Étoile

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Une gamine un peu trop sensible qui écrit plutôt sur wattpad. https://www.wattpad.com/traxhart  [+]

Image de 2020
Image de 15-19 ans

Chaque nuit, elles sont là. Les ombres. Elles me guettent patiemment et dansent sur les murs de ma chambre au passage des voitures et de leurs phares jaunes. Comme si elles se réjouissaient de mieux me voir, effrayé, quelques mèches de cheveux tremblantes dépassant de mon drap. Et chaque soir, ma poitrine ose à peine se soulever sous ma couette pour récupérer un peu d’air. Je me noie dans le silence, espérant qu’elles m’oublient et que le sommeil m’emporte dans une réalité plus douce.

Pourtant, ce soir, elles ne dansent pas. Elles sont là, immobiles depuis des heures et aucune lueur ne vient les faire se mouvoir sur les quatre parois qui m’enferment. Aucun bruit de moteur, même pas les talons de maman qui rentrent tardivement du travail. Seulement ma respiration et les frottements de mon corps sous les tissus qui me recouvrent. Même la lune s’est éteinte et les nuages, avec qui elle joue habituellement à cache-cache, n’y sont pour rien. Ils ne sont pas là, eux non plus.

Il n’y a que moi et les ambres de la nuit que je perçois à travers ma fenêtre. Ces ambres couleur miel, si petites, si fragiles, qui éclairent faiblement le papier crépon noir, ce voleur de ciel bleu qui revient chaque soir et réveille les ombres.

Est-ce que les adultes aussi ont peur des ombres ? Est-ce qu’eux aussi, ils se cachent dans leurs oreillers ? J’espère que lorsque je serai grand, je les dépasserai. Que je serai si grand que je pourrai toucher les étoiles. Même si grand, que mes cheveux chatouilleront la lune.

Mais peut-être que les adultes connaissent des choses plus effrayantes encore que les ombres. Parfois, le soir, j’entends maman pleurer, toute seule dans le jardin. Pourtant, chaque fois que je lui demande, elle me dit que tout va bien. Peut-être que les ombres grandissent en même temps que nous.

J’aimerais aller cueillir toutes les étoiles du ciel pour les offrir à maman. Les ombres s’en éloignent tout le temps. Peut-être que si elle en avait au moins une, une seule, même de la taille d’une perle, peut-être que les ombres disparaîtraient.

Doucement, mes songes ont commencé à m’emporter, le vacarme de mes pensées pour berceuse. Avant qu’un bruit ne me fasse sursauter. Un « cling », tout timide, à peine audible, mais le silence l’a pointé du doigt.

Curieux, je rouvre un œil, mais n’ose même plus cligner des yeux. Et si les ombres s’étaient réveillées ? Non... Elles sont toujours discrètes, je crois bien qu’elles sont muettes. Elles ne m’ont jamais répondu lorsque j’osais leur jeter quelques mots mal mâchés.

Alors j’ose quitter mon océan de draps pour découvrir une pierre sur le carrelage crème. Un voile orangée semble recouvrir le sol autour d’elle et les ombres s’atténuent. Une étoile. Elle paraît si minuscule dans l’immensité de ma chambre. Perdue, abandonnée des siennes. Que fait-elle là?

Mes orteils remuent et je me décide à l’accueillir. Accroupi, j’hésite à la toucher. Si elle s’éteignait ? Ou qu’elle s’envolait comme du sucre en poudre entre mes doigts?

Mais rien de tout cela n’arrive. Hormis la douce chaleur qui embrasse mes paumes, contrastant avec la fraîcheur monstrueuse du carrelage, il ne se passe rien. Elle demeure seulement sur ma peau, paisiblement, et une délicieuse odeur de cannelle s’en dégage. Est-ce qu’elle se mange ?

Mes lèvres n’ont pas le temps de l’atteindre que quelque chose rebondit sur ma tête. Des « cling » résonnant de tous côtés engloutissent mes oreilles. Mes yeux sont submergés de lumière, comme un ballet d’étoiles filantes viendrait éclaircir la nuit qui nous étreint.

Il pleut. Il pleut des étoiles dans ma chambre. Elles sont si belles, si réconfortantes que j’en oublis les ombres avec elles. Et un doux parfum sucré embaume ma chambre. Il continue de pleuvoir si fort que je suis obligé de remonter sur mon matelas avant de me faire dévorer par cette vague d’étoiles. Soudainement, plus rien ne tombe. Et mes yeux admirent cet océan de lumière qui persiste sur le sol de ma chambre.

Si maman voyait ça ! Est-ce que je me suis endormi sans m’en rendre compte ? Si c’est un rêve, j’aimerais inviter maman à me rejoindre, mais elle doit encore travailler au restaurant d’à côté.

Oh ! Mais je n’ai qu’à lui en apporter !

Aussi vite que l’idée m’a ébloui, je quitte mon lit, tentant tant bien que mal de traverser cette marée dorée. Lorsque j’arrive enfin à gagner la porte, impossible de l’ouvrir. Elle est coincée par les étoiles. Je commence alors à les dégager par petits tas, j’en mets sur mon lit, sur mon bureau, j’en jette par la fenêtre. Et je réessaie plusieurs fois sans succès. Au bout de longues minutes à déverser des dizaines d’étoiles dans le jardin, je suis enfin libéré. À peine j’ouvre la porte qu’une rivière se déverse dans le couloir, m’emportant sur son passage.

Mais mes jambes sont plus rapides que mes pensées et je suis déjà debout, dévalant les marches pour rejoindre la cuisine où je récupère un pot en verre que je remplis à ras-bord. Et je m’enfuis hors de la maison, mon pot à la main et des étoiles qui s’échappent des poches de mon pyjama. Je ne sais plus où se trouve exactement le restaurant, mais je file tout droit, le goudron froid qui mord mes pieds nus à chaque pas.

J’ai l’impression que plus je m’éloigne de la maison, plus elles faiblissent. Elles fondent. Elles s’éteignent. Pourquoi ?

De grosses larmes se forment sur mes cils et me brouillent la vue. Tout est flou, mais je continue de courir. Et je tombe. Le pot se brise en des milliers de petits bruits, les étoiles s’éparpillent tout autour de moi. Elles rebondissent et glissent sur le sol comme si elles voulaient s’éloigner de moi. Certaines sont fendues, d’autres à peine griffées. D’autres encore se sont fracturées en morceaux et sont éteintes. Une seule continue encore de briller et de réchauffer mon cœur.

Alors je me lève et je reprends ma course. Ce n’est pas grave s’il n’en reste qu’une, tant qu’elle la voit. Maman doit la voir...

Une masse floue se dessine au bout du trottoir et j’entends mon prénom résonner dans les ombres qui nous submergent.

– Gabriel ?

– Maman !

Elle traverse la route pour me rejoindre, ses talons claquant le goudron, puis s’accroupit à genoux pour prendre mon visage entre ses paumes gantées.

– Qu’est-ce que tu fais tout seul ici ? Mon dieu, mais tu n’as pas froid ?!

Elle me regarde, sourcils froncés au-dessus de ses yeux, la bouche tordue vers le bas.

– Pourquoi pleures-tu ? S’adoucit-elle.

Elle retire son manteau pour me recouvrir les épaules, mais il tombe lorsque je lui tends les bras.

– Regarde ! Maman, regarde ! Dis-je entre mes sanglots.

Ses prunelles reflètent l’étoile que je lui tends et ses doigts fins l’attrapent délicatement.

– C’est pour toi. Maintenant, tu ne pleureras plus. Les étoiles chassent les ombres ! Tu ne pleureras plus, maman.

Son regard si tendre me bouleverse. Les larmes perlent sur ses cils avant de dégouliner de ses yeux et de s’écouler sur ses joues roses. Un torrent immerge son visage.

– Oh, Gabriel...

Et ses bras si grands viennent me serrer contre elle si fort que j’ai l’impression que je vais moi aussi me briser comme du verre.

– Mmmh, j’étouffe... !

Mais elle n’écoute pas, son parfum de rose si familier m’enferme avec elle dans notre bulle et je la laisse m’étreindre autant qu’elle le veut. Après que quelques grains de sable se soient écoulés, elle finit par me relâcher et ramasse son manteau pour que je passe mes bras dans ses manches trop longues.

– Tu vas voir, il y en a pleins d’autres à la maison ! Tout plein partout !

– Alors pourquoi es-tu venu ?!

– J’avais peur qu’elles s’éteignent avant que tu rentres...

– Espèce de petit insouciant !

Son visage se fronce de nouveau, mais elle presse mes doigts dans les siens et m’embrasse le haut du crâne, ébouriffant mes cheveux aussi blonds que les siens.

– Rentrons.

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