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« A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles »
Arthur Rimbaud

Ce fut une saison étrange. Octobre. L’été avait disparu derrière la douceur de septembre et ses longues journées aux couleurs assourdies. La mer s’était rafraichie, avait repris la limpidité de l’hiver et était nôtre à nouveau. Puis, le vent du sud se leva, apportant une chaleur inhabituelle. L’air devint humide. Les mouches arrivèrent. Collantes, indiscrètes, envahissant l’espace vital, elles furent d’abord quelques dizaines puis des centaines, ne laissant de répit aux habitants de la maison que lorsque la nuit tombait et qu’elles se tapissaient dans le noir, frottant leurs pattes molles comme des Pilate se gaussant du sort des humains.
Notre famille n’en était plus une. L’aîné des garçons était parti sur les routes dans un vieux camion à la recherche d’un monde qui n’existe peut-être plus et nous étions depuis des mois sans nouvelle de lui. Le cadet vivait à côté, silencieux, se vidait la tête à grands coups de hache sur le bois à refendre pour l’hiver, paniqué à l’idée que sa vie n’allait pas être une vie. Le petit faisait de vagues études où il était question de cinéma et ne rentrait que le weekend pour disparaître aussitôt dans sa chambre. La mère, abasourdie, glissait d’une activité à l’autre, à l’intérieur comme à l’extérieur, ne se laissant aucun répit. Il ne fallait surtout pas trop penser. Il fallait supporter. C’était son job après tout, maintenir la charpente rongée. Mais on sentait qu’elle s’éloignait elle aussi, dans une totale distraction qui frôlait la folie. Le père, lui, ruminait son immense douleur, enfermé dans la chambre depuis laquelle il déversait des flots d’insultes et de récriminations sur tout et tous, via twitter. Le chien et le chat allaient bien mais, c’étaient un chien et un chat.
Quant à la grand-mère, elle mourait.

Moi, la deuxième des filles, appelée en ce mois d’octobre auprès d’elle, je descendais à la plage le plus souvent possible.
Sur le sable, assise en tailleur, je sentais le vent chaud africain et reposais mes yeux usés par de trop longues lectures en ne regardant pas vraiment l’eau mouvante, je devenais aveugle aux détails pour baigner mon cerveau dans la couleur bleu gris de la mer, dans sa masse dense et son odeur.
Je regardais par ma peau le soleil éloigné, l’humidité saline et la grande respiration marine.
Je nageais, portée comme sur un ventre large et mou, involontairement réconfortant, je m’engloutissais dans les courants, me faufilais, me roulais, me dénudais, me disparaissais. Et les mouches me lâchaient.
La mer s’en fout mais elle est là. Et alors que semblable à un muscle terrifiant elle peut nous réduire en miettes, nous étouffer, nous emporter, nous ensevelir, elle a la divine possibilité de nous rendre la vie.

À la maison j’aidais ma sœur à soigner notre mère. Enfin soigner, c’était plutôt laver, panser ce corps maintenant immobile dont le propre poids provoquait escarres et blocages. Elle souriait toujours la vieille femme et regardait tendrement ses deux filles. Parfois cependant une colère, une dureté noire traversaient son regard et elle devenait un être buté que la méchanceté raidissait. Elle avait chaviré tête première, emmenée par une tumeur qui s’était discrètement glissée dans les replis grisâtres de son cerveau puis installée douillettement avant de détricoter patiemment toutes les connexions de sa mémoire. Ses journées étaient devenues des heures d’oublis successifs, immédiats : préparer le papier journal pour allumer le feu et le repréparer, quitter le salon en laissant le papier journal dans l’insert pour passer à autre chose, chercher le placard où elle mettait ses assiettes depuis une dizaine d’années, chercher la cuisine, chercher les toilettes, la chambre, poser une question, oublier qu’elle l’avait fait, la reposer. Regarder le monde d’un œil effaré car perdue dans un endroit qu’elle ne reconnaissait pas. Et de ce monde, en parler encore si bien, en raconter les histoires, les soubresauts, les beautés et les laideurs. Puis envolés les gestes élémentaires : tenir la fourchette, couper, aller aux toilettes, marcher enfin. Sous ses airs de nourrisson elle quittait la vie et ce de la manière la plus atroce qui soit pour cette femme qu’on avait si souvent qualifiée de digne. Les nombreux traitements ne servirent qu’à affaiblir son corps, et malgré l’espoir désespéré de ma sœur, nous connaissions tous la fin. Mais pas l’échéance. Nous perdions notre vieille mère et notre affolement créait une agitation permanente qui dérangeait les mouches agglutinées, noir tissu soyeux, sur la moindre trace de nourriture ou de liquide dans cette maison ouverte sur l’étrange chaleur d’octobre.
Un soir je crachais entre mes dents serrées alors que je m’étais posée sur une chaise à côté du lit de la mourante : «  Maintenant, tu dois partir, je n’en peux plus ». Qui entendit mes sanglots ? Ma culpabilité, immense ?
Le vent du sud se renforça vers la fin du mois et son grand souffle mou apporta de lourds nuages, premiers bataillons, éclaireurs d’une armada puissante qui allait dévaster sous ses eaux le village. Les premières pluies furent bienvenues, nettoyant les buissons poussiéreux des bords de chemins, abreuvant les végétaux et les animaux assoiffés par un été féroce, redonnant à la terre sa souplesse et une bonne odeur d’humus à laquelle nous n’étions plus habitués. Les jardins prirent alors un air de printemps brillant, l’herbe grasse reprit sa place sur les pentes arides et les petits oiseaux silencieux tous ces jours de chaleur revinrent chanter à nos fenêtres. Puis, du ciel, tomba un vrai déluge. Vent échevelant, foudre hargneuse et formidables grondements, litres et litres d’eau, sans relâche, des jours et des nuits durant. Routes fermées, ruisseaux naissant dans les jardins, caves, garages puis maisons inondées, pans de colline emportés avec les vieux pins dont les pauvres racines tentaient de maintenir la terre, et la mer, lâchée, dévorant les plages et les pinèdes de ses lames corrosives ; la mer lâchée dont la teinte brunâtre s’étira sur des centaines de mètres car les cours d’eau qui se jetaient en elle charriaient des tonnes de terre volée dans les vignes, les chemins et les jardins. Les îles d’Hyères disparurent derrière les grains et nous n’eûmes plus d’horizon.
La maison, en hauteur, échappa au viol de l’eau et de la boue mais l’humidité s’insinua, décollant les vieux papiers peints et la moisissure étala ses dessins grisâtres sous les fenêtres et dans les placards.
Le silence lourd et gluant, la lumière grise et la pluie infinie, eurent raison de nous tous.
Nous parlions déjà peu, mais dès lors nous n’eûmes plus que quelques échanges maussades et seule la guitare du petit remplissait de temps à autre le gouffre dans lequel nous sombrions lentement. Moi, privée de mes bains de mer quotidiens, je regardais par la baie vitrée, dans le jardin dégouttant, les oiseaux mouillés et les dernières fleurs qui pourrissaient. Je lisais aussi.

Un soir, l’ainé des fils apparut au volant de son véhicule bringuebalant, se gara au bas du jardin et pataugea jusqu’à la porte de la cuisine. Il venait ramasser quelques affaires qu’il avait laissées dans sa chambre, passer une soirée et une nuit et puis comptait bien repartir. Il ne dit pas un mot sur sa destination ou ses projets et personne ne lui posa de questions. Au cours du repas qui à cette occasion nous réunit, les deux frères aînés ranimèrent des souvenirs de leur enfance et leur adolescence, époque où la famille s’était installée dans un village de l’arrière pays. Il y avait dans cette évocation une telle nostalgie que j’en eu la gorge serrée. Ils parlaient, riaient mais leurs yeux exprimaient la détresse de ceux qui ne pleurent plus. Et je vis que ma sœur sentait cela car avec brusquerie elle se leva de table pour aller fumer et resta un moment dans la cuisine, tentant de diluer sa tristesse dans l’eau de vaisselle. Les jeunes montaient le ton, leurs rires sonores étaient incongrus dans cette maison et je les écoutais, mal à l’aise, raconter tous ces moments qui constituaient leur âge d’or. Leurs paroles étaient une invocation désespérée. Le petit entendait les anecdotes, les aventures cocasses ou légèrement inquiétantes, les jugements sur ceux ou celles que tous deux avaient connus, et, il entendait le regret et la mélancolie. Il voyait l’angoisse de ses frères qui sentaient bien que ces souvenirs commençaient à perdre de leur épaisseur, que leur trame usée par tant d’utilisations s’amincissait tant qu’elle allait disparaître, et ne pourrait plus cacher l’intolérable. L’absence d’Anna. Pour toujours.
Puis, après être allé fumer une cigarette, il entra dans la salle à manger et annonça que sans doute mamie était morte. Il tremblait mais son visage restait impassible comme s’il était dissocié de lui qui avait découvert sa grand-mère sans vie dans la grande chambre, toute petite sur son lit médicalisé. Nous nous levâmes tous dans un fol affolement, renversant les chaises et nous bousculant, courûmes jusqu’au lit sur lequel reposait désormais un cadavre. Je remarquai alors que les mouches avaient disparu. La petite mère était partie sans bruit, sans que quiconque s’en aperçoive. Les pleurs de ma sœur s’accordèrent un long moment au rythme implacable de la pluie, puis elle dit que finalement c’était mieux, qu’elle ne souffrait plus et se tournant vers moi me fit remarquer comme elle était belle dans la mort, notre mère. Belle ! Oh, ma sœur aveuglée ! Elle n’était pas belle, elle n’était plus c’est tout, plus rien, de la chair vide. Une coque, un flacon d’où s’était échappée la volatile fragrance de son essence. Je ne reconnaissais pas ma mère dans ce corps laissé là, comme oublié, jeté. Jeté comme celui de l’autre morte. La fille, le premier enfant, la sœur, ma nièce. Anna. Emportée avec sa voiture sur une route transformée en torrent par les fortes pluies d’un printemps malveillant. Disparue quelques heures puis retrouvée. Noyée.
Le petit dit « on ira jeter ses cendres à la pointe des Mèdes, c’est ce qu’elle a toujours voulu. »
Retourner à la mer bien sûr.

J’ai laissé ma sœur, ses enfants et son mari et je suis sortie sur la terrasse. Il ne pleuvait plus. Le silence était encore ouaté, un peu collant et le son de la mer arrivait jusqu’à moi, hypnotique. Le rythme des vagues lent et assourdi apaisa peu à peu mon cœur. Je m’avançai dans la nuit. Alors dans les sommets lointains des arbres une grande respiration prit son élan et se glissa peu à peu dans les pins qui peuplaient notre jardin. Je le reconnus. Le mistral noir se levait.

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Philshycat · il y a
Belle atmosphère !!
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Pia · il y a
Toute émue et retournée, prise dans la tempête du ciel et de la vie , dont tu parles si bien dans cette nouvelle.
Des odeurs, des sons, des paysages, des couleurs, des visages me reviennent en mémoire.....Bravo ! J'ai voté :-) (Pépette)

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Farida Johnson · il y a
Je suis super contente Pépette que ce texte t'ait fait cet effet là! Et merci d'avoir voté. J'ai une autre nouvelle en compet, je ne sais pas si tu l'as lue, si pas voici le lien:http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/danse-le-diable, tu l'aimeras peut être aussi... A bientôt.
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Jean Calbrix · il y a
Il faut mettre un espace entre les deux points et http, Doum, sinon on tombe dans un trou du diable !
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Farida Johnson · il y a
???
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Jean Calbrix · il y a
J'ai cliqué sur votre lien qui conduit à votre "danse-le-diable" et je suis tombé sur un trou. Vous pouvez vérifier vous même. En fait, j'ai dis une bêtise, l'erreur vient de la virgule placée au bout du lien, il doit être détaché du lien sinon il est pris en compte dans le lien ce qui fait un faux lien.
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/danse-le-diable, n'est pas bon
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/danse-le-diable , maintenant ça marche !

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Farida Johnson · il y a
D'accord , merci beaucoup pour l'explication. J'ai en fait copié le lien et je ne sais pas ce que cette virgule vient faire là....sans doute le diable! Du coup, vous avez pu lire la nouvelle? L'avez vous aimée?
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Jean Calbrix · il y a
Il est dans mes projets d'aller la lire. A bientôt donc.
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Denis Lepine · il y a
la Vie, beau texte, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Farida Johnson · il y a
Merci ! Je vais aller lire votre chanson.
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Françoise Donadieu · il y a
Au-delà de l'exactitude dans la description des sentiments et des atmosphères, je suis touchée par la cohérence interne de ce texte qui tisse sa toile depuis le A Noir des mouches de Rimbaud jusqu'au prénom Anna et la douleur du deuil. C'est la mélancolie, celle qui trempe sa plume dans l'encre noire!
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Br'rn · il y a
Une rencontre en amène une autre, et je n'habite pas bien loin, ce qui entre autres m'a permis d'apprécier davantage votre description très juste de ces moments de canicule ou de déluge, des fameuses mouches collantes (qu'est-ce que j'ai pu en chasser)... Une authenticité aussi dans la perception différente des épreuves, les fatigues et les colères contre la maladie... Emouvant
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Moonath · il y a
mon soutien pour celui-ci aussi... et votre plume talentueuse...
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Schuss.bea · il y a
Bravo et merci pour cette proposition de lecture. Je vais maintenant lire les autres nouvelles:-)
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Aaa · il y a
merci Doum pour ce texte , je l'ai lu d'un seul jet, portée par une écriture vive sensible exprimant des émotions que j'entends et que tu as sues partager avec une remarquable dignité marie
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Farida Johnson · il y a
Ah ! que ça fait du bien d'être lue et appréciée par des lecteurs que je ne connais pas! Un grand merci. Peut être aimerez vous d'autres nouvelles sur ma page? http://short-edition.com/auteur/doum-2
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Anne · il y a
émouvant, une très belle écriture. un huis clos familial avec la mer, le paysage, le vent et la vie . c'est très beau
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Farida Johnson · il y a
Merci je suis vraiment heureuse que mon texte vous ait émue. Si vous voulez vous pouvez en lire d'autres sur ma page, peut être vous plairont-ils aussi. http://short-edition.com/auteur/doum-2
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Margaret Nott-egon · il y a
On se laisse vite prendre par cette histoire qui nous ramène a la vie de chacun. Très bien écrit, facile à lire bravo
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Farida Johnson · il y a
Merci merci, Margaret .
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