8
min

ÉTERNEL (ACT 4 )

Image de J.D.Flyman

J.D.Flyman

56 lectures

4

—Jean... Je conçois... Que vous puissiez penser que cette histoire est vraie. Vous narrez par ailleurs très bien cette dernière, mais...
—Mais... Vous pensez que je suis... Fou.
—Jean, je n’ai pas dit ça... Accordez-moi le fait que... Cette histoire est semblable à une fable... Et qu’avez-vous donc fait après le départ des cavaliers ?
—Ils incendièrent la maison de mes parents le lendemain en jetant le corps de ma mère dans les flammes, ils me recherchaient et je suis parti plus haut dans les montagnes. Je suis resté caché un temps et je suis descendu dans la vallée de la Dore. J’y suis resté quelques années, je vivais de mendicité et de travaux chez les Seigneurs. C’était un autre temps Daniel...
—Un autre temps ! Jean, vous êtes quelqu’un de très créatif, très ouvert à toute une foule de choses mais... cela n’existe pas... Vous en êtes persuadé et vous croyez en ça ! Et que me répondez-vous au sujet de vos aïeux qui ont toujours vécus dans le village ? Qu’ils étaient comme vous, qu’ils ont traversé le temps !... Allons Jean ! Vous déraisonnez !
—Je savais que vous diriez quelque chose dans ce style...
—Jean... Nous allons rentrer maintenant, vous allez me suivre tranquillement, tout se passera bien...
—C’est vous qui allez écouter Daniel !
Je me levais et soudain, la veste et le pantalon de Jean atterrirent sur le feu. Je ne quittais pas l’endroit du tronc du tilleul d’où celui-ci avait jeté ses vêtements. Il continua à me parler et je percevais ses mouvements dans l’ombre.
—J’ai vu disparaitre ceux que j’aimais... Durant des siècles... Je les ai tous regardé mourir...
Je n’avais en tête que de venger la mort de mon amour, rien d’autre ne comptait et toutes les huit années de lune pleine, je suis revenu au pied de cet arbre car c’est là que demeure Efeliane ! Et pour ce qui est de mes aïeux, ils n’existent pas ! C’est moi qui ai joué tous leurs rôles au fil du temps !
J’allais répondre à Jean et je me souvenais tout-à-coup de ma discussion avec la secrétaire de mairie, elle m’avait dit qu’il n’y avait eu qu’un seul représentant des Delian sur la commune depuis que les archives furent créées.
—Daniel, je vous avais dit quand nous marchions pour venir ici qu’il fallait que vous voyiez les choses pour les comprendre !
Je n’osais plus répondre, la voix de Jean était devenue plus grave, sa respiration couvrait le bruit du feu...
—J’ai vécu tant d’années... Je suis resté seul durant tout ce temps... J’ai connu des gens au fil des décennies, certains sont devenus des amis à l’époque mais je ne vieillissais pas au même rythme qu’eux. Vous ne pouvez pas imaginer ce que peux être de voir s’éteindre la flamme de leurs regards alors que vous avez passé plus de cinquante années à les côtoyer... Et que vous n’avez même pas eu de rides...
Huit années de lune pleine, cela demande du temps au... Temps...
Je suis revenu au pied du grand tilleul au rendez-vous de la lune pleine durant les siècles, je ne pouvais retrouver Efeliane qu’à cet instant, juste sous cette lumière. Il n’y avait qu’une nuit avec elle pour suspendre ma colère et ma haine qui reviendraient avec le lever du jour...
Des centaines d’années... Sans ressentir le contact de son être, la douceur de sa peau, son odeur... Juste son image sous la lueur des rayons de lune... Deux ou trois fois par siècle...
J’ai traversé ce temps uniquement pour traquer et effacer de cette terre les trois cavaliers et toutes leurs descendances, familles... Hommes, femmes, vieillards... J’attendais patiemment que leurs progénitures aient l’âge pour cela... Je voulais que ces derniers soient réellement conscients en tant qu’êtres...
Il fallut deux ou trois dizaines d’années avant que je puisse attraper le premier cavalier. C’était il y a si longtemps... Je me souviens des traces que laissaient ses jambes dans la neige après que j’eusse lacéré ses reins... Et de son regard quand il s’étouffa avec son sang...
J’étais ivre de rage, je voulais tous les avoir entre les mains... Et je les ai tous attrapé, un après l’autre, toute la horde des cavaliers... Mais même cela n’éteignit pas le feu de ma haine. Il fallait que j’efface de cette terre leurs descendances à eux aussi...
—Jean, les tableaux chez vous, sur le mur en face du portrait d’Efeliane, ce sont les trois cavaliers et leurs descendants ?... Les autres avec les animaux... Ce sont les gens que vous avez connu ?
—Oui... Je voulais qu’ils puissent regarder même des Enfers... L’amour qu’ils m’avaient ôté ! Tout ce temps à les chercher, les trois premiers cavaliers, à les observer eux et ceux qui formaient leurs cercles, femmes et anciens comme les jeunes... Pourritures fielleuses consanguines... Ceux que vous avez vus sur le mur en face de ces derniers sont ici avec nous.


J’étais debout à coté du petit feu, les vêtements de Jean continuaient à flamber et la lumière blanche qu’offrait la lune pleine faisait luire les reflets d’yeux d’animaux tapis dans les sous-bois alentours. Je scrutais les recoins, j’écoutais des bruits de pas et d’air ou plutôt d’ailes...
Je levais la tête furtivement au dessus de l’endroit où Jean demeurait toujours à l’ombre de la lumière blanche.
Les branches du Grand Tilleul des Cotes étaient couvertes par une multitude d’oiseaux de toutes races, silencieux sous la lune. Comme ceux des sous-bois et les autres êtres...
—Daniel... Je vous ai demandé trois services...
Je n’arrivais pas à prononcer le moindre mot, je fixais l’ombre entre les nervures qui s’adressait à moi.
—Daniel... C’est le moment, maintenant...

Jean se détacha du tronc et tandis qu’il avançait sous la lumière de la lune, son apparence changea instantanément...
Un être couvert d’une toison épaisse et aux membres démesurés se déplaçant sur deux jambes, un torse puissant et des mains parées de griffes aussi longues qu’acérées, une tête de loup aux traits d’humain et un regard bleu intense... Je tombais à la renverse prés du feu, il continuait son approche et soudain, il sauta et s’accrocha au tronc du tilleul. Il se retourna un instant et plongea son regard dans le mien. Il leva un bras et je vis ses griffes se planter dans l’écorce, il allait vite et ses gestes étaient si rapides que des volées de copeaux tombaient au sol. Il lacéra le tronc jusqu’au bas de l’endroit où demeurait toujours une zone d’ombre entre les nervures énormes. Une fois au sol, il recula d’un pas en regardant le tronc puis sa silhouette s’effaça dans la zone d’ombre. J’étais toujours à terre et la lumière blanche que dispensait la lune pleine mit en apparence les contours d’une forme humaine à l’endroit même du tronc lacéré.
C’était là qu’Efeliane avait été tuée et pendue par les flèches à même l’arbre au dessus du brasier. Je compris tout de suite quand j’écoutais les sanglots de Jean qui restait à l’ombre des lueurs de la lune. Je me relevais et j’approchais du tronc. Je n’écoutais plus de pleurs de Jean à mesure que je m’avançais sous les regards des oiseaux qui n’avaient pas bougé.

—Daniel... Le temps ne défile pas au même rythme pour moi et pour vous. Efeliane sera bientôt là, avec nous... Vous aurez l’impression que seulement quelques minutes se passeront mais l’aube viendra vite. Je vous ai demandé trois services.
—Jean...
—Voici les deux dernières choses que je vous demande. Je ne veux plus exister sans demeurer à ses cotés, cela n’a que trop duré... Je n’ai plus rien à espérer en ce monde loin d’elle. Quand nous serons elle et moi sur le promontoire au dessus de la vallée et que les premiers rayons du soleil pointeront... Vous planterez le bâton que je vous ai envoyé dans mon cœur. C’est le deuxième service...
—Jean... Non, je vous...
—Daniel, Daniel... Quand nos deux corps seront sous les rayons du soleil levant... Aspergez-nous avec l’eau du pulvérisateur dans le sac...
—Jean, je ne puis faire cela...
—Daniel, vous le ferez...
Un bras surgit de l’ombre des nervures du tilleul et je suis suspendu dans le vide par la gorge, des yeux d’un bleu intense sont dans mon regard tandis que je suis plaqué contre le tronc...
—Quelles autres preuves pour vous satisfaire Daniel ?!!!
Je n’arrive plus à respirer, l’étreinte autour de mon cou cesse et je retombe au sol.
—Daniel... S’il vous plait...
J’étais allongé prés du grand tilleul des Cotes, je reprenais ma respiration... Jean, celui qui avait traversé les siècles était debout sous les rayons de lune pleine. Il me regardait, ses yeux...
—Daniel, je suis... Désolé...
Je restais au sol et mes yeux se portaient sur Jean ou plutôt sur l’être qui était lui...
Sa main démesurée attrapa la mienne sous la lumière blanche, je n’oublierai jamais les visions de forêts qui firent irruptions dans mon esprit à ce moment précis.
—Il est temps Daniel. Efeliane est présente. Je suis tellement heureux de la retrouver... Nous parcourrons les bois librement dans ce monde le temps d’une lune pleine... N’oubliez pas votre promesse...
—Je n’oublierai pas... Jean...
Je regardais la bête qui avait étreint mon cou...
Il se produisit un tremblement venant du sol et tout de suite après, les contours de l’être sur le tronc du tilleul prirent une couleur orangée, comme un feu suivant le tracé des formes inscrites. Efeliane était avec nous.
Tous les oiseaux décolèrent alors pour demeurer en vol statique devant les contours tracés sur le tronc du grand tilleul. La lumière orange du tracé devint bleue et la forme inscrite sur le tronc se détacha de celui-ci. Un être flottait dans les airs au dessus de nous, la bête qui tenait ma main me leva du sol et je m’appuyais contre elle. Malgré mon mètre quatre vingt, la bête me dépassait de plus de deux têtes et quand elle ouvrit sa paume démesurée, je vis ses griffes acérées et longues comme des lames de couteaux orienter mon regard sur l’être de lumière qui descendait jusqu’à nous.
Jean n’avait pas besoin d’outils pour peindre, une seule de ses griffes effaçait le plus fin des traits de quelconque pinceau.

Je m’appuyais contre le tronc du tilleul tandis que l’être flottait au dessus du sol en face de la Bête Jean. Efeliane le regardait, elle tendit alors un bras et sa main tenta de caresser le visage de Jean... Ses doigts passèrent au travers de la joue de la bête... Il voulut l’étreindre mais ses longs bras traversaient le corps bleuté d’Efeliane. La bête pencha sa tête sur un coté, l’être de lumière se tourna vers moi. Efeliane... Ses grands yeux bleus et sa chevelure noire... Elle me regardait et tendait une main au dessus du sol, une plante poussa instantanément au dessous et en une fraction de seconde un Arum sauvage était offert à mon regard. Efeliane l’observait, elle ne pouvait pas saisir sa tige, je cueillais celle-ci par réflexe...
Efeliane me sourit alors, son corps bleuté s’éleva et ses longs bras effleurèrent délicatement les épaules de la Bête. Ils demeuraient juste au dessus, quelques millimètres. Je comprenais alors... Ils s’aimaient depuis leur premier regard d’enfant, il avait traversé les siècles uniquement pour la retrouver sous la lueur de la lune et elle avait choisi de rester entre les mondes, rien que pour cet instant, une nuit pour vivre encore le feu de l’amour qui les unissait pour l’éternité. Je m’approchais de la Bête Jean et déposait l’Arum sur ses épaules en traversant les doigts d’Efeliane. Je reculais près du tronc quand ses griffes saisirent la tige.
Efeliane était plongée dans ses yeux. Il tenait la plante entre deux griffes, son regard était si intense et triste.

Des centaines d’années sans pouvoir ressentir le contact de l’autre, des océans de journées à n’avoir que son image en tête, seul un amour éternel peut donner cette force de déraison.
Je compris alors que même la mort ne les séparerait, ils resteraient pour toujours unis au-delà du temps et de son horloge.

La Bête Jean tenait l’Arum entre deux griffes, une légère pression et la fleur tomba... Je me détachais du tronc et plongeais dans le lierre mains ouvertes, la fleur rebondit sur mes paumes. Je me relevais et offrais à leurs regards celle-ci.
Efeliane tendit la main au même instant que Jean, un doigt transparent traversa les corolles blanches, une longue griffe approcha délicatement des pétales. Ils se regardèrent alors tous deux, Efeliane sourit à la Bête Jean et ferma les yeux. La pointe de la griffe perça les corolles blanches et s’arrêta sur le doigt transparent. Tandis que la griffe se retirait lentement, une couleur rouge commençait à remplacer la blancheur des pétales de l’Arum. Efeliane ouvrit les yeux, elle me regarda un instant et son corps s’éleva le long du tronc du tilleul. Elle stoppa son ascension en face du tracé et son doigt se posa à l’emplacement du cœur, du milieu du front et sur le même doigt qu’elle utilisait.
La Bête s’approcha de moi tandis que j’étais toujours mains tendues et que je ressentais des vibrations de la fleur et du tilleul et, tout en me regardant dans les yeux, elle enfonça dans son torse la même griffe qui avait transpercé les corolles de l’Arum. Elle la retira lentement dans un soupir et tint suspendue celle-ci au dessus de la fleur. Une goutte de son sang roula jusqu’à la pointe acérée, scintilla sous la lueur de la lune, tomba sur les pétales.
La fleur devint lumineuse un instant, comme le tracé sur le tronc du grand tilleul. Efeliane posa sa main sur le tronc et le tracé devint rouge vif, comme embrasé de l’intérieur. La fleur sur mes paumes commença par vibrer et sa lumière monta sur le haut des corolles. Elles prirent une couleur rouge comme la forme sur l’arbre. Efeliane changea d’apparence en un instant, l’être de lumière à forme humaine avait fait place à une bête puissante qui s’accrocha à une des branches du grand tilleul.
Elle me regarda une seconde en respirant fortement et elle sauta pour demeurer en face de Jean.
Ses longues griffes s’approchèrent de la joue tandis que Jean penchait sa tête animale. Elles effleurèrent le visage de l’homme loup, il s’appuya contre elles durant la caresse qui laissait des traits sanguinolents sur sa joue. Elle pouvait à nouveau sentir, les traits rougeâtres se refermaient à mesure de sa caresse. Ils se rapprochèrent, la lune pleine éclairait leurs yeux bleus.

Thèmes

Image de Nouvelles
4

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Lorsque l'on arrive à la preuve que Jean n'est pas fou, cela fait froid dans le dos... J'aime beaucoup la présence de ce tilleul, ce lien vivant avec le passé. J'aime aussi cette confiance mutuelle qui finit par totalement se créer entre vos personnages.
Un beau passage empreint de philosophie et de poésie.

·
Image de J.D.Flyman
J.D.Flyman · il y a
Bonsoir Dame Geny Montel!
:-)
Froid dans le dos... C'est pas faux , il a son "image" propre...
Cet arbre existe, je l'ai décrit dans ce récit comme je l'ai connu...
Il demeure encore mais la sapinière n'existe plus... Il est seul à coté d'une façade de ce village...
Je vivais juste au dessous, deux ou trois kilomètres à pieds... Mais j'y remonte tous les dix à quinze jours depuis dix ans.
:-)
Merci Dame Geny!

·
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Souvenirs... J'aime beaucoup les tilleuls... C'est vrai qu'ils sont résistants...
·
Image de JigoKu Kokoro
JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour J.D.Flyman ( ^_^)
Magnifique passage plein de magie et de poésie. Il y a beaucoup moins de point de suspension sur la deuxième partie c'est super ( ^_^). Je vous taquine. J'ai préféré cet extrait car il m'est apparu, contrairement à l'autre moins "précipité" dans son écriture. Beaucoup de soins dans le détails et la description pour faire vivre au lecteur chaque seconde de cet instant. J'aime beaucoup, sincèrement. La scène est peut-être un peu longue en totalité. Attention, ce n'est pas un reproche mais comme celle-ci s'inscrit dans une continuité un lecteur tombant dessus par hasard pourrait décroché. Vous avez cette qualité "cinématographique" de mise ne scène indéniable qui permet une bonne transcription des évènement que je trouve remarquable mais il y aurait moyen, je pense d'alléger le rythme par-ci par-là et rendre certaines action moins importante moins longue pour privilégié les passages qui demandent eût un temps "d'arrêt". La fin fait un peu confuse, non pas parce qu'elle est mais surtout parce qu'elle ne se "termine pas" . Par cela j'entends que la "coupe" faite à cet endroit ne sert pas au mieux. Notez que je n'ai pas lu la partie suivante encore mais il est possible que le début du 5 irait mieux à la fin du 4. L'avenir me le dira...
Au plaisir. ( ^_^)

·
Image de J.D.Flyman
J.D.Flyman · il y a
Bonsoir JigoKu Kokoro.
:-)
Ne vous souciez pas de votre remarque sur les points de suspension , vous avez entièrement raison.
:-))
Vous le savez, depuis notre premier échange, j'écris d'un jet...
Il faut bien-sur que je retravaille cela....
Les points de suspension inappropriés,ma façon de ... (Flûte des points...) Livrer mon récit.
Vous avez cette faculté, je veux exprimer celle de l'attachement, vous commentez de façon constructive.
Vous lisez "l'Autre"...
Merci à vous, je ne participe à aucun concours, je ne publie qu'ici...
Et c'est le premier texte que j'ai décidé de protéger...
:-)
Merci encore pour votre lecture ici et pour ce commentaire !
:-)

·
Image de J.D.Flyman
J.D.Flyman · il y a
:-)
Les notifications doivent beuger, 22heures!
Dame Dolo, ça vous plait mon histoire?
BIZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZ!

·
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Ton imagination nous emmène dans une sacrée légende ! À suivre ;-).
·