Eternité flamboyante

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Critique de livres amateur à mes heures (jamais) perdues, l'univers de la lecture ne me quitte pas un seul jour. C'est ce qui fait le sel de la vie et offre ce sentiment unique à la fois  [+]

C’est l’enfer. Il fait chaud. Mais s’agit-il là d’un phénomène naturel ou cette ardente chaleur est-elle imaginaire, intérieure ? Est-ce la flamme enjouée de ce poêle qui imprime toute sa véhémence aux choses qui l’environnent ou n’est-ce que l’effet du cloisonnement et du caractère répétitif des événements, qui entraînent fièvre et bouillonnement intérieur, jusqu’au bord de l’explosion cérébrale ?

Il fait sombre. Un sentiment d’éternité plane. Le temps est-il arrêté ou se répète-t-il indéfiniment à l’identique, tel un disque rayé qui ressasserait le même extrait symphonique avec irrévérence, au mépris de la quiétude de l’esprit ?
Dehors, tout est néant et glaciation. Le sol est blanc et le froid de la nuit gagne toute chose. Un souffle funeste et furibond emporte les dernières défroques, qui ne suffisent plus à glaner les derniers soubresauts de vie, et s’infiltre jusques aux moindres encoignures et entrebâillements du chalet.

Plus d’une année déjà passée à composer cette œuvre titanesque, chaque jour sans relâche à poursuivre les mêmes recherches, sans avoir le sentiment d’avancer, dans un silence quasi-monacal que ne viennent percer que les intonations tour à tour mélancoliques et pleines d’espoir de la diva.
La tâche paraît sans fin, insurmontable. Comment arrêter désormais, après tant d’efforts ? S’arrêter, fuir cette atmosphère endiablée pour regagner la vie, la civilisation ; aucun souhait plus fort que celui-là. Mais comment tout abandonner ? Non, c’est impossible. Cette prison à l’atmosphère langoureuse que je me suis construite malgré moi est un obstacle difficilement franchissable vers la liberté.

La liberté, l’errance, ou l’enfer, telles sont les voies possibles.
Seule la ténacité a quelques chances de mener à la première, avec le risque d’aboutir finalement à la géhenne. A quoi bon morigéner la fougue passée ? S’évader peut conduire à l’errance et finalement à un enfer à côté duquel celui-ci paraîtrait bien douillet.
Mais la chaleur redouble, faisant monter une puissante pression à la tête. La fièvre monte ; un sentiment ineffable accapare tout mon être, se transmettant à chaque partie du corps, jusqu’à le rendre langoureux, presque moribond.
Le désespoir me hante. Je sais que c’est passager. Il faut tenir... une fois de plus.

A cet instant, un bruit retentit. Quelqu’un frappe à l’une des deux portes. Comment se peut-il ? La région est désertique et qui pourrait survivre à un froid si intense ?
Bien que pourtant condamnée, cette porte s’ouvre, laissant pénétrer au milieu de la pièce un souffle glacial, qui s’infiltre jusqu’au poêle, dont il éteint presque la flamme.
Une vieille femme laide aux longs cheveux blancs crépus et vêtue de longues guenilles noires apparaît. Très pâle et l’air très dure, elle lance aussitôt d’un ton laconique : « Ne succombe pas à une telle mansuétude envers toi-même. Reprends-toi et laisse-moi te guider vers la véritable liberté ».
Un air de piano retentit très fort, déchirant l’atmosphère. Il s’agit d’un passage dramatique ; je le reconnais, un concerto de Rachmaninov.

Au comble de l’intensité tragique de la partition, l’autre porte, celle de l’entrée, s’ouvre à son tour, mouvement accompagné d’une immense source de chaleur, surgie de nulle part.
Une jeune femme ravissante et à l’air très doux entre, au moment même où les notes de piano expriment un fantastique élan d’espoir.
Elle lance alors, tandis que pendant ce temps la flamme s’intensifie incroyablement dans le poêle : « N’écoute pas cette vieille sibylle médisante ! C’est Lucifer qui l’envoie te chercher. Il sait que tu es perdu, que ta volonté a fini par faillir. Regarde autour de toi : déjà les flammes de l’enfer embrasent ta demeure. Il croit que tu ne peux plus lui échapper. Mais c’est faux. Suis-moi, tu n’as plus le choix ».

Une rude altercation verbale oppose alors les deux femmes, qui s’accusent mutuellement de mensonge, tandis que la musique s’engaillardit et s’agite à présent dans d’effroyables tumultes et saccades.
Puis la vieille femme me lance : « Méfie-toi des apparences, mon garçon ; Lucifer est très subtil et sait camoufler les vérités. Il n’y a guère que dans les contes que règnent les visions manichéennes. Fuis cette créature du démon ».
La jeune femme renchérit, de sa douce voix : « Ne l’écoute pas. Cette femme est méchante. Elle veut ta perte. Elle va t’entraîner dans les méandres de l’enfer ».

La vieille femme laide, à ce moment, m’enjoint de la suivre et, surtout, de ne pas tenter de m’échapper vers une troisième porte, surgie de nulle part, qui conduit inexorablement à Satan.
Je sens ma tête tourner. Je n’entends plus les élucubrations des deux femmes et, sans réfléchir, je me jette vers la troisième porte, l’ouvre et file droit devant moi en courant.
A ce moment, je me rends compte que je me trouve sur une longue palissade au milieu des flammes de l’enfer. Mais impossible de m’arrêter et faire demi-tour : derrière moi, la palissade prend feu après mon passage.
Le souffle coupé, je cours à moitié asphyxié par l’air brûlant et irrespirable. Je me sens perdu.
Ma vision se trouble ; je commence à perdre l’équilibre, à me sentir défaillir. Plus que quelques mètres de palissade. Je ne perçois pas ce qu’il y a au bout. Je vais m’évanouir. Je me sens dépérir. Puis... plus rien.

Voilà tout ce dont je me souviens.
Je me suis réveillé dans une atmosphère paisible, caressé par un léger souffle d’air doux et bercé par un agréable chant d’oiseaux.
Lorsque j’ai ouvert les yeux, une somptueuse lumière naturelle légèrement bleutée m’est apparue partout autour de moi, tandis qu’une abondante verdure bordée de fleurs et d’arbres m’environnait.
Je me suis alors laissé aller à respirer à pleins poumons le fantastique air pur qui m’enveloppait.

La vieille femme m’avait volontairement menti.
Voyant qu’elle n’aurait pas le dessus sur le monde presque toujours victorieux des apparences que Satan savait si bien mettre en scène, elle m’avait mis en garde contre le franchissement de la troisième porte, qui était la bonne, sachant que je ne la croirais pas.
J’ai ainsi fini par trouver la liberté ; ma patience a eu raison de ma lassitude, et aujourd’hui je mène une existence paisible et bien méritée parmi ceux que j’aime.
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