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FINALISTE
Sélection Public

- Thomas -
Je roule en direction de l’hôpital. J'allume l'autoradio. J'allume une clope. Il fait nuit et particulièrement froid ce soir. Je réfléchis à ce que je vais dire. Tout est confus dans ma tête. Je vais faire confiance à l'improvisation, comme d'habitude.

J'arrive à destination. Les lumières de la ville tentent de rendre les lieux un peu plus chaleureux, mais le secteur est désert et peu accueillant. David Bowie chante la vie sur mars dans ma voiture. Ça colle bien, l'endroit, excentré du centre-ville, semble loin de tout. J'appréhende un peu cette rencontre. Dernier virage à gauche, je passe le pont et j'aperçois les néons du restaurant. Des reflets rouges dans les flaques. Je me gare et juste avant de sortir de la voiture, je jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Mon visage est fatigué. Je me dirige vers le clignotement lumineux. La nuit est calme. Par réflexe, je vérifie la poche intérieure de ma veste en cuir avant d'entrer.

En franchissant la porte, j'entends alors les gens attablés qui parlent fort. Une odeur de cuisine italienne. Le patron se dirige vers moi et me demande comment je vais. Je ne lui réponds pas. Quelqu'un me fait signe au fond de la salle. Il est là, il m'attend. Je prends congé du patron qui tient absolument à m'offrir quelque chose. Je traverse la salle bondée et surchauffée et arrive à une table légèrement à l'écart des autres. Le journaliste se lève et me serre la main. Il est plutôt jeune et il dit que c'est un honneur pour lui de me rencontrer. Je le remercie et m'assois en face de lui. L'interview peut commencer. Je commande une bière. Comme tous les autres, il va me parler de ma rencontre avec Ian et de tout le merdier qui a suivi.

- Martin -
Je suis arrivé en avance au rendez-vous. Histoire de me préparer à cet entretien. Une chance pour moi. La rédaction m'a enfin donné le feu vert pour ce sujet que je proposais depuis des mois. Une rencontre avec une légende oubliée du rock. Thomas Bague. À peine croyable. Il n'a plus fait d'interview depuis 1999. Je commande un café double.

Je dois me concentrer, relire mes notes, reformuler mes questions. The Bags, le groupe mythique des années 1990 qui n'a jamais connu le succès. Un seul single, « Get in the limousine » en 1995. Ian Stanler au chant, Adrian Leftwood à la batterie, son frère Dennis à la basse et Thomas Bague à la guitare. Lui, le seul Français qui aurait pu devenir une star du rock anglais dans une période musicale dominée par la britpop. Si Ian n'avait pas eu son tragique accident, The Bags auraient sorti leur premier album ainsi qu’un rouleau compresseur pour tout écraser sur leur passage. Tout le monde l'a dit et tout le monde le dit encore 20 ans après.

Thomas était considéré comme un musicien venu d'ailleurs. Une guitare « lead » incomparable, des compositions époustouflantes. Sans sortir d'album, le groupe a fait la une du NME et des Inrocks à l'époque. Thomas au premier plan. Toujours. Un génie qui, avec un seul morceau et une poignée de concert à Londres, a inscrit son nom dans l'histoire du rock. Johnny Marr, Bernard Butler, Paul Weller, Noël Gallagher. Les plus grandes stars de l’époque s'inclinent devant le jeune prodige. Un avenir tout tracé. Je jette un œil à l'entrée du restaurant. Le voilà. Pile à l'heure. Je lui fais signe de la main.

- Thomas -
Le gamin s'est bien renseigné. Il sait de quoi il parle. Et il veut le scoop. Sans surprise, je lui raconte comment j'ai rencontré Ian à la fac de Grenoble, notre passion commune, les Beatles, Teenage Fan Club, Nirvana et le fameux concert au Summum de Kurt Cobain et sa bande en 1994 qui nous a décidé à monter le groupe. Je reste très superficiel dans mes réponses, pas envie de m'étaler davantage.

Je lui explique notre départ à Londres un peu plus tard, les petits boulots, la galère, la came. Et puis l'idée de nous consacrer entièrement à la musique. Notre groupe, The Bags, comme une évidence. The Bags, comme une délivrance, avec les frangins Leftwood pour assurer la base rythmique. Ces deux-là, on les a trouvés par hasard un soir de beuverie en train de jouer devant 4 personnes au fond d'un pub dans le secteur de Camden town. Une grosse claque.

La serveuse nous interrompt pour la commande. Elle me regarde. Je la trouve belle avec ses longs cheveux roux ondulés. Je lui dis que je n'ai pas faim. Je demande une autre bière. Le journaliste de son côté a la tête plongée dans ses notes et semble absorbé par son travail, comme si sa vie en dépendait. Il repousse sa commande à plus tard.

Il me demande pourquoi j'ai accepté l'interview. Je lui réponds que je n'en sais rien. Peut-être pour mettre fin à quelque chose, pour me diriger enfin vers une sortie de secours. 20 ans et des poussières. On en reparle une dernière fois et après, on arrête. Je vérifie à nouveau la poche intérieure de ma veste. Il ne m'a pas encore parlé de l'album. La gloire à portée de main. Le temps d'une seule soirée merdique. En quelques secondes, tout a basculé. Tout s'est arrêté. Net.

- Martin -
« Pick up the Bags », 1996. L'album signé chez Creation Records d'Alan McGee, pour ne pas dire Sony et faire plus indépendant. Le disque que le monde entier attendait - et attend toujours d'ailleurs. Les 10 titres, dont l'incroyable single « Get in the limousine », qui allaient sans aucun doute changer l'avenir de la planète rock.

On y est. C'est le moment d'attaquer le passage le plus important de l'interview. Je l'ai mis en confiance, je dois maintenant le faire parler sur ce qu'il n'a jamais dit. À personne. Que s'est-il réellement passé durant cette fameuse soirée ? Où est passé ce foutu enregistrement disparu depuis deux décennies ? Tout ce qu'on sait à ce jour, c'est qu'après un concert dans un club sordide, Ian et Thomas sont allés faire la bringue du côté de Vauxhall. Après, tout devient flou.

Les ingénieurs du son qui ont enregistré The Bags la veille de cet ultime concert se souviennent encore de leur tête quand ils ont entendu les premières prises. Ils n'en revenaient pas. Ils savaient qu'ils tenaient une bombe entre leurs mains. Tout a été enregistré à la va-vite et gravé sur un seul mini-disc selon la légende. Les bases du projet à venir. Et pour renforcer le mystère, il fallait aussi une zone d'ombre. Le lendemain de la séance, la démo et les bandes sont introuvables. Et depuis, personne ne sait où se trouve la maquette.

Aujourd'hui, on s'accorde à dire que le détenteur du Graal a probablement, sans le savoir, de l'or dans les poches. Si une major apprend officiellement l'existence de cet enregistrement, elle serait prête à tout pour l'obtenir... Il faut que je sache. Je dois essayer de le faire parler.

- Thomas -
Et voilà. Il veut que je passe à table. Bien joué, mais ça ne marche pas. Je donne les mêmes réponses évasives, comme je l'ai toujours fait. Marre d'être comparé à Pete Best. Lui, il s'est fait virer des Fab Four en 1962 comme une merde et a raté la célébrité et la « Beatlemania ». Dommage pour lui, vraiment, mais son histoire n'a rien à voir avec la mienne. Mon passé, je le garde pour moi. La légende, je m'en tape. Je ne compte pas lui dire que Ian et moi cette nuit-là après le concert on a traîné dans des pubs, des boîtes et qu'on a fini dans un squat, complètement défoncés.

Je ne lui dirai pas non plus que la veille, on avait décidé sur un coup de tête de retourner au studio pour réécouter les pistes, juste tous les deux. Comme je ne dirai jamais à personne que ce soir-là, on est reparti avec les démos. On savait qu'on allait frapper fort. On voulait juste être en mesure de négocier avec le label, d'avoir la garantie d'une liberté artistique absolue sur notre travail.

On ne se rendait pas compte de toutes les réalités de ce milieu. Putain, on avait une vingtaine d'années. On rêvait, on composait, on se cramait les ailes. On croyait que rien ne pouvait nous arriver. Je revois encore la scène. Ian. On venait de s’envoyer en l’air avec des musiciennes sous acides dans un immeuble abandonné. En attente de destruction. Personne ne semblait vraiment tenir debout.

Je me revois encore dans cette pièce en ruine qui nous renvoyait en pleine gueule ce qu’on était vraiment. Ian était assis sur le rebord de la fenêtre. Il fumait un joint, une bouteille de whisky à la main. On parlait de nos vies, de notre album. À un moment, je me suis retourné pour prendre une ligne de coke avec l’une des filles. Je me souviens, elle avait de long cheveux roux et des taches de rousseurs sur le visage. Une beauté à couper le souffle. Quand j'ai relevé la tête, j'ai cherché Ian du regard. Dans l'encadrement de la fenêtre, je n'ai vu que la nuit.

- Léa -
Quand je suis venue prendre la commande, j'ai vu dans son regard une profonde tristesse, un charme incandescent. C'est rare une telle intensité dans les yeux. Ça m'a touchée. J'ai trouvé cet homme vraiment spécial. J'ai du mal à expliquer pourquoi. Maintenant, je le vois monter précipitamment dans sa voiture. Une dernière bouffée de cigarette. J’observe le vieux disque qu'il vient de me donner. Il m’a regardée fixement. Je n’ai rien eu le temps de lui dire. Un titre en anglais est écrit à la main sur un petit autocollant blanc. 1996 ? C'est mon année de naissance. Allez, il est temps de retourner en salle. Tout le monde m’attend je crois.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019

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Odile Duchamp Labbé · il y a
Belle histoire et si bien racontée
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Aya · il y a
J'ai aimé vous lire. Et j'ai voté, bonne chance pour la suite, je vous prie de voter pour mon récit https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ma-vie-notre-combat-1
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Sam Desmanges · il y a
Et hop, cinq voix de plus pour cette nouvelle bien ciselée, à l'écriture "américaine".
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Nicolas Juliam · il y a
thank you so much alors Sam !
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Alain Vargas · il y a
je découvre cette nouvelle, une écriture efficace, un peu ambiance polar au début et ce musicien complètement détruit par la mort de son ami avec il me semble un sentiment de culpabilité. ma seule réserve est que ian aurait pu attendre 27 ans pour mourir et entrer encore plus dans la légende au coté de hendrix, janis et morisson.
pour ma part je concours pour les droits de l'homme https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lotage

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Nicolas Juliam · il y a
Merci Alain pour cette lecture ! Et kurt Cobain... Se méfier de la légende au final.
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Doria Lescure · il y a
je vous renouvelle mon soutien.
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R.J.P.Prin · il y a
Nouveau sur ce site, je découvre peu à peu les auteurs. Je dois dire que votre nouvelle est vraiment bien construite. Une ambiance bien construite et une chute réussie. Bravo !

Si vous en avez le temps, je vous invite à jeter un coup d'œil à la nouvelle "Le champ d'honneur", ma première publiée.

Au plaisir de vous lire.

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Dolotarasse · il y a
À nouveau mes votes pour cette nouvelle qui m'avait bien plu (et encore aujourd'hui). Bonne route dans cette finale.
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Chantal Sourire · il y a
Une atmosphère qui me plaît, je vote !
Et vous invite sur ma page, j'ai deux textes en finale, merci ...

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Nicolas Juliam · il y a
Merci Chantal
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Fred Panassac · il y a
Mon soutien renouvelé en finale pour ta nouvelle aussi bien construite que riche en culture musicale. Place sur le podium bien mérité, et mes voix *****
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Nicolas Juliam · il y a
Content que les références te plaisent fred ! Un grand merci et bonne suite à toi.
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Jriff · il y a
J'ai bien ce jeu avec le temps, ça m'a fait penser à Modiano ou à des séries (Breaking bads).
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Nicolas Juliam · il y a
C'est sympa ça !
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