelque fois, prend un café, jamais d'alcool.
« Avec un sucre ? »
L'homme acquiesce.
« Tu vois, Roger, fait Gérard en actionnant le percolateur, ce match-là, je préférerais encore le voir chez moi, tranquille dans mon fauteuil. Je mets la cassette, et j'ai la paix. C'est comme ça qu'il faut voir les matchs. »
L'habitué secoue la tête:
« Le direct, c'est le mieux. La cassette, c'est du réchauffé...
Y'aura toujours un couillon pour t'annoncer le score avant, non ?
— Ça arrive, accorde Gérard.
— Bof, tu sais moi, dit Roger, je ne regarde pas trop. Ma femme n'aime pas. Elle aime rien alors le foot, tu vois. Les matchs, si je veux les voir, faut que je vienne ici. »
Roger aime bien se laisser aller à raconter n'importe quoi au zinc, de préférence sur Jacqueline.
« Si elle ne voit pas son film, c'est toute une histoire. Je ne vais pas me battre avec elle quand même ! »
L'habitué prend un air désolé et solidaire.
Le client au café commande un autre café et l'habitué est suspendu au sifflet de l'arbitre qui donne enfin le coup d'envoi sous une pluie diluvienne. Immédiatement, une grappe de supporters s'agglutine au comptoir.
Roger opère un repli stratégique sur une table du fond. Là, au moins, il aura la paix pour exploser son high score à Super Mario. Roger saisit la Game Boy, l'allume et commence à s'agiter sur la chose. Il se dit que c'est une affaire de patience, qu'il finira par avoir la peau du niveau quatre, voilà : vingt-mille, la vache, il a jamais fait vingt-mille !
Roger est consterné. Il a fait game over.
« C'est vite prenant, ces jeux vidéo, n'est-ce pas ? »
Roger lève la tête : c'est le client au café ; il sourit:
« Une vraie saloperie, oui...
— Mon neveu en a une, j'y joue parfois...
— À Super Mario? demande Roger
— Non, Tétris. J'y passe des heures, je peux ? »
L'homme au café prend une chaise et s'installe face à Roger:
« Une bière, un whisky ?
— Une bière, oui, je veux bien.
— Une bière et un café, s'il vous plaît ! Moi c'est Benjamin. Ben.
— Roger, dit Roger. Il a l'air perplexe, se demande si ce type n'est pas une tante, quelque chose dans ce style :
— Vous buvez beaucoup de café, Ben. »
Voilà comment cela avait commencé: l'homme s'était installé à la table de Roger et ils avaient parlé.
« Et vous faites quoi dans la vie, Ben ?
— Je suis tueur à gages. »
Ce type devrait arrêter le café... se dit Roger.
« Et moi, je suis cosmonaute !
— Mais je ne plaisante pas, Roger, je suis vraiment tueur à gages. Ou si vous préférez, on me paye pour liquider certaines personnes. »
Voilà comment cela avait commencé : comme une plaisanterie. Que risquait Roger à pousser le bouchon ? C'est ce qu'il avait fait ensuite, comme avec sa femme : mener les choses le plus loin possible, par jeu, pour voir jusqu'où elles vont si on les y oblige. Par jeu. Que risquait-il?
« C'est facile de dire qu'on est un tueur, dit Roger. Qu'est-ce qui me le prouve ? Vous pouvez le prouver ? »
Il pouvait. Il avait sorti des coupures de presse d'une chemise : son press book.
Des disparitions, des morts non élucidées ou bien pour lesquelles on parlait de suicide, de règlements de compte, de crimes passionnels.
« Tout ça c'est moi. Dans la France entière. Sans me vanter, de la belle ouvrage. J'en ai liquidé pour dix ou onze perpétuités au moins et qui me connaît, Roger, vous pouvez me le dire ? »
C'était vrai : personne ne le connaissait et pourtant il ne se cachait pas. Un jour ici, un autre là. Un globe-trotter du crime qui avait vraiment l'air de ce qu'il était : fine moustache, grand maigre avec des mains osseuses, des cheveux coiffés à l'embusqué, une allure un peu guindée, rétro : une vraie caricature de gangster ancienne mode.
« Mon secret, voyez-vous Roger, c'est que je travaille petit et toujours en Freelance. Je fais de petits coups sans risques : des femmes infidèles, des maris volages, ou riches ou les deux mais pas de grosses pointures, jamais : des gens comme vous et moi, le quidam ; c'est l'idéal. Le notable attire les ennuis. Qui se soucie de l'anonyme, qui va vraiment se saigner pour dénicher autre chose derrière l'évidence que je propose à la police ? »
« Moi aussi , je peux découper des journaux, objecte Roger. Ça ne fait pas de moi un tueur !
— Bien sur, je ne vous demande pas de me croire ; d'ailleurs, si vous ne me croyez pas, ce n'est pas grave. Un jour ici, un autre ailleurs ! »
Roger se souvenait s'être demandé ce que voulait ce type au fond, pourquoi il s'était installé en face de lui pour déballer sa quincaillerie comme ça, pourquoi il semblait lui proposer ses services à demi-mots.
— Et si je vous dénonçais, Monsieur ? Je me lève là et je file dare-dare au poste. Non, mieux : je leur téléphone, hein, si je faisais ça ?
— Vous ne feriez pas ça, Roger
— Et pourquoi pas?
— Parce que ça ne servirait à rien, vous le savez : moi, je n'ai que quelques coupures de presse et ma bonne foi pour vous prouver qui je suis mais vous, Roger, vous, qu'est-ce vous auriez à offrir aux enquêteurs ? Rien, les racontars d'un Poivrot croisé dans un rade, des queues de cerises pour tout dire.
— Et puis, au fond de vous-même, vous savez bien que je pourrais vous être utile. Une opportunité comme moi, ça s'étudie.
— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, Benjamin...
— Je ne vous ai pas abordé par hasard, vous savez. Je ne fais rien par hasard du reste : très mauvais ça, le hasard, rien de mieux pour vous envoyer direct à la case zonzon.
— Continuez, dit Roger, ça m'intéresse.
— On dirait que ça n'a pas l'air d'aller très fort avec votre épouse ?
— De quoi je me mêle?
— De rien, ça ne me regarde pas. Je vous le répète : je suis une opportunité, rien de plus. Je peux régler des soucis ; je veux dire, les régler de façon définitive. Le reste, ce n'est pas mon affaire.
— Et qu'est-ce que vous savez de mes soucis, lance Roger, piqué au vif.
— L'essentiel, disons. Je suis dans la région depuis peu. Un tueur maniaque, de malheureuses victimes, je dois dire que c'est une chance pour nous, les petites fourmis du crime. Un terrain favorable pour y faire pousser quelques morts moins médiatiques, si vous voyez ce que je veux dire.
— C'est peut-être vous le maniaque, après tout, dit Roger.
— Alors là, pas du tout : ce type n'a aucune classe, aucun doigté. De la boucherie. J'avoue que cette histoire peut m'être utile mais je désapprouve ces méthodes...
— Et mes « soucis » dans tout ça  ?
— Cela fait plusieurs fois que je viens ici, vous savez. Je rôde, je renifle, je respire. C'est comme ça qu'on soulève les affaires. En écoutant, et l'intuition fait le reste. C'est ce que j'ai fait avec vous. Attention, ce n'est pas de l'espionnage, juste une pratique à la fois très rationnelle et intuitive. je vous ai écouté et voilà... .
— Voilà quoi ?
— Bref, pour me résumer, je pense que vous seriez d'accord pour que je vous soulage de votre femme.
Roger se souvenait qu'il avait pris ce gars pour un rigolo, un illuminé, une tantouze illuminée, tout ce temps, avec mépris et jusqu'à ce fameux « ...soulage de votre femme. »
C'est là que Ben avait pris un léger avantage, qu'il s'était immiscé au cœur de Roger, qu'il l'avait percé à jour.
« Je me trompe peut-être mais franchement, ça m'étonnerait. Cette relation semble vous peser et moi, hop ! Je vous en soulage, très facilement, sans soucis, avec très peu de formalités. Cela ne coûte qu'un peu d'argent. »
Roger se souvenait qu'il avait tenté un instant de reprendre le dessus et puis que l'autre enfin l'avait séduit, vaincu : Roger s'était laissé convaincre dans les arrêts de jeu, à deux partout. Rien de définitif, bien sûr, une première ébauche.
« Cinquante-mille francs d'avance, cinquante-mille à la livraison. Un travail propre, sérieux et garanti. »
PSG l'avait finalement emporté dans la prolongation et Roger avait serré la main de Ben. Ils avaient promis de se revoir pour constituer le dossier – car rien ne devait être laissé au hasard. C'est ce qu'ils avaient fait, quelques jours après. Même lieu, autour d'une bière et d'un café. D'abord, le projet s'était articulé autour d'une idée simple, qui avait fait ses preuves. Il fallait que cela ait l'air d'un cambriolage : l'homme entrait pour dérober quelques bibelots ; surpris par Jacqueline, le Colonel Moutarde lui fracassait le crâne, avec un chandelier, dans la bibliothèque. Puis il déguerpissait, laissant un joli désordre derrière lui et un cadavre. Aussi simple que cela.
Roger avait fait ses comptes : un nouveau départ dans la vie contre cent-mille francs, cela valait bien d'y investir les économies destinées à la nouvelle Peugeot.
Il avait fallu serrer les boulons, discuter le devis. Un peu comme lorsqu’on fait construire un pavillon, quand chaque partie se bat pour imposer son point de vue et qu’enfin, le consensus s’établit. Roger se souvenait s’être longtemps demandé s’il était judicieux d’afficher ses préférences, de vouloir imposer ses idées. Après tout, peut-être que cela ne se faisait pas dans ce milieu, peut-être qu’il fallait juste payer et attendre. Roger ne s’y était pas résolu : dès le début, l’idée du cambriolage lui avait paru conventionnelle, juste bon pour la télévision, et il s’y connaissait. Il en avait vu des séries, des feuilletons, suffisamment pour savoir que la police ne se laissait pas duper par ce genre de mise en scène. Roger s’en était finalement ouvert à Ben, non sans une pointe d’appréhension car il savait, pour l’avoir appris dans un épisode de Columbo que les tueurs à gage n’aiment pas trop qu’on leur dise ce qu’ils ont à faire.
« Ben, j’ai bien réfléchi, l’idée du cambriolage me paraît excellente, c’est vrai, mais...
— Mais elle ne vous plaît pas ?
— Oh non, pas du tout. C’est très astucieux et même économique si on y réfléchit bien : vous me volez et je fais fonctionner les assurances...
— De toute façon, il me semble que nous étions d’accord dés le départ, n’est-ce pas Roger ?
— Oui, mais disons que... Que j’ai changé d’avis. »
Roger se souvenait avoir rougi comme un gamin pris en faute. L’autre était resté impassible et l’avait fixé un long moment : oui, c’était bien le genre de gars à qui on ne doit pas apprendre son boulot.
«  Dites-moi, Roger, quand vous allez chez le garagiste pour une révision, comment cela se passe-t-il ?
— J’emmène la voiture et...
— Et vous la lui laissez. Il fait ce qu’il y a à faire dessus et quand c’est fini, vous la reprenez, vous payez et c’est tout, non ?
— Oui, mais je ne vois pas...
— Eh bien, disons que votre voiture et votre femme, c’est la même chose. Laissez faire le spécialiste, Roger. Je vous l’ai dit : c’est sans soucis, vous ne vous occupez de rien. »
Roger n’avait pas voulu en démordre et avait quand même donné son point de vue : il fallait, selon lui, profiter des circonstances. Ben l’avait dit lui-même : un tueur en série dans la région, c’est une aubaine. Pourquoi ne pas en profiter, pourquoi ne pas agir comme lui et tout lui coller sur le dos ?
« Je vous l’ai dit Roger, ce n’est pas ma tasse de thé. Je ne suis pas un boucher, Il est hors de question que j’utilise les méthodes de ce dingue. Désolé, ça n’entre pas dans mon forfait. »
C’était un peu comme lorsqu’on marchande une option qui n’était pas prévue au départ dans le contrat : on sait bien que l’autre va finir par dire oui, et qu’il suffit pour cela d’aligner les billets.
Finalement, après discussions et contre trente mille francs supplémentaires, Ben s’était laissé convaincre d’opérer avec une cisaille.
« Mais, je vous préviens, Roger : ce sera juste le minimum, disons une main ou un bras, pas au-delà » avait juste précisé Ben.

Jacqueline, onzième victime du maniaque à la cisaille, voilà du solide, du crédible. Rien n'avait été négligé ; Roger avait donné tous les détails utiles, la disposition des pièces dans la maison et la manière d'y pénétrer discrètement.
« Ce sera très simple, avait assuré Roger, elle dort comme un loir, vous n'en ferez qu'une bouchée. »
Benjamin avait souri, réglé les consommations. Poignée de main :
« Alors à moi de jouer » avait-il dit simplement avant de prendre congé et on ne l'avait plus revu dans le bar.

Roger regarda sa montre : il était trois heures et La petite vitesse commençait à se vider. Trois heures, déjà.
« C'est fait » pensa-t-il.
Roger rentra chez lui au petit matin, fatigué, impatient et terrifié à la fois.
Les lumières des gyrophares lui ouvrirent le chemin. Il y avait des policiers autour de la maison, certains entraient, d'autres sortaient. Ils prenaient des mesures, s'activaient comme de petites fourmis industrieuses. Quelques curieux en pyjama s'étaient massés aux abords du pavillon. Une journaliste plantée devant une caméra demandait au bord de l'hystérie qu'on retouche son maquillage. D'autres noircissaient fiévreusement un bloc-notes, posaient des questions aux badauds, interrogeaient de potentiels témoins. C'était un spectacle à l'américaine, quasi-irréel.
Roger comprit alors qu'il était veuf
« Votre femme est à l'Hôpital, rassurez-vous : elle n'a rien. Elle est juste choquée. Vous pourrez la voir bientôt. »
Le policier expliqua ensuite à Roger que son épouse deviendrait sans doute une vedette nationale après ce qu'elle venait de faire :
« Elle ne lui a laissé aucune chance, vous savez : une balle dans l'épaule et une autre logée en pleine tête. Le gars n'a pas dû avoir le temps de comprendre ce qu'il lui arrivait. »
Roger comprit, lui, qu'il venait de perdre une demi Peugeot d'acompte.


Jacqueline devint en effet une vedette l'espace de quelques semaines. On l'invita dans des talk-shows à la télévision, puis à un débat radiophonique sur l'autodéfense. Elle signa un livre écrit par un nègre où elle relatait son expérience et le dédicaça dans les supermarchés de la région.
Elle refusa ensuite toutes les autres propositions. Les choses s’apaisèrent peu à peu. Marignac retrouva le calme. Les meurtres avaient cessé et le tueur en série n'était plus qu'un mauvais souvenir que chacun, Jacqueline en particulier, cherchait à inhumer.
Comme elle avait gagné un peu d’argent avec son livre, Jacqueline et Roger prirent la décision de déménager au bout de quelques mois. Ils s'installèrent plus à l'Ouest, dans une belle maison de caractère. Cette histoire les avait rapprochés, avait donné à leur couple un second souffle.
C'est du moins ce qu'imaginait Jacqueline : Roger, lui, ruminait en silence et cherchait toujours au fond de lui ce sursaut de courage qui, enfin, ferait de Jacqueline sa onzième victime.

PRIX

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prijgany prijgany · il y a
Un petit coup de pouce, cyril;+1
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Fred Panassac · il y a
Ah ce Roger, quel cachottier ! + 1
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Utilisateur désactivé · il y a
L'auteur de la nouvelle a disparu....."Pas de nouvelle, bonne nouvelle", enfin, je vous le souhaite... A bientôt sur ma page, peut-être...
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Zalma Solange Schneider · il y a
Mon vote pour cette histoire bien menée, bien racontée !
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Laurent Lagarde · il y a
Entre "papas" de tueurs en série, normal de se soutenir :-) J'ai beaucoup aimé.
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Chris Artenzik · il y a
Merci pour ce moment, vous pouvez aussi me découvrir.
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Claudine Lehot · il y a
Quel frôle de couple, quelle histoire, j'ai bien aimé ...
si vous voulez me soutenir : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-theatre-de-la-vie

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M. Iraje · il y a
MORTEL ! Jusqu'au bout ☺☺☺
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Br'rn · il y a
Sacré Roger ! Bien joué, mais à mon avis Jacqueline va lui donner du fil à retordre...
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Chantal Parduyns · il y a
Comme c'est joliment tourné ! J'ai adoré. Merci !

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