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Grand lecteur de science fiction fantastique et polar devant l éternel j ai ecrit maintenant depuis près de 5 ans une douzaine de nouvelles, exutoire aux etudes et la plongee dans le monde  [+]

Image de Automne 2018
Il était une fois au fin fond de la forêt africaine, là où arbres et lianes protègent encore la nature des prédateurs à deux pattes l'assaillant autrement partout, une tribu de macaques à fesses rouges. Loin de leurs belliqueux cousins sans poils, ils vivaient heureux, passant leur temps à sillonner la jungle d'arbres en arbres, à se partager fruits et insectes délicieux, et pour les plus chanceux, se faire grattouiller aimablement le ventre par leurs amis, tout en se dorant le pelage au soleil.

La vie était ainsi belle et bonne au royaume des macaques. Pour tous les macaques ? Non, car il y en avait un parmi cette tribu heureuse qui se rongeait et morfondait.

D'un beau poil soyeux qu'on lui jalousait, montant aux lianes comme pas deux, et ayant souvent échappé avec un pied de nez aux panthères les plus agiles, ce singe n'avait semble-t-il rien à envier à ses compagnons. Il souffrait pourtant d'une particularité physique le faisant rejeter de tous. Là, en effet, où tous les autres macaques portaient fièrement leurs fesses d'un rouge éclatant au-dessus de la nuée des arbres, déclenchant souvent l'hilarité générale de leurs amis, les fesses de l'infortuné singe avait persisté depuis sa naissance à demeurer d'une triste et déprimante pâleur.

Point de rires et peu d'amusements alors pour ce singe, de ce fait solitaire. Son triste « popotin » ne lui attirait qu'une pitié un peu effrayée de ses congénères, qui avaient du mal à le repérer entre les arbres, et pour qui cette sobriété n'était pas de saison. Or s'il est difficile pour un macaque de vivre seul dans la forêt, rien n'est plus dur que d'errer solitaire quand tous les autres eux épuisent leurs temps en rires et jeux sans fin, et qu'on a que le silence pour compagnon.

La vie du jeune macaque était ainsi misérable. Il arriva pourtant un jour à ses oreilles une histoire, passée sans doute à travers la jungle de persiflages de serpents en rires hystériques de hyènes. On racontait qu'au nord, là où la forêt laissait d'abord sa place à la savane, puis à la terre pauvre et craquelée, puis à rien du tout, avant de plonger dans l'eau, vivait une autre bande de singes, en tout point semblables, si ce n'est leurs fessiers qui ne rougeoyaient pas fièrement au soleil, comme ceux d'ici.

Le petit macaque ne voulut d'abord pas y croire tant la vie lui avait appris la méfiance. Il lui sembla que ce paradis si longtemps rêvé où il pourrait enfin se sentir chez lui n'était qu'une illusion, trop belle pour être vraie. N'a-t-on pas toujours entendu dire que les macaques sont les plus exubérants et impudiques des animaux ? À quoi bon donc des macaques aux derrières sans couleurs ?

L'idée était cependant trop séduisante pour ne pas occuper son esprit jusqu'à finalement tout envahir. La possibilité seulement de cette nouvelle famille, l'attendant là-bas au loin, suffisait en effet à enflammer son énergie d'un bonheur nouveau et exciter son impatience. Il se résolut un jour finalement et partit ainsi à la poursuite de son rêve. Les autres macaques eux, continuèrent leurs jeux, et mirent plusieurs jours à se rendre compte de sa disparition, la nature des macaques étant ainsi faite que bien peu s'arrêtèrent pour le regretter.

Le petit singe solitaire était lui déjà loin, engagé résolument sur une route qu'il savait longue. Il traversa ainsi sans jamais s'arrêter la forêt aux arbres sans fin, qui montaient jusqu'au ciel, puis la savane, avec ses innombrables prédateurs, lions aux dents énormes et guépards rapides, puis une grande étendue de « rien ».

De toutes ces épreuves, le « rien » fut sans conteste la plus difficile, car sans eau ni nourriture, le petit singe n'avait pour seul loisir que de compter les grosses gouttes dégoulinant sous la chaleur de son pelage. Même de ce grand vide sans fin, pourtant, il vint à bout, et finit par voir où toute l'eau qui lui avait manqué pendant des semaines était partie, car d'un coup là voilà qui s'étendait sous ses yeux à perte de vue, couvrant tout l'horizon à l'ombre de montagnes gigantesques.

C'était bien là, sans aucun doute, le pays de ses semblables qu'on lui avait conté ! Il ne lui restait plus qu'à escalader les hautes cimes blanches s'étalant devant lui, car un secret instinct lui disait que peu importe la couleur de leurs derrières, les macaques resteraient des macaques et se retrouvaient dans leur amour des hauteurs et du ciel.

Il avait raison, et après peu de temps ce ne furent pas un, deux mais des dizaines et dizaines de macaques qui l'entouraient de toutes parts, sur la montagne, observant curieusement cet étranger venu de si loin.

Il fut pratiquement immédiatement adopté et lui-même put ainsi après tant de temps trouver enfin un chez-lui où se sentir bien. Les premiers mois de son arrivée furent magnifiques pour le petit singe. Plus de moqueries, plus jamais de solitude imposée par le rejet d'autrui, ses fesses ne détonnaient pas parmi ses congénères et on l'en félicitait même régulièrement, car leur pâleur lui permit plus d'une fois d'échapper aux léopards hantant ces contrées, en se camouflant.

Cette parenthèse ne devait pourtant pas durer. Au bout d'un temps, il commença à entendre de nouveau murmurer sur son passage. Untel, quand tous les macaques se roulaient dans la neige en s'éclaboussant les uns les autres, remarquait soudain que son rire était bien aigu. Un autre, quand les singes se poursuivaient gaiement à travers cols et ravines, en venait à déplorer la taille de sa queue, qui, il est vrai, était bien courte, comme celle de tous les singes de son pays d'origine.

Plus le temps passait, plus les remarques peu amènes fleurissaient ainsi sur son passage. Et les détails le distinguant de sa nouvelle famille s'accumulant, ils finirent bientôt par l'isoler encore une fois de ses nouveaux amis et camarades.

Le brave macaque en fut effondré, voyant se ternir ses nouvelles amitiés et le silence à nouveau se faire autour de lui. Il tenta bien d'ignorer au début la situation, mais rien n'y faisait, plus il riait fort pendant les jeux, plus certains lui reprochaient, et son rire, sonnant de plus en plus faux, venait à s'étrangler dans sa gorge.

Un peu de temps de ce régime et bientôt la résolution du singe était à nouveau prise : encore une fois il fallait partir.

Il descendit ainsi le lendemain à l'aube de la montagne, quand tous les autres macaques dormaient encore, et les macaques sont ainsi faits que bien peu se rendirent ensuite compte de son départ pour le regretter.

À nouveau, le vaste monde s'ouvrait devant notre brave macaque, mais cette fois-ci il n'avait ni but, ni destination, ni rêve pour guider ses pas. Étrangement il n'en tira pas de frayeur mais bien au contraire, une confiance nouvelle qu'il n'avait jamais senti jusque là. Il reprit la route du grand « rien », ne craignant pas même les épreuves qu'il allait y trouver, partant cette fois-ci non pas pour fuir mais se retrouver.

Et à la vérité, il connut encore ensuite de nombreuses aventures, et autres tribus de macaques, certaines l'adoptant spontanément, d'autres dont il dut gagner peu à peu la confiance. Mais parmi toutes ces rencontres, il y en eut une qu'il ne regretta jamais, celle d'un petit macaque trop longtemps égaré parmi les siens, qui avait enfin réalisé que derrière rouge ou blanc, pelage doux ou dur, oreilles rondes ou plates, lui seul pouvait décider de qui il était.


À tous les macaques du Monde.
 
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