Étonnant et réjouissant parcours d’un auteur-loser

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

Chacun connaît les bourrasques littéraires qui soufflent en automne – spécialité culturelle franco-française – et, dans une moindre mesure, début janvier, quand du moins une sinistre pandémie ne brouille pas les cartes en tempérant les ardeurs éditoriales des épiciers des Belles Lettres et les ambitions des collectionneurs de Prix, tous désormais confinés et sur le qui-vive. Mais nous ferons dans cette chronique comme si rien n’avait changé, comme si la Covid avait été définitivement terrassée et que le Livre retrouve son lustre culturel – et aussi son marché.

Retour à l’automne 2019, ou saut à l’automne 2021, après la parenthèse sinistre que vous savez. Le panorama est connu : les trompettes de la renommée n’ont pas encore été embouchées que déjà bruissent les rédactions tandis que les professionnels s’activent (tout en pestant contre l’avalanche du papier qui fait de la résistance) car, tous pressentent, sinon des chiffres mirobolants, du moins l’embellie annoncée, une reprise certaine de l’édition : près de 600 romans français et étrangers attendus sur les étals entre la mi-août et le mois d’octobre, très exactement 589 futurs opus miraculeux, avec, comme à chaque rentrée dite littéraire, d’inévitables rumeurs, des coups bas éditoriaux, l’indispensable fumet de scandale dans le recoin d’une bonne feuille, une agitation certaine ne mettant pas en péril un rituel convenu mais au contraire rassurant et aussi prévisible que cette célèbre égérie belge qui nous pond chaque automne son bel œuf bien calibré, bref, on l’aura deviné, il ne s’agira pas, dans cette chronique à la gloire des losers, de gallinacée surdouée mais bel et bien de rentrée littéraire avortée.

Plus exactement de non-rentrée. De contreperformance commerciale. De sous-littérature improductive. Car il s’agira bien ici d’un certain Julius dit Julius Minus qui pourrait devenir le prototype, le chef de file et le saint patron tutélaire des glorieux perdants, écrivain aussi peu concerné par les best-sellers automnaux que les pécheurs de crevettes du dimanche le sont par les quotas de thon rouge dans les eaux nipponnes ; aussi peu passionné par ailleurs, juste amusé, par le condensé romanesque que je vais tracer de son improbable destinée. Car, puisqu’il est mon ami, c’est pour moi un enjeu personnel d’être son présentateur, mieux, son défenseur. Même si mon projet n’est ni compris ni reçu ! « Ta seule circonstance atténuante, m’a-t-il dit après avoir parcouru mon texte destiné à Short, c’est que ta narration ne ressemble à rien, que je ne me reconnais dans aucun de tes dix Julius mais qu’à tout prendre, plutôt qu’une romance sirupeuse, je préfère ta bombinette à fragmentation, même si la mise à feu est totalement ratée. Ah ! mon pauvre Maxou, si seulement je pouvais être sûr que ton incohérence soit préméditée... » Qu’on se le dise : mon héros est aussi injuste envers moi qu’impitoyable.

Pourtant, je persiste et signe. Et bien que je ne sois pas de la partie (je soigne essentiellement et uniquement les corps), je pense connaître intimement cet auteur depuis bientôt quarante ans ; j’apprécie obscurément autant qu’obstinément cette sorte d’Homme Noir qui me ressemble comme un frère, et je veux ici évoquer son prodigieux malheur professionnel, ses échecs coruscants, sa glorieuse nullité littéraire, sans me gêner le moins du monde, allons-y ! puisque les oxymores sont redevenus à la mode. Néanmoins, pour respecter son anonymat et ne pas abuser de la première personne du singulier, nous l’appellerons Monsieur Julius, ou plus familièrement Julius, personnage récurrent de son œuvre prolifique autant que catastrophique.

Donc, notre Julius est un drôle, un phénomène, presque un cas d’école : depuis plus de vingt ans, il aligne une brassée d’ouvrages à peu près aussi invendables les uns que les autres, tant sa prose est, sinon indigente, du moins essentiellement autofictionnelle, pour ne pas dire autobiographique voire autobiografictive. (Il faut dire que le plouc refuse à sa plume les histoires de vampires, le genre Fantasy ou le basique roman policier, mais les historiettes de cul, oui, faut bien subsister.) Ce nonobstant, je peux l’attester, moi qui suis fidèlement sa non-carrière, pas une seule critique dans les gazettes pendant tout ce temps, pas le moindre frémissement dans les ventes et même un embryon de notice qui vient d’être supprimé d’office dans Wikipedia pour absence notoire de notoriété. S’ajoutent des tirages faméliques, une poignée de groupies certes transies mais impuissantes et des velléités chez lui de se faire hara-kiri en ingurgitant d’une traite les 506 pages du Dictionnaire de la bêtise de Bechtel et Carrière.

On pourrait croire qu’une telle débâcle éditoriale consterne Julius, qu’elle le déprime ou plutôt le stimule, vu qu’il s’obstine encore et toujours à écrire tant d’opus invendus ! Eh bien non, c’est pour lui un signe providentiel, le plus sûr des encouragements à continuer de s’enliser gayment puisque, en fait et dans la réalité, il n’écrit que pour lui-même et n’aime ni les épiciers ni les promoteurs ni les voyeurs ni surtout les enquiquineurs. Avoir plus de 50 lecteurs lui semble suspect, toucher des droits d’auteur (quelques dizaines d’euros bon an mal an) une compromission, passer sur un plateau TV une dépravation. Quant à la liste des meilleures ventes...

Moi qui connais bien Julius, je veux l’attester : ce dont il souffre, ce n’est pas de manque d’ambition, pas même d’indolence chronique, encore moins de dandysme, mais d’une gentille névrose, comme tout un chacun. Et de cette névrose souriante mais totalement stérile, les symptômes sont aussi patents et éblouissants que ses ruineuses autoéditions ou ses souscriptions en forme d’omelette norvégienne flapie. C’est un fait, telle est sa vraie vocation, bien plus que feu son pseudo choix sacerdotal : le bougre ne s’est fait auteur que pour s’ausculter l’âme, peaufiner le style, faire jaillir de cette conjonction une jubilation extrême dont il veut prendre à témoin la terre entière en bichonnant et collectionnant des œuvres singulières dont elle n’a nul besoin ! Seule importe alors la trajectoire. Littérature ? Non, lis tes ratures : corrige, écris, corrige, laisse infuser, écris à nouveau, corrige... et jouis-en à l’infini puisque « le style arrache une idée au ciel où elle se mourait d’ennui pour l’enduire du suc absolu de l’instant. » (Bernard Franck). S’enduire de mots et se pourlécher l’âme ! Quant à la glèbe et aux bipèdes...

Lors de son avant-dernier coup de fil (il habite en Ile-de-France, moi en Rhône-Alpes), Julius m’a avoué que, s’il a toujours eu la passion d’écrire – et à la manière dont il l’entend : écrire sans en vivre – il n’en a pas toujours eu le temps car, à la fin du siècle dernier, avec sa ribambelle de marmots, le travail manuel ainsi que sa vie conjugale l’occupaient et l’épuisaient. Mais ce labeur le ramenait encore à l’écriture puisque, dans le métier de doreur sur bois qu’il apprit sur le tard après avoir défroqué, il fallait avant tout poncer, poncer encore, poncer encore et toujours ! C’est le prix à payer pour réussir une belle dorure à la feuille, un or bruni rutilant. Car, le sait-on ? poser une feuille d’or ne prend qu’un instant, préparer puis poncer l’enduit (fait de blanc de Troyes et de colle de peau de lapin) exige des heures d’attention et de patience avant l’interminable polissage à l’agate qui en est la récompense ultime. Ce n’est que si l’enduit est parfait, aussi lisse et froid que le marbre, alors même que la peau du pouce et de l’index en est encore abrasée et endolorie, qu’éclate la splendeur de l’or sous la pierre qui sans cesse passe et repasse.

« Tout ça, me confiait Julius récemment, un brin amer, pour ces bourgeois venant reprendre leur cadre ou leur trumeau, l’œil blasé, le porte-monnaie serré, pas même étonnés par notre labeur d’orfèvre et soupirant parfois que c’est bien cher payé pour un peu de peinture dorée. Ah ! les sots. » Et l’artiste d’ajouter : « Tu sais, Max, il en va de même pour les mots... Cet interminable et cuisant polissage... mais sans perdre une once de fraîcheur et de spontanéité ! Un tel boulot pour leur indifférence, leur inculture... »

Quand aujourd’hui Julius peaufine un texte, sans penser un seul instant aux improbables lecteurs, lorsqu’il le dégraisse, le lustre, parfois l’efface... par inadvertance ou par dépit, il repense à son ancien métier : autrefois l’enduit gris et rugueux, aujourd’hui tous les feuillets qui s’accumulent autour de son siège, comme autant de feuilles mortes, sans cesse imprimés puis corrigés, imprimés à nouveau, puis encore raturés à la main... Et à mesure qu’opère le polissage du texte, à mesure que le feuillet devient du coup de plus en plus immaculé, de plus en plus lisse, comme autrefois le support prêt au miracle de la dorure artisanale, c’est la même fatigue et le même plaisir : soudain, comme sous l’agate ou au creux du tamis indéfiniment secoué au-dessus de la rivière, l’or des mots éclate et éblouit ! De rares fois. Si fugacement...
Mais qu’importent les carats, qu’importe qu'ils n’étincellent jamais sur la plage d’un livre ! Seul, extorqué plus à la terre meurtrie qu’au ciel évanescent, seul le suc absolu de l’instant.

Une fois, je fis remarquer à Julius que dans son dernier pavé (440 pages tout de même), j’avais déniché deux coquilles. Deux ! Malgré ses légendaires relectures. Nullement surpris, encore moins contrit, l’auteur a répliqué, en s’esclaffant : « Forcément ! Mon pauvre Maxou, tu es tombé dans le panneau. Les coquilles, j’en laisse toujours quelques-unes dans mes livres pour offrir à mon lecteur qui se barbe la fate jouissance de déterrer une truffe ! » Que répliquer à ça ? Rien, c’est son droit et sa lubie, même si en tant que lecteur je vois les choses d’un autre œil et sous un angle moins cynique, moi qui ai tellement l’habitude des corps, de leurs défaillances, de leurs géniales imperfections. La coquille dans un livre ne serait-elle pas au texte ce que le nævus est au grain de la peau ? Une fatale et touchante trace d’humanité. Quoi qu’il en soit, chez notre auteur, malgré quelques rares scories prétendument volontaires, sa vulnérabilité à lui – aussi touchante qu’exaspérante – consiste à ce que sa compulsion littéraire relève du sabordage ; c’est chez lui quasiment une vocation : pour minutieux qu’ils soient, l’embaumement des mots et la toilette scripturaire ont toujours lieu avant, avant la parution de l’opus, et même avant la mise au pilon qui constitue une sorte de prometteuse mise au tombeau. C’est décalé et d’un grand chic. Et comme pour la fête pascale, rien, absolument rien à voir avec la Raison : tu crois ou tu ne crois pas. Tu marches ou tu décampes. Tu t’abêtis et tu adores. Tel est le credo de Julius : un acte de naissance littéraire, c’est d’abord un avis de décès. Par essence, nécessité formelle et dépit consenti. Forcément. Consubstantiellement. Littérature... le maître-mot en trois ! Car, tout comme la croyance est un doute surmonté, un livre n’est qu’un brouillon sublimé. Une fin consommée et consumée. Depuis le tout premier opus, dit « œuvre de jeunesse » qui, comme l’a bien vu Cioran, n’était déjà qu’un suicide différé. Ce qui expliquerait aussi que la fleur fétiche de l’ami Julius n’est pas ni ne sera jamais le chrysanthème, mais l’impériale et ambivalente Paeonia. « Que celui qui a des yeux pour voir, qu’il voie. » Et qu’il croie, même sans avoir rien vu ! Comme n’a pas su faire Thomas, le saint patron des ratiocineurs illettrés.

En vérité et subséquemment, puisque l’acte d’écrire constitue pour Julius un processus à rebours, une sorte de fausse-couche féconde, il s’agira aussi, tout de suite après la perte des mots et sans perdre un seul instant, d’une publication hors-normes, hors approbation, hors production de masse : plus ses lecteurs sont rares et chiches ses royalties, plus le nouvel opus lui apparaît subtil et méritoire. Et bien plus touchant qu’un poupon rachitique qu’il convient donc de sauver à tout prix et à n’importe quel prix ! Car sa devise est toute bête et non commerciale : écrire sa vie, vivre son écriture. Et comme disait Cioran : « Celui à qui tout réussit est nécessairement superficiel. Un minimum de déséquilibre s’impose. » Un maximum d’échecs à condition de les transmuer, de les polir et de les transfigurer. Dit autrement : quand une existence est un ratage assumé, l’œuvre et le style ne peuvent confiner qu’au sublime. Et cela ne regarde personne d’autre que l’auteur.

Ah bon, il s’agirait alors d’autobiographie ? Mais chacun sait que ce genre de complaisance peut ne pas passionner les foules, surtout lorsque le feuilleton introspectif dure depuis tant d’années ! Avec raison, admet Julius, sauf si l’on respecte quelques règles aussi minutieuses que lorsqu’on veut réussir un beurre blanc. L’ami m’a donné, un jour que je le harcelais pour qu’il daigne écrire enfin un roman contemporain digne de ce nom et du sauvetage de son compte bancaire, pour qu’en se laissant tomber une bonne fois pour toutes il mise de manière altruiste sur la seule postérité, même si elle est une très vieille dame fort capricieuse et pas toujours aussi respectable qu’on le prétend ; bref, pour en revenir à sa recette bio maison – sa propre définition de l’autobiographie – je n’ai pas tout à fait compris mais, puisque je tiens ici à trouver à mon cher raté quelques circonstances atténuantes, autant citer texto sa propre autojustification : « Trois qualités sauvent et légitiment l’autobiographie : le travail stylistique, la portée universelle, le ferment subversif ; de sorte que le lecteur, devenu alter ego, soit séduit, impliqué, désaliéné. » Pas mal vu, sauf que le séducteur écorché vif n’attirera pas nécessairement des millions de voyeurs séduits et que pour un écrivain têtu, il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut ni entendre ni vendre !

À propos de ce handicap, Julius m’a parlé de Joël dont il apprécie la prose, née peut-être de son mauvais sort puisque l’homme est entré sourd dans l'existence – ces éternels communicants que sont les éternels souffrants ! « En scénarisant la vie, explique-t-il, nous lui conférons l’impératif de notre existence et occultons rageusement notre vacuité originelle. Nous ne prétendons jamais à nous-mêmes, nous sommes tout à la fois le théâtre, le décor, l’intrigue et l’acteur d’un spectacle dont nous voulons croire que nous ne sommes pas l’unique spectateur. Peut-être est-ce là le cœur du drame : confondre la réalité des faits avec la réalité qu’on leur assigne. » (Joël Chalude, Je suis né deux fois, Ed. Autres Temps). Julius confondrait-il lui aussi sa vie ruinée avec son art écorché... Autofiction plus qu’autobiographie ? Éternel débat qui n’intéresse que les blogs d’un jour ! Voilà que tu nous embrouilles un peu plus, mon pauvre vieux, et que tu nous parles d’une écriture plus proche de la résilience littéraire que du Prix des Libraires !

Mais revenons à l’édition telle qu’elle t’a déçu, cher Julius, et ne te concerne plus. Quid de l’édition majuscule ? Les « chocs de la rentrée » ou autres promos ? Notre jeune vieillard considère à présent camelots et bibelots d’un œil amusé, comme il sourit des soldes en janvier ou, début août, de l’horrifique chassé croisé : pure convention. Totale inadéquation. Construction médiatique. Du vent ! Quand il consent à lire un auteur contemporain (en plus des humbles génies qui font ses délices, un Flaubert, un Gide, un Maupassant, un Zweig et une bonne douzaine d’autres illustres démodés), c’est toujours avec retard, avec insouciance, presque par inadvertance, quand la vague promotionnelle s’est depuis longtemps retirée. Trouvaille de l’été dernier : une déjà vieille histoire de hérisson et de concierge que Mr Julius met désormais sur un pied d’égalité avec “La vie devant soi”, quitte à faire s’étrangler d’indignation les respectables critiques parisiens. Là encore, comme pour l’écriture, il s’agit de s’enduire de mots (ceux de l’Autre) et de s’en pourlécher l’âme.

C’est ce que Julius m’expliquait dans un avant-dernier et interminable courrier, à propos de sa récente trouvaille (précision : Julius n’écrit qu’à l’ancienne, uniquement sur du vergé calligraphié) : « Voici des signes qui ne trompent pas. Lorsqu’en débarquant sur le quai du métro, au lieu de foncer vers la sortie, tu lambines en cet endroit malodorant et inconfortable pour déguster la fin d’un chapitre qui, de toute façon, ne pourra pas être réchauffé... quand, au détour d’une phrase ou d’un mot inédit et jusqu’alors inconnu (hier après-midi : “immarcescible” ), tu as un soubresaut de plaisir ou de complicité, au point de le noter, sur-le-champ, dans ton agenda... quand tu te surprends à sentir poindre de manière récurrente au coin de l’œil une larme de tendresse, de chagrin ou de rire... quand, après avoir trimballé le livre de poche dans ta besace, tu cours chez ton libraire (pas à la Fnac !) pour commander le même titre dans la noble collection au liseré rouge... quand, à mesure que tu avances dans la lecture, tu en freines imperceptiblement le cours de peur de devoir quitter bientôt – trop tôt – les personnages qui sont devenus tes meilleurs amis et la prose qui t’a enchanté... quand enfin tu notes l’heure et le lieu du point final (Station Ivry Val de Seine, ce 29 juin à 14h 02) comme on se remémore la date funeste d’un dernier souffle ami...c’est que, vois-tu, Max, tu te trouves en présence d’un grand et beau livre ! » (Au sujet de Muriel Barbery.)

Toujours à propos d’hédonisme, Julius m’a fait part l’autre jour de sa réflexion, se demandant si le summum de son plaisir n’est pas de guetter son bouchon plutôt que de ferrer un mastodonte. « Chaque fois, me confiait-il tout excité, qu'après un refus, je cours porter à un autre grossiste du 6ème arrondissement un nouvel exemplaire, je me sens le cœur frétillant d’un pécheur à la ligne ! » C’est pour ça qu’il ne récupère jamais ses textes : le pêcheur conserve-t-il les godasses percées qu’il tire sur la berge ? Pour Julius, refus et déni sont un hommage à sa singularité et un amplificateur de sa furie (d’écrire). D’ailleurs, lorsqu’il m’explique combien il jubile à organiser ses tournées parisiennes pour fourguer obstinément autant de tapuscrits, je me demande si mon comparse n’est pas en train de régresser, de rapetisser en culottes courtes, chenapan d’un jour se plaisant à jeter dans le plan d’eau cageots, bouteilles, chambres à air rapiécées, pour rien, par défit, peut-être pour le plaisir pervers d’agiter et de troubler des eaux trop lisses, plus sûrement pour détourner sa vieille colère en se prouvant qu’il est lui aussi capable d’être méchant et destructeur. Exilés sur la terre, les angelots sont parfois sans pitié...

Un jour, de passage au cabinet, Julius me montra un gros cahier rouge à spirales où il note soigneusement, pour chaque titre refusé, le nom de l’Éditeur. Avec autant de méticulosité et de ferveur que mettait son vénéré maître viennois à collectionner ses prestigieux autographes. Ah ! ce cher, ce très cher Stefan dont Julius me rebat les oreilles, si chanceux au dehors, si miné de l’intérieur... Donc, j’ai vu que pour l’une des œuvres phares mort-née de son disciple sousdoué, figuraient une bonne trentaine de noms prestigieux, depuis Gallimarre – à tout Seigneur tout honneur – jusqu’à La Mare aux canards, petit éditeur écolo prometteur sis à Pouilly-en-Auxois. « Vous avez bien voulu nous soumettre votre manuscrit... Il ne correspond pas à nos choix éditoriaux... Votre projet ne nous a pas assez convaincus... Notre programmé est déjà surchargé... Sans réaction de votre part dans un délai d’un mois, nous procèderons à la destruction de votre texte... Avec l’assurance de nos sentiments attentifs... etc. » C’est dingue comme Julius est souvent remercié, avec tant d’impersonnelle courtoisie. Lui me dit que c’est bon signe, qu’ainsi beaucoup de forêts seront épargnées et que cette perspicacité très sélective des Éditeurs l’aide à rester modeste, devançant ainsi tous ses congénères, du plus obscur au plus nobélisé, puisque chaque faiseur de livres n’est en définitive qu’un va-nu-pieds se prenant pour Ombilic 1er ! Plutôt grandir en humilité, donc en humanité. Car, en dehors de toute préoccupation de bâtir une quelconque Œuvre littéraire, telle est sa devise 24 carats : œuvrer pour construire en soi ce que chacun est en droit d’attendre — de l’humain. Beauté et bonté. Persévérance dans la bienveillance. Point. Du coup, ému et reconnaissant, il note le nom et l’adresse de ses providentiels contempteurs, agrafe avec jubilation la liasse de leurs sentences de mort ; s’amuse parfois à comparer, de façon synoptique, leurs plus plates et stéréotypées excuses, leurs litotes embarrassées, etc. bref, Julius fait ce travail d’archivage non comme on grave en sa chair des stigmates d'humiliation, mais comme on aligne au-dessus de la cheminée d’anciens trophées en cuivre oxydé pour mieux rehausser son propre blason en or intérieur. Car, selon lui, la merveille de l’or poli éclate dans le mot de Buffon, cité par Balzac dans ses "Illusions perdues" : « Le génie n’est qu’une grande aptitude à la patience. » C’est dire si notre auteur humilié est sûr de son fait !

Ce qui navre le plus Julius, il m’en parle souvent, c’est qu’on puisse le croire insincère. Qu’on s’imagine que, dans le fond, il est mortifié par ses échecs à répétition (principalement au sujet d’un Éditeur des textes courts et de son prestigieux jury de lecteurs qui, systématiquement, le snobent et l’écartent du podium.) Tant pullulent tous ces faux jetons qui voient de l’hypocrisie partout ou, pire, ces belles âmes subodorant en tout apostat zélé un chrétien qui s’ignore ou, le pire du pire, en tout prêtre parti un triste repenti ! Eh bien non, mon ami Julius est paisible, flegmatique, souvent espiègle, bref, toujours confiant en sa mauvaise étoile même s’il déplore que trop peu de gens connaissent son secret, comprennent qu’il ne bluffe pas, n’exagère pas, ne souffre pas de dépit, ne marchandera pas : jamais les hommes-enfants ne pourront devenir des Académiciens ventrus et respectables. Car, conclut sentencieusement Julius (avec au coin de l’œil un éclair de malice), mieux vaut être un auteur-loser singulier, persévérant, heureux et fier de l’être, qu’un Goncourt d’un seul jour, passe-partout et obstinément suicidaire ! Dit autrement : il vaut mieux être moins et être ce qu’on est.

Un dernier mot. Hier soir, l’ami me téléphone tout excité. (Le dimanche soir, c’est notre heure, plutôt deux, tant est étourdissant son babil féminoïde !). Il m’annonçait, hilare, que, souhaitant s’alléger de pâte à papier et de vanité en prévision d’un déménagement prochain, il avait jeté en début d’après-midi près de 300 parmi ses ouvrages invendus dont les poussiéreux cartons bloquaient la porte de sa cave. Ce devait être la souscription du nouveau siècle, ce fut un bac jaune débordant de trophées mort-nés ! Loin de l’abattre, cet autodafé avait excité Julius au plus haut point. «  Tu te rends compte, Max, tout mon stock de papier inutile, une fois recyclé, une fois la cellulose purifiée de la colle et des encres... tout ce matériau bon marché qui permettra peut-être à un nouveau Proust d’émerger ! » Ainsi était-il profondément touché, peut-être vengé, que – grâce à son altruisme écolo – le fumier de sa coûteuse vanité devînt le terreau d’un authentique génie annoncé.

Mais ce n’était pas la joie majeure de mon cher loser ni l’objet de son coup de fil enthousiaste. Toujours aussi disert, toujours aussi vorace de bouquins oubliés autant que démodés, Julius venait de découvrir une page extraordinaire d’Alain, ce philosophe-journaliste dont il se nourrit au rythme des 3098 propos parus régulièrement dans La Dépêche de Rouen. L’article en question date de l’automne 1907 et évoque une fragrance spécifique.

— Eh bien, mon vieux, ceci explique cela !

— Quoi, lui dis-je, qu’entends-tu par là ?

— Ma nullité littéraire, pardi ! Ma glorieuse infirmité, mon absence d’adaptabilité au milieu éditorial français... Elle n’est pas due au chromosome XXLZ, celui du génie littéraire dont mes géniteurs ne m’ont hélas pas gratifié, pas même due à ma légendaire perversité narcissique, mais simplement à cette maudite odeur que j’ai respirée dans les pensionnats pendant 15 ans, très exactement de 10 à 25 ans ! Tu piges, Max ?

Incroyable, non ? Ça pue quelque part dans un séminaire savoyard et le destin d’un Prix Nobel de Littérature dérape ! Au téléphone, je restais perplexe, vaguement compatissant, un brin incrédule, tout en rendant moi aussi hommage au sésame olfactif du père Chartier, aussi puissant que résilient pour tous les ratés des Belles Lettres. Et pendant que Julius me lisait avec gourmandise l’extrait en question, je me demandais à quel effluve – fiente ou encens ? – était dû le génie vermoulu de Truc (aux belles tempes argentées) ou le charisme précoce du jeune Machin (en col roulé décontracté), tous deux entrevus hier soir à la TV et futures stars de notre prometteuse future rentrée littéraire... si la quatrième ou cinquième vague pandémique le permet. Car il en va de la sacrosainte Culture et de sa survie, n’est-ce pas ?

« (...) Ceux qui ont connu l’odeur de réfectoire, vous n’en ferez rien. Ils ont passé leur enfance à tirer sur la corde ; un beau jour enfin ils l’ont cassée ; et voilà comment ils sont entrés dans la vie, comme ces chiens suspects qui traînent un bout de corde. Toujours ils se hérisseront, même devant la plus appétissante pâtée. Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ; car tout cela sent le réfectoire. Et cette maladie de l’odorat passera tous les ans par une crise, justement à l’époque où le ciel passe du bleu au gris, et où les libraires étalent des livres classiques, des romans primés et des sacs d’écoliers. »


Boulogne-Billancourt, 01/01/2021
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Joël Riou · il y a
Une solide culture au service d'une réflexion sur le milieu littéraire et le portrait d'un écrivain anonyme tel que l'on pourrait en trouver sur Short, et auquel on peut s'identifier. Le narrateur semble d'ailleurs être le double - maléfique ou non - de son copain, dans un jeu de miroir où à force d'évoquer l'autofiction, l'autobiographie et autre néologisme pour décrire la façon de parler de soi, on ne sait plus qui est qui. Ce texte intéressant sur le fond et la forme aurait mérité de concourir, mais sur Short, les textes jugés trop longs, bien qu'autorisés, aux sujets nécessitant réflexion et travail intellectuel sont rarement acceptés.
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Bellinus Bellin · il y a
Bravo pour le commentaire très affuté... et la belle perspicacité sur le vrai faux double ! L'idée de concourir ici ne m'a pas effleuré. Outre la longueur du texte, c'est incompatible avec le logiciel de Short et son Comité de lecteurs ! N'espérant plus rien, je ne suis donc jamais déçu... et comblé par les lecteurs rares et subtils ! Merci. De la part de M. Julius ?!
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Georges Saquet · il y a
Du plaisir du début à la fin ... Mon vote.
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Bellinus Bellin · il y a
Merci ! Je vote pour que votre année soit agréable et réponde à vos vœux.
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Georges Saquet · il y a
Merci à vous et je vous souhaite à mon tour le meilleur !
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Ludmila Constant · il y a
Cela m'a fait une belle lecture pour ce matin. La fin est magistrale .
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Bellinus Bellin · il y a
Merci à ma 1ère lectrice de l'année 2021. Avec les meilleurs vœux de Julius !
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Ludmila Constant · il y a
Le lendemain encore l'image du chien qui traine le bout de corde sur son cou me suit, m'a fait à relire "Le chien rouge" de Mano Solo.
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Ludmila Constant · il y a
Merci. A vous aussi.

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