Exil

il y a
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Ecrire que d'abord, écrire que toujours, sans même rougir si ce n'est de plaisir.Ecrire parce que les pourquoi font la ronde. Ecrire ce chant très étrange qui dévale.Et courir après l'instant  [+]

Exil. Le mot était remonté comme une bulle à la surface.
Jeanne osa le considérer un instant stoppant net le flux des pensées vagabondes. Oui, son âme s'était retirée. Comme lors d'une grande marée . Loin .Quelque part. Dans des limbes .
Une ritournelle s'immisça,fredonnée il y a quelques mois:
« Au bal des oiseaux,la liberté est reine,
Et tu es mon roi,Mon indocile,Mon versatile, Mon volubile,
Mon si fragile,
Oui, tu es mon roi,
Mais tu ne m'aimes pas.»
La lucidité déjà affleurait...
Jeanne appartenait à la horde des femmes non fréquentables qui osent regarder à l'intérieur de leur bocal.Le constat était imparable,entier:elle s'était laissée dévaliser de son substrat.Certes le protagoniste s'était révélé très habile et si charismatique. Il avait retourné et souillé son terreau. C'était la première fois que Jeanne était en relation intime avec un être si puissant . Un impuissant si puissant!
Jeanne avait voulu jouer à la plus maline.
Non, en fait, elle avait surtout voulu croire en ses propres forces d'amour et de raison .Elle n'avait voulu voir que la lumière de cet être merveilleux.Cependant, derrière une sensibilité et une intelligence hors du commun se terrait un homme déséquilibré,égocentré,incapable d'établir ou de construire une relation saine.
Mais cela,évidement, elle ne le savait pas au commencement...
Assez vite pourtant Jeanne s'était sentie bousculée, tiraillée,presque dispersée. Sensations étranges, nouvelles, diffuses, qui alternaient avec des moments de grande osmose, de connexion jubilatoire, de bonheur intense. Tous deux pouvaient passer des heures à parler, avec leurs mots ou avec leur corps, jusqu'à épuisement.Ils en éprouvaient un grand plaisir et ce que Jeanne ressentait pour cet homme était si fort que parfois elle croyait avoir rêvé.
«Parfois nos bouches s'inventent de bien belles histoires,
sans un mot elles se parlent,elles se touchent, elles se trouvent , elles s'entrouvrent , elles prédisent tout du désir violent.
émergence du baiser qui sans fin, vient et revient,
au bord des lèvres, au bout des langues, au fond des choses...»
A ces élans fougueux, ces moments passionnels intenses succédaient des dégringolades vertigineuses,des silences
insupportables.
Il disparaissait.D'une manière ou d'une autre, rompant le lien ou le maintenant d'un mince filet...
En sensations pures, ce que Jeanne ressentait alors était assez proche des douches écossaises. Il soufflait sans cesse le chaud et le froid. L'ardeur et l'indifférence.Il venait et repartait . Sans cesse. Laissant traîner, s'enfler, le désir ou le désespoir jusqu'à leur paroxysme.
Jeanne avait perdu pied: elle savait très précisément qu'elle ne vivait plus tout à fait. Elle avait plutôt comme des quintes de vie.Des sursauts.Des instincts de survie entrecoupés d'abattements intemporels; des journées ardentes de fièvre tapageuse et des torpeurs de grande blessée.Jeanne avait l'intuition que cet homme n'était pas nocif en lui même mais que le fréquenter et l'aimer pouvait être dévastateur...
Malgré cette intuition, elle demeurait sidérée.
Jeanne était sous emprise . «Echo de mon cœur en cavale juste après les rafales de ton assentiment».
La passion était là.Totale. Avec ce pressentiment irrationnel du mal qui sera fait mais qu'on veut vivre quand même.
Absurdité de la flamme amoureuse.Féroce folie.
Jeanne se souvenait alors de ses propres contradictions,de ses propres failles d'où avait pu naître l'exil.L'esprit se révélait si insondable...
Après les nuits d'ivresse et les journées de grand désœuvrement, Jeanne n'en pouvait plus d'elle même.
Exil. Tout s'expliquait...
Dés le départ, Jeanne avait engagé toute son énergie dans cette histoire;elle s'était battue comme une lionne pour que ça marche. Elle avait voulu y croire .
C'était si beau si tentant si plein de croire!
Mais Jeanne avait tissé son propre carcan.Elle avait participé activement à sa perdition .Tout s'était mis en place à petits pas feutrés, subtilement. Les souffrances récurrentes avaient rongé les espérances, la candeur, le cœur même de l'amour. Ses rêves les plus légitimes s'étaient peu à peu mués en vains cauchemars et les insomnies avaient envahies toutes ses nuits.
Jeanne se savait en lutte contre elle-même: la beauté même de ses propres sentiments lui semblait parfois douteuse ou dérisoire.Ce qui était absolument dingue c'est qu'elle comprenait le danger,elle sentait qu'elle vivait une sorte d'épreuve mais malgré la brutalité de cette évidence elle ne trouvait pas la force nécessaire pour rompre.Mettre fin à cette union chaotique...
«Il suffira de déplacer tout l'amour que j'ai pour toi,
de le déménager, de l'empaqueter doucement
pour le réinstaller tout au fond de moi...
Il suffira d'un jour,
d'une seconde où je serai fin prête à quitter tes rivages,
à tourner belle page,
il suffira d'un mot,d'un regard,d'un silence,
il suffira d'un petit signe dérisoire
pour te quitter enfin !»
Ça elle l'avait fantasmée son évasion! Mais il avait d'abord fallu affronter multiples faux-départs...
A chaque fois qu'elle s'était sentie assez révoltée et requinquée, à chaque fois qu'elle puisait de la force,qu'elle était prête à le quitter,il avait su la retenir. Il s'était montré plus présent,plus amoureux,et plus puissant que jamais...
Alors Jeanne replongeait la tête la première dans ses bras,
elle sautait avec délices dans le beau précipice.
Cette contradiction, cette faiblesse la minaient.
Sans compter les attitudes et mots blessants qu'il déployait régulièrement au moment où elle s'y attendait le moins.Toujours il arrivait à la surprendre,pour le meilleur comme pour le pire, il était insaisissable et se révélait à la longue tout à fait invivable.
Alors Jeanne flirtait aussi avec de terribles colères, souterraines, des révoltes des tréfonds qui bouillonnaient et macéraient dans son volcan intérieur.
Le problème,c'est qu'au lieu de les laisser exploser,au lieu de les exprimer,Jeanne les laissaient se retourner contre elle; Jeanne sentait bien qu'elle était affaiblie.
Elle était alors assaillie par des doutes existentiels qui la laissaient démunie,exsangue,malheureuse comme une enfant abandonnée.
Dans ces moments là, Jeanne ne se reconnaissait plus.
Le miroir ne lui reflétait plus la bonne image.
Elle se trouvait nez à nez avec une femme profondément troublée,en proie à des souffrances inédites:
«Qu'il est douloureux de tuer l'amour qu'on porte pour un être. C'est comme avorter. C'est comme s'arracher un membre. C'est comme mourir à petits feux».
Exil...
Jeanne n'était plus de nulle part. Elle ne s'appartenait plus.
Elle errait .Elle succombait .Elle vivait dans un vide
et ce no man's land de sens était sa seule patrie.
L'imposture était immensément cruelle:elle adorait un homme qui la rendait dépendante, servile, malheureuse.
Jamais elle n'avait eu à vivre pareil paradoxe!
Ces heures sombres lui délivraient malgré tout un message.
Il lui parlait d'une femme en proie à sa propre vulnérabilité.
Le fameux face à face: implacable.
Jeanne avouait: oui elle était faible, vulnérable, humaine ,
face au désir surpuissant et irrépressible d'aimer
et d'être aimée.
Oui ce désir,ce besoin viscéral, l'avait conduite à se leurrer intégralement.
Oui,elle avait saboté sa conscience, laminé sa raison, endormi son instinct, ignoré ses intuitions, réduit à néant sa propre énergie vitale.
Oui Jeanne était responsable de son propre exil.
Mais elle comprenait,peu à peu, que la force d'un être humain n'est pas d'affronter, plus ou moins bravement, des épreuves douloureuses,mais réside en la faculté de les identifier clairement et de les accepter.
Jeanne savait bien, au fond, qu'un jour ou l'autre, elle serait en mesure d' accepter son égarement et surtout qu'elle se le pardonnerait.
Jeanne décrypterait le message de vie et apprendrait de l'expérience...
Dores et déjà elle réalisait,intimement,qu'aimer un Autre ne pouvait être un exil de soi même,sinon c'était un mirage.
Jeanne avait vécu un mirage d'un an et demi.
Elle saurait désormais qu'aimer n'était pas s'effacer, s'abstraire, s'ensilencer.
Jeanne,au sortir de l'exil,réaffirmait une chose irréfutable:
elle n'avait qu'une seule vie et, son goût même pour cette vie, lui avait permis de revenir à la surface.
Elle sortait peu à peu des eaux troubles.
Elle commençait à vraiment se retrouver,
elle sentait que son âme reprenait sa place .
Elle le devinait:sa joie se réinvitait ,par petites touches, ici et là, subtile mais tenace .
Sa volonté aussi, têtue et courageuse,fidèle servante.
Et que dire de l'Espoir?

Il demeurait intact,intense,palpitant.
Oui Jeanne vivrait d'autres amours
avec d'autres êtres .
Cette conviction et la sensation de son âme retrouvée,apaisée,
l'extirpaient définitivement de l'exil.
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Françoise Desvigne · il y a
Je souhaite tout le bonheur à Jeanne ! Bravo !
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Brandon Ngniaouo · il y a
Un beau texte, tout plaisant à lire. J'ai adoré le style assez limpide, les insistances. Bravo à vous.
Vous-avez ma modeste voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Pierre Tryda · il y a
D'une incroyable lucidité. Particulièrement cette phrase "...aimer un Autre ne pouvait être un exil de soi même,sinon c'était un mirage". J'aime. Mon vote!
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Elysé GODO · il y a
Bon texte. J'ai aimé 🥰🥰🥰

Tu as mes voix.
Si tu as 4 mins, viens me lire aussi pour faire tes apports.
N'oublie pas de m'envoyer tes proches textes pour que je puisse lire.

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/morte-par-amour-1?all-comments=1&update_notif=1588264788#fos_comment_4196425

....

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Anablue · il y a
Merci my really sister, 🙏
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Erika · il y a
très très beau texte, si profond, si vrai....
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Anablue · il y a
Merci ma sœur ma belle Gigi ,
Continue de briller ⭐️

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Gigi Briffaut Slagmulder Dault · il y a
Merci ANABLUE pour ce beau moment de partage. Brav...o....O !
Un texte bien écrit, rythmé et des mots bien choisis qui "vont droit au but" sans détour. L'histoire d'un amour qui doit s'éteindre pour laisser la place à d'autres et retrouver sa liberté d'être et ne jamais renier sa vérité.

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Anablue · il y a
Merci Randolph ! Heureuse que ce texte vous parle,
belle journée, Anablue.

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Randolph B. · il y a
L'exil ! D'une si belle écriture, vous avez ciselé un texte magnifique, à mes yeux et selon ma sensibilité du moins. Merci Anablue !

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