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Extrait du petit précis de mécanique pour voyager dans le temps

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Oldup

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Il n'est pas compliqué de voyager dans le temps. Il suffit de plier l'époque et le lieu que l'on veut visiter. Ensuite, on ramène cet espace et ce temps à soi, on découpe une fenêtre et il ne reste plus qu'à passer la tête. Je vous l'avais bien dit : rien de plus simple !

Simple, oui. Comme de se poser là, à l’affût. Prêt pour la chasse au grand fauve.
La redingote le grattait un peu en haut du dos. Il avait préféré poser le chapeau haut-de-forme devant lui, plutôt que de jouer les équilibristes. Pas facile de le maintenir stable sur sa tête, sans s’y être entraîné. Il commanda une bière. Comment faire autrement ? Son allemand était trop pauvre pour qu’il se risqua à un autre breuvage. Et puis, quelle importance. Ein Bier, bitte ! Il bredouilla quelques ja, ja, ja wohl en réponse aux interrogations, pour lui incompréhensibles, de la serveuse. Elle s’éloignait déjà dans un sourire professionnel.
Ne restait qu’à être patient : 2 octobre, 11 heures. Il n’allait pas tarder.
Il y avait trop de monde dans cette brasserie de la Weihburggasse. Les viennois matinaux dévoraient déjà de gigantesques escalopes panées débordant des assiettes, comme des jupons jaunes sur de replets derrières. Schnaps, verres de vin, de bière et des tasses de café volaient des plateaux aux tables, et aussi vite des tables aux fonds des gosiers. Cela résonnait d’un brouhaha cosmopolite. Cela graillonnait le saindoux et la sueur froide. Couteaux et fourchettes tintinnabulaient de concert, joyeusement accompagnés d’éclats de rire, de rots et de déglutissements gourmands.
Les poutres sombres du plafond s’assortissaient mal aux paravents dorés, façon Klimt. Mais c’était ça la mode du moment. La mode 1907.
Qu’est-ce qu’il foutait l’artiste ? Normalement, il devait déjà avoir vu les résultats. Enfin : vu que son nom n’apparaissait pas sur la liste des lauréats. Il devait avoir demandé un entretien au directeur pour lui signaler cette erreur, directeur qui lui avait confirmé l’exactitude des notes. Il n’était pas reçu. C’était un garçon qui ne doutait de rien, et certainement pas de lui-même. Il ne s’était pas un seul instant préparé à cette éventualité. Ça avait du le sécher, comme un uppercut de Tommy Burns. Tommy Burns, le champion des poids lourds. Quand tu entreprends un tel voyage, tu te documentes un minimum.
La choppe d’un litre glissa devant lui, aspergeant la table usée de gouttelettes mousseuses, aussitôt absorbées par les fibres de bois assoiffées. La jeune femme en costume bavarois resta là, lui souriant :”Vous l’attendez aussi ? M’est avis que vous n’êtes pas le seul.” Elle s’éloigna pouffant, espiègle, goguenarde, narquoise et entraînant derrière elle tous les adjectifs qui expriment la moquerie teintée d’un zeste de charme malicieux. Déclenchant même une avalanche de questions, auxquelles se mêlaient des sensations douloureusement délicieuses. Qui tordaient tripes et boyaux, poussant son cœur au bord des lèvres, tentant l’impossible évasion. Qui faisaient crépiter thalamus, même hypophyse et hypothalamus si l’on avait fait trop de cheval et qu’on ignorait l’orthographe. Un peu groggy, il la regarda s’éloigner une nouvelle fois en direction du bar.
Elle lui avait parlé en français. Elle savait ce qu’il faisait ici. Elle lui avait souri. S’il avait encore su son latin, pour le coup, il l’aurait définitivement perdu.
La sortie de deux braillards alcoolisés attira son attention. Heureusement, sinon il n’aurait pas remarqué la frêle silhouette qui se faufilait à l’intérieur. C’était lui. Il arrivait enfin.
- Herr ! Herr ! Komm hier !
Le jeune homme, les épaules basses, s’affala sur une chaise, rejoignant la tablée qui venait de l’interpeller. Il restait amorphe, malgré les grandes claques dans le dos que lui prodiguaient les convives.
- Regarde bien. M’ont pas l’air vraiment catholiques, ces acolytes là.
Elle lui susurrait dans l’oreille et cela produisit comme des crépitements électriques lorsque l’air qu’elle expirait caressa son conduit auditif. C’était donc ça. Elle aussi avait créé la grande pliure. Lorsqu’elle lui toucha le bras, d’imperceptibles étincelles parcoururent le point de contact.
- Tu filmes ? Ce serait dommage de rater ça. Il semble vraiment abattu. Crois-tu qu’il leur raconte son échec, ou bien est-il trop fier ? Pour l’instant il ressemble plutôt à une serpillière, de celles qui épongent les planchers de l’Octoberfest. Tu paries qu’il va s’en prendre une fameuse ? Ou est-il déjà végétarien et dédaigneux de toutes formes d’excès ?
Son rire fusa à nouveau. Les étincelles se firent plus nombreuses, mais son bras ne le faisait pas souffrir. Il était tétanisé, ressentant seulement son étreinte venue de si loin.
- Viens rapprochons-nous. Ça va devenir intéressant.
Il ne leur serait pas possible d’en savoir plus sur son état d’esprit présent. Un grand gaillard se leva de table, brandissant un spectaculaire pistolet Mauser.
- Adolf Hitler, tu seras une infâme pourriture. Au nom de tous les miens et de ton inhumanité, je dois t’éliminer !
Voilà un discours qui avait dû être répéter maintes et maintes fois. Le Führer en devenir regardait indifférent le canon pointé au dessus de son nez. La lame-chargeur laissait apparaître une rangée de balles qui sembla comme aspirée par l’arme lorsque l’homme appuya plusieurs fois sur la gâchette. Les détonations résonnèrent dans la taverne, précédant de peu les hurlements des clients qui se jetaient au sol, avant de se précipiter vers toutes les issues possibles. Quelques uns restèrent immobiles, plus curieux qu’effrayés. Eux seuls remarquèrent les éclats bleutés qui fusèrent là où les projectiles auraient dû atteindre leur cible. Adolf, les yeux grands ouverts, observait son agresseur, un sourire extatique au coin des lèvres. Il semblait évident qu’il avait déjà dû observer de tels prodiges lors des dix-huit premières années de son existence. Pas étonnant qu’il se su assuré d’un futur hors norme. Ceux là même, qui voulaient qu’il n’exista jamais, avaient renforcé et orienté sa destinée. Les balles ne le blessaient pas, bientôt il n’aurait plus aucun doute que Wotan l’observant d’en haut des tours du Walhalla lui assignerait un jour sa mission. Les balles ne le blessaient pas, mieux que cela, le tireur poussa un cri et s’effondra. L’un de ses projectile semblant l’avoir atteint.
Atterré par ce spectacle, il eut juste le temps de l’entendre une dernière fois :
- Rendez-vous à la frontière Kilo-Tango.
Et elle disparut. Pas par la porte, non, comme cela instantanément. L’instant d’avant, elle était là. L’instant d’après, pfuit. Pire encore, les autres spectateurs disparaissaient l’un après l’autre, sous les yeux du peintre en non devenir béat.
Manquant d’air pour retrouver son souffle après ce long moment d’apnée involontaire, il décida qu’il n’avait plus rien à faire ici. Trop énervé pour respecter la règle qui préconisait de ne pas se faire remarquer. Quelle importance ? Démonstration était faite qu’il n’y avait aucun risque de chambouler le temps, puisque ce qui est passé est passé.
Et il disparut.
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