767 lectures

130

Qualifié

Lorsque le car s'engagea sur le pont Henri sentit le poids familier s'abattre sur ses épaules. Comme à chaque fois qu'il arrivait à Noirmoutier il anticipait les réactions de ses parents et surtout celles de sa sœur. Pourtant il aimait son île, il adorait cette sensation de quitter le continent et d'arriver enfin chez lui. Mais c'était plus fort que lui, il s'angoissait. Il la voyait déjà tapant du pied à la gare routière, comme s'il était responsable des quatre minutes de retard du bus.
Sa sœur à la vie parfaite, ses enfants pleins de santé et son mari si utile dans la famille.
Quand le car entra sur le parking de la gare routière il la vit exactement comme il s'y attendait. Alice était adossée à sa voiture blanche tapant du pied en le cherchant du regard. Et déjà il se sentait coupable, coupable d’être en retard, de lui faire perdre des minutes de sa précieuse vie.
— Désolé le car a du retard.
— C'est pas grave. Allez monte, maman nous attend.
Dans la voiture en regardant le profil de son aînée et le soleil rasant les marais, le poids s'alourdit, une sorte d'envie s'ajoutait à l'angoisse.
Alors que le matin il quittait un petit appartement mal chauffé pour prendre un métro puant et bondé, Alice sortait de sa jolie maison, montait dans sa voiture, déposait ses enfants à l'école et allait travailler, sans le moindre embouteillage. Tranquillement.
Alors qu'à la pause déjeuner il mangeait dans une cantine trop grasse, sans goût, face à des collègues auxquels il n'avait rien à dire, elle rentrait chez elle pour déjeuner rapidement avec son mari. Et le soir, la solitude...
Devant la maison leur mère les attendait.
— Il était en retard ?
— Ben oui
— Nan mais je...
— Allez je gèle moi à vous attendre !
Il aurait voulu lui dire que ce n’était pas de sa faute si le car n'avait que quatre minutes de retard, que si elle avait froid elle n'avait qu'à attendre à l’intérieur, qu'il était heureux de la voir, mais elle était déjà rentrée avec sa sœur dans la maison de leur enfance.
Son beau-frère était assis sur le fauteuil face à son père, discutant passionnément de politique locale. Il dû les interrompre pour pouvoir leur dire bonjour. Instantanément ils reprirent leur conversation, comme s'il n'avait été qu'une coupure pub.
A table seuls son neveu et sa nièce s’intéressaient à lui, à sa vie parisienne, mais Alice les interrompait constamment.
— Laissez votre oncle tranquille, il doit être fatigué après son voyage.
Comme si, de l'air vicié qu'il avait respirer il pouvait corrompre les enfants.
Puis, pour rompre le silence, sa mère passa aux nombreux mérites d'Alice.
— Alice trouve toujours de bons légumes bio pour les enfants.
— Alice fait partie d'une association sur l’île qui aide les anciens détenus à s’intégrer.
Il n'avait plus envie de parler, le poids était désormais descendu dans sa gorge. Non il ne mangeait pas bien, il n'en avait pas le temps, ni l'envie. Non, il ne venait pas s'occuper de ses parents, et pourtant, il aurait préférer les passer sur l’île ses week-end, plutôt qu'entre le bitume et les voitures.
Mais il avait honte, honte de sa vie moins fantastique et équilibrée que celle de sa sœur. Alors il répondait par monosyllabes :
— Hum, ma vie est agitée à Paris.
— Hum Hum, il y a pleins de bons restos, du monde partout, des films et des musées.
Au dessert il surpris tout le monde en se levant et en prononçant sa plus longue phrase depuis son arrivée.
— Je vais faire un tour à Luzeronde, j'ai besoin de voir l'océan, ça fait longtemps.Je peux prendre votre voiture ?
Sur la plage, face à l'océan, devant l'étendu du ciel avec ses nuages presque noirs se détachant sur le ciel rougeoyant du couché de soleil, il laissa monter ses sentiment. Vomir la boule.
Jaloux. Il était terriblement et honteusement jaloux.
— Tiens la famille parfaite !
— Tiens ma sœur et son temps précieux !
A chaque phrase il tapait dans le sable de toute ses forces.
— Tiens Alice jamais seule !
Puis il courut en hurlant de toute ses forces:
— ALICE N'EST PAS PARFAITE ! Alice n'est pas parfaite !
Enfin vidé il s'assit sur la dune, regardant le ciel descendre dans la mer, jouant avec le sable entre ses doigts. On ne voyait pas le ciel à Paris, on n'avait pas d'horizon. Il se sentait plus calme, heureux d’être ici, maintenant.
Alice arriva sans bruit, et s'assit à cote de lui.
— C'est beau.
— Oui.
Ils étaient d'accord.


Alice attendait son petit frère à la gare routière. Elle tapait du pied nerveusement, impatiente de le voir. Peut-être que cette fois-ci il serait moins taiseux et lui donnerait des nouvelles de sa vie parisienne. Mais comme d'habitude, en descendant du car il avait cet air renfrogné. Elle ne savait pas comment l'aborder, toute sa joyeuse impatience était retombée.
Son petit frère taciturne était là.
— Désolé le car a du retard.
— C'est pas grave. Allez monte, maman nous attend.
Dans la voiture il la regardait du coin de l’œil. Mais il ne parlait toujours pas, cela l'irritait.
Pour qui se prenait-il ? Peut-être se croyait-il supérieur avec sa vie trépidante à la capitale. Alors qu'elle passait ses samedi soirs à préparer le dîner et à rattraper le ménage accumulé durant la semaine, il devait aller dans des bars branchés, des restaurants à la mode. Et le soir elle ne bougeait jamais de chez elle, sauf le lundi, soirée Cuisine à la télé avec les amis. Lui devait vivre de folles soirées, sans enfants, sans obligations. Elle s'imaginait une simple après-midi dans un musée, sans avoir à s'organiser des mois à l'avance.
Sa gorge se serra un peu. Elle s'en voulait un peu de se sentir envieuse.
Leur mère les attendait dehors. L'arrivée du fils prodigue.
— Il était en retard ?
— Ben oui.
— Non mais je...
— Allez, je gèle moi à vous attendre.
Oui le car avait du retard, oui elle ne pouvait pas s’empêcher d'attendre son fils devant la maison, pour voir la voiture arriver dès le dernier virage.
Quand c'était elle qui arrivait, sa mère était généralement devant la télé, et son père attendait surtout son beau-fils pour discuter. Personne ne se souciait vraiment de sa présence. Mais Henri, LUI, c'était différent.
Comme d'habitude son père et son mari était en pleine discussion et ne semblait remarquer personne. Henri prit son air pincé pour les interrompre et dire bonjour. Cet air l’exaspéra.Qu'est-ce qu'il croyait ? Que le monde entier devait s’arrêter à son arrivée ? Juste parce qu’il habitait Paris ? Elle vivait ça tous les jour elle.
A table les enfants semblaient s'extasier sur la vie de tonton. Elle avait peur qu'il les juge, elle voulait qu'ils le laisse tranquille.
— Laissez votre oncle tranquille, il doit être fatigué après son voyage.
Elle aurait surtout aimé qu'il lui raconte sa vie à elle, et pas qu'il épate ses neveux! Sa mère en rajoutait comme si elle ne supportait pas le silence. Alice par ci, les enfants par là.
Peut-être essayait-elle de le faire parler. Ou tentait-elle seulement de montrer que ici aussi il y avait des tas de choses à raconter, à faire.
Il semblait s'ennuyer au plus haut point et ne se donnait même pas la peine de faire des phrases complètes.
— Hum, ma vie est agitée à Paris.
— Hum Hum, il y a pleins de bons restos, du monde partout, des films et des musée.
Que des clichés sur sa vie. Rien de personnel. Jamais rien de personnel. Son petit frère enjoué dont elle était la confidente lui manquait.
Brusquement il se leva, surprenant tout le monde.
— Je vais faire un tour à Luzeronde, j'ai besoin de voir l'océan, ça fait longtemps. Je peux prendre votre voiture ?
La phrase la plus longue prononcée depuis son arrivé. Besoin de voir l'océan, ça lui ressemblait bien. A l'adolescence il aimait bien s’asseoir sur la plage et regarder l'eau, ça l'apaisait.
Elle réalisa que même si elle vivait entourée de plages, elle ne prenait jamais le temps d’en profiter.
-Va chercher ton frère.
Cette phrase couperet, entendue des centaines de fois.
« Va chercher ton frère à l'école. »
« Va chercher ton frère au collège. »
« Va chercher ton frère à la gare. »
Et tout simplement « va chercher ton frère », comme si sa mère espérait qu'elle le ramène vraiment. Qu'elle aille chercher son garçon qui se cache dans ce quasi inconnu. Mais elle n'était ni magicienne, ni psy, elle pouvait juste lui dire de revenir à la maison.
En montant dans la voiture elle se sentit à nouveau envieuse, comme un léger malaise. En mettant la clef dans le contact le sentiment monta brusquement dans sa gorge puis lui irradia le corps. Elle fondit en larmes. Elle voulait la vie de son frère. Tout pour pouvoir vivre à Paris, libérée de la contingence familiale, et revenir comme l'enfant prodigue. Elle se rendit compte qu'elle tapait sur le volant comme une folle, que le moteur tournait, qu'il fallait passer la première et aller chercher son frère.
Arrivée sur la plage elle le vit, comme elle le retrouvait toujours. Assis, les doigts dans le sable, face à la marée montante. Plus l’océan était en mouvement, plus il semblait calme. Instantanément elle s'apaisa à son tour. Elle percevait ce qu'il ressentait. Elle s'assit doucement à ses cotés :
— C'est beau.
— Oui.
Ils étaient d'accord.


Le surlendemain elle le ramena à la gare routière. Sur le parking désert, dans le vent à l'odeur fraîche d'océan, elle se demanda ce que pouvait être son retour. Seul. Seul dans le car, seul à la gare de Nantes. Et seul à Paris ? Est-ce que quelqu'un l'attendrait à la gare. Elle l'ignorait et se rendit compte qu'elle ne lui avait jamais posé la question.
— T'as un truc prévu ce soir ?
Il parut surpris, et ne sut pas quoi répondre. Peut-être se souciait-elle vraiment de sa soirée. Il ne lui avait jamais dit à quel point il se sentait seul.
Mais il avait un car à prendre, et aucune envie d'étaler sa vie sur un parking.
— Je ne sais pas encore.
Une réponse vide, une de plus.
En l'embrassant pour lui dire au revoir, elle le serra un peu plus fort, un peu plus longtemps que d’habitude.
Quand le car quitta la gare routière elle comprit confusément que son petit frère était dedans, le même qu'elle avait toujours connu. Puis elle secoua la tête, chassa ces pensées et monta dans sa voiture. Il était peut-être tranquille ce soir, mais elle, elle avait une famille à faire manger.

Quand le car s'engagea sur le pont, Henri se rendit compte que le poids familier avait disparu depuis quelque temps déjà. Il regarda le bras d’océan qui séparait son île du continent.
— C'est beau.
— Oui.

PRIX

Image de Automne 2018
130

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Adlyne Bonhomme
Adlyne Bonhomme · il y a
Bonjour, mon poème arrive en final merci de soutenir
Image de Marie
Marie · il y a
Très bien mené sur les difficultés de la communication et les illusions réciproques.
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
.... savoir parler , pour mieux communiquer , quelle gageure ! Mes voient lice Poésie avec'Des rêves d'Iran' et ' Continuer ' si vous aimez
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Une réussite indéniable. Excellente étude psychologique, ce texte illustre parfaitement, via deux subjectivités qui interprètent différemment une même réalité, l'incommunicabilité, source de tant de frictions, le plus souvent indues.
Image de Noël Sem
Noël Sem · il y a
Belle idée originale et texte bien écrit (dommage d'avoir laissé autant de fautes...)
Mes voix

Image de Adlyne Bonhomme
Adlyne Bonhomme · il y a
Très bien écrit bravo +5
je vous invite d'ouvrir ce lien pour lire mon poème en compétition également et merci de voter.


https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

Image de Mel Klein
Mel Klein · il y a
Merci! Bravo pour votre poème!
Image de Adi_short
Adi_short · il y a
J’aime!
Image de Nathalie Weill
Nathalie Weill · il y a
ça nous parle immédiatement
Image de Mel Klein
Mel Klein · il y a
Merci!
Image de Lllia
Lllia · il y a
Très beau!! Mes votes +5!
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

Image de Topscher Nelly
Topscher Nelly · il y a
Texte très touchant.
Image de Mel Klein
Mel Klein · il y a
Merci.

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

C'est l'histoire d'un escargot. Un escargot amoureux, qui se prépare à retrouver sa chère et tendre. Au printemps dernier ils se sont donné rendez-vous, ils ont décidé qu'il serait le beau ...

Du même thème

NOUVELLES

Je suis un passeur, et la frontière que j’aide à faire passer est celle de l’au-delà. Je dis cela sans prétention, je n’en tire aucune gloire.On ne choisit pas de devenir passeur comme ...