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En compétition

Pfff ! Que c’est long ! Que j’en ai marre d’attendre ! Et cette chaise en plastique orange, c’est moche et ça colle ! La dernière fois, avec la chaleur, je me suis relevée avec une large tache humide sur ma jolie robe. On aurait dit que, bref…
Bonjour, je réponds à l’homme qui entre dans la salle d’attente. Je l’ai déjà vu ici ? Je ne crois pas. On pourrait faire connaissance, ça passerait le temps. Je le regarde discrètement. Discrètement, est-ce bien nécessaire ? Il est plongé dans l’étude approfondie de ses chaussures. Soit il essaie d’évaluer la longueur des lacets, soit il compte les points de couture, soit… je m’en fous. Mais qu’est-ce que c’est long ! Elle raconte sa vie l’autre ! En même temps, ici… Il est plutôt beau gosse. Allez ! je me lance bonjour, je m’appelle… Non, entrée en matière nullissime. Et peu importe, comment je m’appelle. C’est sans intérêt. Ces deux mots, nom et prénom, qui sont mon identité étaient il y a peu de temps encore aussi insignifiants que mon existence et vice-versa. J’approche de la quarantaine. J’exerce un métier sans intérêt dans une entreprise sans intérêt, mais je suis très bien rémunérée. Je ne vais jamais au self, j’amène mon repas. Végétarienne, je mange sans gluten et bio naturellement ! Je n’ai aucune affinité avec mes collègues. Je ne parle à personne, toutes ces femmes me soûlent.
Chaque matin, du lundi au vendredi, je prends ma voiture pour me rendre à la gare. Là, je prends un train, c’est en général ce qu’on fait dans une gare. À moins qu’on vienne y attendre quelqu’un. Moi, je n’attends personne et personne ne m’attend. En clair, je n’ai pas d’amoureux. Je prends ensuite un métro bondé, matin et soir.
Je suis propriétaire de mon studio. Comme je vis seule, à quoi servirait un plus grand espace ? J’ai des économies à la banque, un PEL un PER un LEP et un portefeuille d’actions. J’ai toutes les chaînes du câble et je suis équipée d’une domotique high-tech (pas moi, l’appart). Je peux allumer le chauffage, ouvrir et fermer les volets, remplir la gamelle du chat... tout ça à distance. Il y a même une voix qui me souhaite la bienvenue lorsque j’arrive. Triste mais high-tech, et vice-versa.
J’ai même la liste des courses qui se met à jour au fur et à mesure que je vide mon frigo ou mes placards par un système de scan qui calcule également les calories que je consomme (pas simple, simple, mais ça m’occupe) ainsi qu’une montre connectée qui indique celles que je dépense pendant mon jogging. Deux fois par semaine, je me rends à la salle de sport, pardon, au studio de fitness, où je m’esquinte à me fabriquer un corps de rêve qui ne fait rêver personne. Je cours comme une débile sur un tapis devant un écran où une route défile au milieu d’une nature dont la beauté est à couper le souffle (déjà que je n’en ai pas beaucoup). Les effluves environnants et nauséabonds des corps qui se démènent me donnent la nausée. J’aimerais me boucher le nez, mais comme je dois tenir cette fichue barre… J’ai pensé à mettre un pince-narines, mais il paraît que l’insociabilité à ses limites.
Bref jusqu’à présent j’étais en vie, mais je n’existais pas. Voilà !
Ouh… Mais qu’est-ce que c’est long. Pour une fois que je suis à l’heure, ça m’apprendra, tiens !
Le soir je mangeais des légumes bouillis avec tout plein de graines de couleurs dessus et des herbes pour le goût, un yaourt au soja pêche sureau que j’alternais avec une crème de riz framboise litchi. Le dimanche, je m’offrais un petit plus, une tranche de carrotcake « fait maison », il fallait bien amortir les cours de cuisine vegan. Je le coupais en parts rigoureusement égales d’une épaisseur de deux centimètres et j’en décongelais une tranche pour fêter la fin d’un week-end toujours affligeant. Je l’accompagnais d’un thé vert non sucré. Après avoir regardé une niaiserie à la télé en tricotant des chaussons multicolores sensés égayer mes soirées d’hiver, je m’installais devant mon Mac Book avec mon infusion, ma tranche de cake (à savoir laquelle) et je me connectais à Facebook.
Jusqu’alors, je pratiquais un voyeurisme anonyme. Je ne likais pas, je ne laissais aucun smiley ou autre émoticône, et bien sûr aucun commentaire. Je me contentais de me promener dans la vie des autres. Le seul accueil que je recevais était celui de ma page perso. Et peu de soi-disant amis : une ex-collègue d’une ex-boite de mon ex-période que j’intitulerais « essais relationnels en tous genres », une vague connaissance hypocondriaque spécialisée dans les posts du style « Apprenez les 7 points qui vous permettront de détecter la crise cardiaque » en passant par « Comment éviter les infections urinaires » ou encore « Les principaux symptômes de la maladie de Lime » et j’en passe… Cette fille me filait le cafard, j’ai fini par la supprimer virtuellement bien sûr ! Après, deux nanas gratifiant la toile de l’évolution de leurs charmants bambins pour recevoir plein de petits cœurs tout mimi de leurs copines. Un clic d’acceptation est si vite arrivé ! Aucun homme, même par cliquage accidentel…
Puis, un jour…
Un jour, il y a eu Elle. Elle qui réussit tout et à qui tout réussit ! Elle, DRH chez Hélicoco Design, qui part à Londres pour les soldes d’Harrods, Elle qui porte les « dernières » créations de chez Truc Much, Elle et sa crinière blonde digne d’une pub pour L’Oréal. Elle qui le vaut bien ! Elle qui se la pète grave !
Je l’avais retrouvée !
Elle m’avait fait chier au lycée puis à la fac. Elle, lorsqu’elle réussissait à me faire la pige des meilleures notes, relevait un buste triomphant. C’était le seul terrain sur lequel je pouvais l’affronter (pas la poitrine, les études). J’ai toujours été une tronche, mais moche. La moche avec des petites lunettes rondes, des cheveux gras tirés au max par un élastique qui s’effiloche et des ballerines aussi plates que ses seins. Elle qui avait réussi l’exploit de me coller à la peau jusqu’à s’immiscer dans chaque neurone de mon cerveau sans même s’apercevoir que j’existais.
Je l’ai retrouvée !
Son mur regorge, déborde, dégouline de ses nombreuses activités. On se croirait dans cette littérature enfantine qui faisait dans mon enfance, la joie des petites filles. Martine à la plage, Martine fait du ski, de la moto… Non, Elle ne s’appelle pas Martine, trop commun, pas assez chic ! Elle, s’appelle Ambre, la reine du selfie, l’impératrice de l’égoportrait.
Le célibat est la seule chose que nous ayons en commun. La différence est sans conteste la façon dont nous le vivions. Je questionnais régulièrement Mister Google pour repérer où Elle s’habillait. Ce magnifique perfecto rose et gris par exemple. Ah quand même ! Prohibitif le prix ! Tant pis, je le voulais. Je savais où Elle habitait, je savais où Elle travaillait. J’étais sûre qu’Elle twittait un max, qu’Elle avait un paquet de followers. C’est simple, Elle me pourrissait la vie, mais je ne pouvais m’empêcher de l’espionner.
J’ai tout essayé : le somnifère, le ciné, rentrer tard. Pas possible ! Plus fort que moi. Il fallait que je me connecte sur sa page chaque soir.
Aujourd’hui est un jour important. Je vais lui dire à l’autre qui me fait poireauter depuis quarante-cinq minutes ! Le parfum de cette bonne femme qui vient d’entrer, mais quelle horreur ! Et l’autre avec ses pompes !
J’en étais où ? Oui. L’autre soir, je me connecte et je vois tout de suite qu’Elle a changé de rouge à lèvres. Je grossis la photo et hop ! Capture d’écran. Texture mate ou velours ? Le lendemain, je file à la parfumerie. Je gonfle la vendeuse, portable en main, photo à l’appui jusqu’à trouver la teinte exacte, peu importe la marque, peu importe le prix… Je porte les mêmes chaussures, les mêmes jeans moulants, j’ai teint mes cheveux de la même couleur que les siens. Mes efforts pour sculpter mon corps sont enfin payants, je lui ressemble ! Même mieux, on dirait Elle.
Je manque de personnalité ? Et alors qui est-ce que ça dérange ? Maintenant les hommes se retournent sur mon passage. Elle s’affiche devant chez « Prunier » avec sa nouvelle conquête. Moi je serai photographié à l’intérieur avec un mec encore plus top que le sien ! Ah ça ! Il va y en avoir, des blonds, des bruns, des beaux ténébreux, cheveux au vent, des semblables à ceux qui défilent sur les podiums, des qui à peine sortis de leur shooting courront me rejoindre.
Ça valse pour Elle ? Pour moi ce sera Danse avec les Stars ! Passer de bras en bras, légère et détachée, avec le même sourire « fraîcheur de vivre » qu’Elle, (penser à me faire blanchir les dents).
Finis les années sombres ! Terminé le temps où je m’endormais noyée dans des larmes de rage. Je dévore les magazines féminins. Je suis abonnée à Vanity Fair. Je sais à présent ce que sont les Bobos, les Métros. La Fashion Week, les expos à ne surtout pas manquer, tout ça est devenu mon quotidien. Ça m’a demandé de l’énergie, mais j’y suis arrivée. Je suis enfin devenue superficielle comme Elle ! Mais ça ne me suffit pas. Je ne me sens pas encore à sa hauteur et pourquoi ? Parce qu’Elle continue dans le toujours plus, toujours mieux.
Elle est partie à Londres un week-end et bien moi j’ai pris un billet pour New York et réservé au Standard High Line au cœur de Manhattan avec une vue à couper le souffle sur l’Hudson au travers des parois de verre de ma suite.
Mon banquier m’a téléphoné en pleurant. Il voulait s’assurer que ma carte bleue ne m’avait pas été volée. New York ! Déjà Londres la semaine précédente. Oh ! C’est mon argent. Et puis c’est quoi cette histoire ? J’ai pas été à Londres ! Il a disjoncté ou quoi ! Je lui ai répondu qu’il vende mon portefeuille d’actions, il s’est effondré. Bien fait ! Je n’aime pas ce type avec son costume de supermarché !
Ma semaine dans la ville qui ne dort jamais a été amazing. Shopping sur la 5 th, j’ai dévalisé Victoria Secret, j’ai acheté des sous-vêtements rouges avec rebords en fourrure blanche pour fêter Noël, pas vraiment pratique, mais tellement so crazy ! J’ai enchaîné les soirées. Jeff, Mattew, Christopher, Ryan, Isaac, Justin, un par jour, photographiée pendue à leur cou, une jambe repliée laissant apparaître la semelle rouge de mes stilettos. Mais attention je n’ai pas couché ! Je donnais pour plus tard des rendez-vous, des « dates », auxquels je n’allais pas. Je sais c’est moche, mais nécessaire pour tester mon tout nouveau pouvoir de séduction. Un entraînement en quelque sorte pour me hisser à son niveau à Elle.
Hier, je regardais les photos basculées de mon I-phone vers mon Mac Book Pro (j’ai changé pour le « dernier » de chez Apple) quand la sonnerie du téléphone m’a arrachée à cette contemplation des plus satisfaisantes. Si c’était encore le gars de la banque, il allait m’entendre !
Bonjour, Mademoiselle, ici la secrétaire du docteur Deurf. Vous n’êtes pas venue la semaine dernière. Vous devrez donc régler la séance avec celle de cet après-midi.
Oh merde ! J’avais totalement oublié.
— Désolée, j’étais en voyage. De toute façon, je ne souhaite pas continuer mes séances.
— Vous avez signé un protocole qui n’est pas arrivé à son terme. Ça n’est pas à vous de
prendre cette décision. Vous en parlerez avec lui. Soyez là à 14 h précises.
Gnagnagna ! Ras-le-bol de ce suivi. Je vais parfaitement bien. Plus d’état d’âme, je m’éclate, j’ai la vie que je voulais, avec le fric claqué chez lui, il s’est sûrement fait construire une piscine. Bon, ça je ne lui dirais pas. J’avais juste quelques doutes, tout au plus, quelques réajustements. Je suis devenue une autre personne ! Je peux aller jusqu’à lui affirmer que c’est grâce à lui, à son fabuleux travail avec moi, oui ça je peux… Ma décision est prise. Je ne lui parle plus d’Elle et je l’informe de toutes les belles choses que j’ai réussies. Comme ça, il verra que je n’ai plus besoin de ces séances. La porte s’ouvre, enfin !
— Bonjour Docteur.
— Entrez. Vous savez que vous devez venir régulièrement ?
— J’étais en voyage. J’aimerais justement vous en parler.
— Très bien, très bien… Reprenons là où nous en étions restés, il y a quinze jours.

Alors, qui s’assoit dans ce fauteuil aujourd’hui ? Martine ou Ambre ?

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Viviane Fournier · il y a
j'ai beaucoup aimé ... la réalité un rien caricaturale et la solitude aussi derrière tout ça ! Très beau !
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Michèle Perrault · il y a
Merci beaucoup.
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Isa. C · il y a
J'ai ADORÉ !!
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Chantal Sourire · il y a
De l'humour grinçant, votre personnage n'a pas fini de s'allonger sur le divan...Courage !
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Lise Dupuis · il y a
Belle histoire qui se lit tout d'un trait. Merci.
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Michèle Perrault · il y a
Merci à chacune et chacun pour vos commentaires. Comme cela vous a plu, je vais poster d'autres nouvelles sorties de mon tiroir d'ici quelques jours. A bientôt !
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Paul Jomon · il y a
C'est du pur délire, qui commence sage et rangé et finit débridé et déstructuré. Où se trouve le point de rupture entre mimétisme et dédoublement de la personnalité ? Où se trouve la part du réel dans la métamorphose ? C'est très drôle, tant par la situation qui ne s’éclaire qu'avec la toute dernière phrase que par la malice des propos.
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Mireille Béranger · il y a
Comme j'ai ri ! Afin de faire durer le plaisir, je vais récapituler...
J'ai ri pour l'étude approfondie des chaussures (soit leur propriétaire essayait d'évaluer la longueur des lacets, soit il comptait les points de couture !)... J'ai ri aussi en lisant : "Toutes les femmes me soûlent" ou encore "Je n'aime pas ce type avec son costume de supermarché" !... J'ai ri à l'évocation du yaourt au soja pêche sureau, du tricotage de chaussons multicolores, des sous-vêtements rouges avec rebords en fourrure blanche pour fêter Noël (ah, c'est drôle !)... Mais encore et encore en imaginant le parfum de la bonne femme venant d'entrer (mais quelle horreur !)...
Quant à Martine - qui ne s'appelle pas Martine car c'est trop commun, mais Ambre ! - elle avait fait assez chier (je cite !) la narratrice au lycée puis à la fac ! Bon, la morale est sauve ! Elle n'a pas couché... Mais je crois que le Psy a encore bien du pain sur la planche !
Le style est tellement vif, l'esprit tellement "drôlatique", l'écriture sans aucune faille que, inutile de vous le préciser Michèle, mon moment de lecture fut particulièrement agréable. Une véritable récréation.
Merci. Et un retentissant bravo !

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J.M. Raynaud · il y a
Un petit air de JF partage appartement... Une lecture utra moderne et donc plaisante
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Keith Simmonds · il y a
Un itinéraire dans un labyrinthe existentiel ! Une invitation à venir accueillir “l’Exilé” qui est en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une métamorphose qui se produit au fur et à mesure qu'on entre dans le sujet au point qu'on ne sait plus qui est qui.
Une alchimie.

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