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Extrait de "L'ombre d'une imposture". Mon premier roman.

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Marie Vincent

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20

p72
Le personnage principal, JPC, jeune homme névrosé, est dans une librairie et vient de "faire la connaissance" du premier roman de Virginia Manstill. Roman conseillé par son libraire...
Il s'adresse à Virginia en disant "tu".

Tu sais, on dit souvent que la première impression est toujours la bonne. Je l’avoue, tu m’as intrigué. J’avais envie de te connaître. Mon libraire enthousiaste me disait de ne pas me fier au titre, il n’y avait absolument rien de triste dans cette histoire, certes elle finissait mal, mais elle était différente de tout ce que j’avais pu lire auparavant, non, aucune comparaison. Le remerciant, je pris le livre, ton livre, payai et sortis de la librairie, tout content de mon nouvel achat. Cela faisait des plombes que je n’avais rien acheté. À part des paquets de chips. Et je savais que ce livre allait me durer plus longtemps qu’un paquet de chips. Une fois rentré, je m’allongeai sur le lit pour entreprendre la lecture de ton premier roman. J’étais seul, Steven était parti travailler. Par chance, on n’entendait plus de coups de marteau, rien que le bruit familier des voitures qui passaient dans la rue sur le sol mouillé, comme un tissu que l’on froisse, de la soie, ou du satin, je ne suis pas expert en tissus. Je contemplai un instant la couverture du livre que j’avais entre les mains, l’ouvris : « À Jonathan... » C’était la dédicace.

Ce roman, TON roman, je le lus d’une traite, à m’en faire mal aux yeux, à oublier de fumer. Et lorsque j’arrivai à la fin, les derniers mots, je restai médusé. L’intrigue, le style, tout me plaisait. Je me reprochai presque d’avoir fini aussi vite ! Je revenais à la première page. Feuilletais quelques chapitres, m’extasiais sur telle ou telle phrase, telle ou telle image. Tu m’avais envoûté. Le lendemain matin, je me levai de bonne heure et me précipitai à la librairie pour acheter le tome deux de la saga des sept jours de Virginia Manstill : Un certain lundi à Madrid. Dans l’escalier, je croisai un ouvrier. Voyant ma tête (la tête de quelqu’un qui n’avait pas dormi), il fut sans doute pris de pitié, car il me dit : « Vous en faites pas, c’est aujourd’hui qu’on finit les travaux. »
Alléluia !

Lire les sept romans qui constituaient ta saga ne me prit pas beaucoup de temps. Je finis en beauté par Autopsie d’un samedi passé à la campagne. N’arrivant pas à me faire à l’idée qu’il n’y aurait pas de suite, j’entrepris de tout relire depuis le début. Puis de tout relire en surlignant certains passages, certaines phrases qui m’avaient ébloui et que je décidai d’apprendre par cœur. Puis de tout relire en prenant des notes, dans la marge. Ainsi, de mars à juin, je ne vécus qu’à travers le désir et l’espoir de m’approcher toujours un peu plus près de toi, grâce à tes mots. Ne garder que tes mots. Oublier mes maux.Après avoir extirpé tout ce que je pouvais des sept romans qui avaient changé ma vie, je commençais donc à me ronger les ongles en attendant un moyen plus direct de faire ta connaissance.
Ma prière fut exaucée, début juin. Je te rencontrerais par écran interposé. J’avais lu dans Télérama que tu allais être invitée sur leplateau d’Apostrophes, pour l’avant-dernière émission — la dernière étant prévue fin juin, juste avant les grandes vacances. Ainsi, nous allions assister, en ce mois de juin 1990, au chant du cygne d’un rendez-vous hebdomadaire qui avait, pendant quinze ans, rythmé la vie littéraire française. Apostrophes, la grand-messe de la littérature dans les années 80. Émission culte, animée avec calme et pertinence par son plus fervent porte-parole, Bernard Pivot, veste en tweed, cheveux souples et bonne bouille, maniant ses lunettes avec la dextérité d’un chef d’orchestre. Un passage dans cette émission avait des incidences directes sur la vente des livres qui y étaient présentés, le Graal pour celui qui y avait son ticket d’entrée. Tu le savais, s’il n’y avait qu’une émission à faire — tu détestais les plateaux —, c’était celle-là. Tu ne pouvais pas y échapper. C’est là, dans ce temple des lettres classiques et modernes, que je t’ai vue pour la première fois. Je me souviens encore du thème de l’émission :
Pourquoi le roman est-il un genre increvable ?

Je te revois, dans ta robe en mousseline à l’imprimé fleuri un peu démodée, copie presque conforme de celle d’une autre invitée prestigieuse : Dominique Rolin, membre de l’Académie royale de Belgique. Je te revois en train de baisser les yeux, au moment où, dans son va-et-vient entre les invités, l’œil de la caméra fit un instant une pause sur ton visage. Tu paraissais si jeune ! Tes cheveux châtains, illuminés par des reflets d’un roux écureuil, étaient attachés en une grosse tresse reposant sur ton épaule, comme une offrande, tout en délicatesse. Le fantasme de la femme romantique et éthérée. Femme fleur, d’un autre temps, d’une autre époque, au visage fin, à la peau diaphane et au regard fuyant. Pas du tout mon genre. J’étais presque déçu. Pourtant, tu
m’as tapé dans l’œil. Car, au-delà de tes airs de jeune vierge digne, triste et sérieuse, ce qui a fait la différence, qui a trouvé grâce à mes yeux, ce sont tes yeux, lorsque, après avoir balayé le plateau du regard, tu as fixé la caméra, une à deux secondes, pas plus. Deux billes d’un noir charbon, de celui qui vient des profondeurs de la mine. Le contraste entre l’obscur de tes yeux et la blancheur de ta peau était si flagrant que je me suis même demandé si je n’avais pas besoin de régler les couleurs de mon écran de télévision. Mais non. Coup de grisou. Effets immédiats. Puis ton regard s’évade, ailleurs. Et déjà, je savais. Je savais que je te suivrais jusqu’au bout, jusqu’au fond de la mine, de tes abîmes, car tu étais une de ces femmes-là, une femme dont on veut percer les secrets. D’une voix claire, posée, tu as alors enchaîné sur la réponse de Bernard Clavel pour qui le succès du roman venait du fait que tout le monde voudrait être romancier. « Tout le monde voudrait être romancier, mais voyez-vous... moi, je crois... que le roman n’est pas à la portée de tout le monde. Le roman est un aspirateur, si vous n’en changez pas le sac fréquemment, il s’engorge... je veux dire... peu de gens savent quel est ce moment... le moment où l’on doit changer le sac et jeter la poussière... à la poubelle. Oui, il faut savoir jeter... recommencer. Se débarrasser des encombrants. C’est en cela que le roman est un genre increvable... mes romans, je crois, c’est de la poussière recyclée, des inspirations diverses, pour créer du
neuf, arriver à quelque chose de propre, vous comprenez ? »
Silence.
Bernard Pivot enchaîna très vite sur le nouveau roman de
Yann Queffelec. Je n’avais pas tout compris, mais j’étais conquis.
20

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Emsie · il y a
Bravo, Marie ! Ça fonctionne parfaitement, l'écriture sobre mais élégante, le rythme, les questions que l'on se pose déjà… On est tout de suite "à fond" avec le personnage, c'est un signe.
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Marie Vincent · il y a
Merci!
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Loute · il y a
Magnifique moment de découverte !
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Marie Vincent · il y a
Merci !
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Didier Poussin · il y a
Rêver de l ' irréel
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Blin · il y a
Agréable et raffiné. Ecriture élégante et subtile.
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Marie Vincent · il y a
Ah ben vous m'avez très bien décrite :)
Joking :)
Merci de ce passage, je suis passée moi aussi vous lire et n'étant pas très bonne critique je ne vous offre qu'un pauvre numéro 5, comme celui de Miss M.

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Blin · il y a
Merci à vous mais ce qui me plaît, moi, c'est l'analyse d'un texte, aussi courte soit-elle. Merci quand même d'être venue me lire (malgré mon langage abscons à vos yeux, hi,hi,hi)
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Caroline Rota · il y a
J’aime beaucoup ! Vivement l’ensemble de l’histoire !
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Marie Vincent · il y a
Merci !
Si cela vous dit vous pouvez le télécharger sur amazon ;)

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RAC · il y a
Ca donne envie de lire le reste, bravo ! A bientôt chez vous ou chez moi...
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Marie Vincent · il y a
Merci!
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Dimaria Gbénou · il y a
Bien. Je like et m'abonne, en espérant lire d'autres merveilles. Au cas où le temps vous le permettrait, je vous invite à découvrir ma caverne composée de deux textes en compétition " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Marie Vincent · il y a
Merci pour ce passage :)
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Chorouk Naim · il y a
Joli texte.
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Lolanou · il y a
Je vous découvre et je suis conquise !
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Marie Vincent · il y a
Merci pour ce passage !
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Fabregas Agblemagnon · il y a
bravo pour cette oeuvre.soutenez mon oeuvre ici (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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