Eté indien

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Dire beaucoup en peu de lignes, voilà ce qui me tente, voilà ce que je tente  [+]

Image de Été 2021
New York. Steve se rend au travail. En retard, il se hâte vers son bureau Tour Jumelle Nord.
Un grondement dans le ciel.
Il lève les yeux : lancé à toute vitesse un avion percute l'édifice.
Un monstrueux panache de fumée s'élève des derniers étages.
Un cri se coince dans sa gorge. Il voit, ne comprend pas.
Peu à peu, son cerveau se remet en marche et Steve, atterré, finit par réaliser l'impensable : arrivé à l'heure, il se serait trouvé là-haut. Titubant, il tente de s'éloigner, mais ses jambes ne veulent rien savoir. Autour de lui, des exclamations de stupeur, des gens qui courent dans tous les sens. Bousculé, balloté, il se laisse entraîner sans savoir où il va.
Nouveau vrombissement au-dessus de sa tête : un deuxième appareil fonce cette fois dans la tour Sud. Les yeux exorbités, il est témoin de la même scène dantesque qui se répète. Clameurs d'effroi, gémissements, piétinements et les sirènes qui n'arrêtent pas. Combien de temps erre-t-il hagard ?
C'est alors que sous les yeux des passants pétrifiés, dans un fracas phénoménal, la même tour Sud s'effondre au sein d'un titanesque nuage de poussière. Imitant la foule paniquée, toussant, crachant, Steve se met à courir de toutes ses forces enseveli sous un linceul poudreux.
Il sera loin quand, plus tard, c'est la tour Nord, la sienne, qui s'affaissera.

***

Suzan entendit la voiture démarrer.
Mike avait claqué la porte. Ils s'étaient quittés fâchés.
Bon, elle avait exagéré, mais lui aussi. Pour l'instant, elle voulait oublier. Elle se resservit une tasse de café et alluma la radio, fond sonore bienvenu tandis qu'elle se préparait. S'habiller léger en cette journée d'été indien. Par la fenêtre, elle sourit à son tilleul bien aimé dont le feuillage translucide tout juste jaunissant palpitait dans la lumière matinale. Elle avait tout de suite eu le béguin pour cette maison de la banlieue new-yorkaise, sans prétention, mais claire et accueillante. Elle adorait son jardin qu'elle fleurissait et appréciait la proximité de la gare. Si le couple avait pu l'acquérir, c'est que Mike, un as du numérique avait trouvé un job bien payé dans une start-up de la Grosse Pomme dont les bénéfices commençaient à s'emballer.

Pour elle, pas besoin de voiture : la bibliothèque municipale où elle travaillait était toute proche. Elle allait éteindre la radio quand elle entendit un message qui la glaça : attentat au World Trade Center. Un avion s'est jeté sur la Tour Jumelle Nord, les étages supérieurs sont entièrement dévastés.
Mon Dieu, la tour de Mike ! Elle se précipite sur son téléphone tente d'appeler le portable de son mari, puis le téléphone fixe du bureau. Aucune réponse. Elle court vers la gare pour prendre le train puis opte pour un taxi plus rapide. Presque aussitôt, la radio du véhicule annonce l'attaque de la tour Sud. Suzan éclate en sanglots sans pouvoir s'arrêter. Impuissant, le chauffeur tente, en vain, de la rassurer. Interminable trajet ! Arrivés aux abords du quartier sensible, déjà bouclé, impossible d'avancer. La vue brouillée, elle règle sa course, remercie l'homme et quitte son taxi. Que faire ? Affolée, courant d'un groupe à l'autre, elle interroge les gens sidérés, à l'affût des nouvelles. Soudain, un hurlement d'horreur s'échappe de la foule : la tour Sud commence à s'écrouler. Une heure à peine après avoir été touchée, lentement, elle disparaît du paysage. Le tsunami de poussière produit par la catastrophe déclenche un sauve-qui-peut général.
Et la tour Nord, celle de Mike, la première frappée, allait-elle tenir ? Hors d'haleine, elle entre dans un café. Tout le monde s'agglutine autour de la télévision qui passe les évènements en boucle, la caméra ne cessant de revenir sur la tour incendiée, la seule encore debout.
C'est alors qu'elle capte l'image tant redoutée : vaincue, la tour Nord s'effondre. Il est 10 h 28.

***

La veille, ruminant sur le marasme de son existence, Steve avait forcé sur le whisky. C'est bien simple, il en avait ras le bol de tout. De son boulot routinier avec un chef exécrable. De son ex qui lui réclamait toujours plus que sa pension. De son gamin, un ado crispant qui ne se donnait même plus la peine de venir le voir. Sans compter l'abandon de sa dernière compagne, qui, après deux années de vie commune, un beau matin avait déserté l'appartement affirmant qu'avec lui, ce n'était plus une vie.
Horizon bâché à 360°.
Certains soirs, il avait envie de se flinguer.
Seule lueur, sa sympathie pour Mike, un collègue, devenu son ami.
En rentrant chez lui, après cette matinée d'apocalypse, il s'empare d'une bouteille de bière, allume la télévision et s'affale sur son canapé. Même vision de cauchemar. Il apprend que l'attentat a été perpétré par Al Kaida, essaie de comprendre le déroulement des faits : tour Nord attaquée à 8 h 46, tour Sud 17 minutes plus tard et c'est elle qui s'effondrera la première. La tour Nord, la sienne, disparaîtra en feu 102 minutes après l'impact. Effondré quand il réalise, à l'ampleur de la catastrophe, qu'il y aura peu de survivants, il a le cœur serré en pensant à Mike : s'en est-il seulement tiré ?
Sa soûlerie lui avait sauvé la vie. À quel moment a-t-il plongé la nuit dernière ? Mystère. Ce matin, ça, il était vaseux et, faute de se réveiller à temps, le néant l'avait épargné.
Fallait-il voir là un signe dans ce qu'il pourrait appeler un miracle ou était-ce un simple hasard ?
Tout oublier maintenant, fuir, se refaire ailleurs. Et, pourquoi pas, disparaître ? Carrément.
C'est vrai, ça : on le comptera parmi les victimes, tous ceux dont on n'aura pas retrouvé les corps ; un de plus, un de moins...
Il se met à gamberger, se voit tout recommencer dans un pays d'Amérique latine ; retrouver un boulot intéressant, d'autant plus qu'il se débrouille bien en espagnol ; rencontrer une gentille fille avec qui il pourrait même avoir des enfants et vivre avec eux dans une maison au soleil, au bord de la mer de préférence. Le paradis, quoi...

***

Les jours qui suivirent, Suzan, anéantie, tenta malgré tout de reprendre courage. Aidée de ses parents, de son frère, de sa belle-famille et de ses amis, elle enquêtait tous azimuts pour avoir des nouvelles de Mike : auprès de son employeur, en consultant les listes de victimes, en interrogeant commissariats, hôpitaux, cimetières ; chaque jour, il fallait chercher de nouvelles pistes. Sans résultat.
Non, elle ne voulait pas désespérer. Elle eut l'idée de sonder les collègues de Mike qu'elle connaissait. En premier, elle appela l'ami Steve. Sans succès. Quant aux autres, elle tombait sur des familles éplorées. Chaque réponse, l'enfonçait dans l'abîme. Elle savait que le choc avait été colossal : 790 km/heure ! Quelques étages seulement au-dessus de celui de son mari. Mais, non, non, elle refusait d'admettre l'inconcevable.
Alors, contre toute raison, elle décida de rappeler Steve. À plusieurs reprises, même. Toujours rien.

***

Voilà que le téléphone sonne. Ah non ! Je ne suis là pour personne. Disparu Steve, pfuit, pfuit... Il siffle son fond de bière, éteint la télévision, s'allonge sur le canapé et s'endort comme une souche.
Une nouvelle sonnerie le fait sursauter. J'ai dit que je n'étais pas là. Pigé !
Et ça insiste, et ça insiste. J'ai dit non, c'est non.
Il se redresse. Qu'est-ce que j'ai inventé ? Ma disparition. Intéressant. Hum ?!
Non, mais, tu te prends pour un caïd qui vient de faire un casse. Il est où ton magot ? S'évaporer dans la nature, ça se prépare. Et là, ça coince. Tout ce que tu pourrais faire à partir de maintenant est juste impossible, puisque tu es censé avoir claqué. Alors, tirer de l'argent à la banque, te procurer un faux passeport et tout le toutim, tu peux oublier...
La sonnerie du téléphone récidive.


— Ah, enfin Steve. Tu es vivant ! Je suis si contente de t'avoir au téléphone. Et Mike : tu as des nouvelles ?
— Oh Suzan, si tu savais ! Pour Mike, malheureusement, je ne sais rien.
— Mais tu étais avec lui, au même étage ?
— Non. En fait, j'étais en retard et pas encore sur place quand c'est arrivé. Alors, tu vois, je ne peux rien te dire. Oh Suzan, c'est affreux ! Je suis tellement désolé.
— C'est pas vrai, c'est pas vrai, c'est pas vrai...
Il entend ses pleurs de colère et de désespoir.
— Suzan, Suzan, je ne sais pas quoi te dire. Dis-moi, qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
— Rien, merci.
— On pourrait se voir, si tu veux ?
— Non, pas maintenant, je ne pourrais pas. Au revoir.

On dirait qu'elle m'en veut. Mais elle est tellement déçue. Bien sûr, elle aurait préféré que ce soit lui qui reste en vie. Dans le fond, elle a raison, moi personne ne m'attend, j'aurais dû disparaitre à sa place. Pour ce que j'ai fait de sensé jusqu'ici : infidélité chronique, divorce à mes torts exclusifs, indifférence à l'égard de mon fils, pas étonnant qu'il ne se précipite pas chez moi. Et pour couronner le tout, Lydia, une fille adorable et de bonne composition. Et moi, croyant avoir tout gagné, je me suis conduit comme un gros égoïste. Elle aussi a fini par craquer.

***

Finalement, deux semaines plus tard, Suzan s'est résignée à retourner travailler. À la bibliothèque, ses collègues unissent leurs efforts pour l'entourer, la soutenir. Quand les pleurs la submergent, elle se réfugie aux toilettes. Incapable d'imaginer sa vie sans Mike, elle s'en veut tellement d'avoir provoqué leur dernière dispute. Toujours pour le même motif : elle voulait un enfant et lui préférait attendre.
— On a encore le temps, profitons de la vie avant d'être coincés.
— Pourquoi coincés ? Si on veut sortir, on pourra faire appel à un baby-sitter.
— Et les colères, les nuits hachées.
— Ça ne dure qu'un temps, c'est si mignon un bébé.
— C'est vrai, et après ce sera la rougeole, les caprices, les bêtises, les pipis au lit, les poux...
— Oh arrête !
Quand même, ça la faisait rire.

Il insistait :
— Regarde ma sœur, elle est débordée. Elle a laissé tomber son boulot.
— C'est parce qu'elle a eu des jumeaux juste après son premier, nous on les espacera et tu sais que je n'abandonnerai jamais la bibliothèque.
Le plus souvent, ça s'arrêtait là. D'ailleurs, ils avaient déjà un bébé, enfin un ersatz, Jipy le chat de Mike, un gentil matou noir, ventre neigeux et socquettes blanches, irrésistible quand ses yeux réclamaient des cajoleries.
La dernière fois, la discussion s'était envenimée. Pourquoi harceler Mike comme ça ? Il faut dire que l'après-midi même, une jeune mère venue chercher un livre, un nourrisson porté dans un sac kangourou, avait ravivé son désir de maternité. Et il a fallu qu'il parte fâché. Après tout, il a peut-être raison. Elle n'a que 25 ans. Et c'est vrai, être parents, c'était renoncer à pas mal de choses. Parfois, elle se disait, qu'il suffisait qu'elle cesse de se protéger pour le faire ce petit. Mais non, c'était malhonnête, un gosse ça se fait à deux. Ce n'est pas qu'il n'aimait pas les enfants, loin de là, il adorait ses neveux, ça sautait aux yeux. C'est sûr, il ne se contenterait pas de jouer aux petites voitures. Elle le savait, il ne rechignerait pas à changer les couches ou à donner le biberon. D'ailleurs, quand ils se sont mariés, il l'avait rassurée : je serai un papa moderne !
Tout comme ces pères qui venaient chercher leurs bambins à la fin de « l'heure du conte », activité qu'elle avait créée pour les tout-petits et que chaque semaine, elle animait avec plaisir. Rien ne la réjouissait tant que leurs mines attentives, riantes ou apeurées à l'écoute des aventures, qu'avec force mimiques, elle leur racontait.
Maintenant, elle n'avait plus le cœur aux contes. À rien.

***

Elle restait là, le week-end et ne voulait voir personne, repoussant tous ceux qui tentaient de la consoler. Elle avait beau se le reprocher, elle leur en voulait. Pourquoi eux et pas Mike ?
Aux beaux jours, son jardin était le seul endroit où elle se sentait bien. Allongée sur un transat, Jipy sur les genoux, seule face à son tilleul, elle se repassait le film des moments lumineux avec Mike. Revenait ce jour où ils avaient entrevu un écureuil filant sur la pelouse et d'un bond grimpant le long du tilleul. Regarde, Mike ! Un écureuil ! Elle avait eu l'occasion d'en admirer à Central Park, mais c'était la première fois qu'elle en apercevait un chez elle. Elle revoyait sa queue touffue luisant un instant dans la lumière, petite bête qu'elle avait rencontrée si souvent dans les albums enfantins.
À la mauvaise saison, elle laissait son regard errer sur les flammes de la cheminée devant laquelle roupillait Jipy. Avant, quand la brume descendait, c'était Mike qui disait : « et si on se faisait un petit feu ? »
Souvent, le souvenir de leur dernière dispute s'imposait. Trop douloureux, elle le refoulait.
Plus question d'enfant maintenant.

***

Un an plus tard.
Une cérémonie est organisée pour rendre hommage aux victimes : près de 3000 morts et plus de 6000 blessés. Le nom de Mike figure parmi les disparus. À l'issue de la commémoration, Suzan aperçoit, Steve dans l'assistance. Il l'a repérée, lui aussi, et se dirige vers elle.
— Bonjour, Suzan, je suis heureux de te revoir. Comment vas-tu ?
— Comme tu vois...
— Je t'emmène prendre un verre ?
— Pourquoi pas.
Ils s'attablent à un coffee shop.
— Alors depuis tout ce temps ?
— Je sais, je ne pouvais voir personne.
— Je comprends.
— Non, tu ne comprends pas !
— Mais... Suzan
— Oh, pardon, Steve, mais il me manque tellement !
— À moi aussi, tu sais.
— Oui, je suis injuste. Elle pose sa main sur son bras. Qu'est-ce que tu fais maintenant ?
— Tu le sais peut-être, la boîte a coulé, plus de personnel, plus de bureaux. J'ai trouvé un nouveau job. Intéressant et puis l'ambiance est décontractée, je ne me plains pas. Et toi, la bibliothèque ?
— On s'est agrandi, c'est devenu une médiathèque, on prête de la musique et des vidéos. Tous les mois, on invite un écrivain ou un artiste et je suis chargée de l'organisation. Et puis j'ai repris les séances de conte avec les enfants. Tout ça est passionnant, mais très prenant. Tant mieux, ça m'empêche de penser...

***

Pauvre Suzan, comme elle a changé ! Elle a maigri et cette mine désenchantée. Son beau visage a perdu tout son piquant. Il faut que je lui regonfle le moral.
Craignant d'être indiscret, Steve attendit quelques semaines avant de l'inviter au restaurant. Ils choisirent un Italien et dégustèrent des pâtes aux gambas.
— Tu te souviens, Steve, de la fois où tu es venu déjeuner à la maison. C'était le 4 juillet, on avait mis la table au jardin. Avec Mike, vous aviez voulu faire cuire des gambas au barbecue et pendant qu'on sirotait l'apéro, elles ont complètement cramé.
— Ah oui, heureusement, après on s'est régalés avec ton risotto. Une merveille, j'en ai encore les papilles éblouies.
— Tu exagères. Elle sourit.
— Avec ça un excellent Chianti comme celui qu'on boit maintenant.
Il esquissa le geste d'avancer son verre pour trinquer. Elle hésita puis approcha le sien :
— À Mike
— Oui à Mike.

***

C'était la première fois qu'elle s'était laissée aller à l'agrément d'un bon repas et d'une compagnie amicale. Jusqu'ici, impossible de s'autoriser le moindre plaisir, comme si elle trahissait Mike. Elle balançait maintenant entre ce contentement provisoire et la culpabilité. Parfois, le souvenir des jours anciens s'imposait avec une telle intensité que le retour à la cruelle réalité devenait insoutenable.
Tout en sachant qu'elle devait s'efforcer de s'arracher à ces images, elle refusait d'abandonner Mike. Sur les instances de ses parents, elle avait consulté un psychologue, mais ça n'avait pas duré, elle n'était pas prête à faire son deuil.
Elle savait qu'elle aurait mal, mais elle ne résista pas à l'impérieux besoin d'écouter « Only you », ce vieux tube sur lequel ils avaient dansé leur premier slow. Souffrance et jouissance mêlées, elle ébaucha quelques pas de danse, abandonna, se dirigea vers la salle de bains et s'aspergea d'eau de toilette, le parfum qu'il aimait. D'un coup, sans prévenir, un gémissement lui échappa, bientôt interminable hurlement...
Mais qu'est ce qu'il m'arrive ? Je deviens folle.

***

Au fil des mois, Steve l'avait invitée à plusieurs reprises et constatait qu'elle consentait à sourire et se détendait peu à peu. Ils évoquaient Mike, évidemment.
— J'avais tellement apprécié son geste la première fois que je l'ai vu au boulot. Je n'étais pas très en forme et juste au moment où j'allais me prendre un café, voilà que la machine tombe en panne. Je pestai contre la malchance quand il m'a proposé le sien :
« tenez, c'est mon deuxième, je n'y ai pas touché, je vous le laisse.
— C'est vraiment très gentil ! Comment vous remercier ? »
— Le midi, on s'est retrouvés au restaurant d'entreprise et on a fait plus ample connaissance. Tu le sais, on ne travaillait pas dans la même boîte, mais comme on avait nos bureaux au même étage, on se croisait souvent. On a pris l'habitude de déjeuner ensemble. C'est comme ça que notre amitié est née.
— Quand tu es venu à la maison, tu ne m'as pas fait très bonne bonne impression, je te trouvais un peu trop m'as-tu-vu. Par la suite, tu m'as fait pitié avec tes déboires conjugaux.
— Je n'arrêtais pas de me plaindre, mais quand j'y pense, je n'avais à m'en prendre qu'à moi-même. Tu sais, depuis l'attentat, j'ai beaucoup réfléchi. J'ai changé. Quand mon ex a appris que j'étais vivant, elle était complètement bouleversée. On a longuement discuté ; depuis, nos relations se sont apaisées. Et j'ai fait des efforts pour me rapprocher de mon fils. Le week-end dernier, je l'ai emmené s'initier à l'équitation : il était enchanté, il a même envie de continuer, j'ai l'impression que ça s'arrange entre nous.
— C'est formidable, Steve, j'en suis vraiment heureuse pour toi.

***

Un an plus tôt.
Aujourd'hui, Mike est arrivé de bonne heure, car son rapport doit être remis ce soir sans faute à l'équipe de travail. Avant de s'installer, il se prend un café au distributeur de l'étage, fouille dans ses poches pour chercher une cigarette. C'est vrai, il ne les a pas apportées, il s'était promis de ne pas fumer dans la journée. Oui, mais là, il en a besoin. Surtout qu'il y a eu cette dispute avec Suzan. Bon, il va falloir se dépêcher pour aller en chercher. Il avale son café, s'assure qu'il a de la monnaie dans sa poche de pantalon, et, sans mettre sa veste, prend l'ascenseur. Il trépigne intérieurement, maudissant les 96 étages. Enfin au rez-de-chaussée, il traverse rapidement le hall, pousse la porte pivotante et court vers le tabac. Il ne peut s'empêcher de repenser à l'engueulade de ce matin. Il n'a pas vu le bus qui klaxonne. Malgré un freinage sec, le véhicule le heurte avec violence et le propulse trois mètres plus loin. Sa tête frappe lourdement la chaussée et son corps s'écrase sur le bitume.


Un mois plus tard.
— Ah, il se réveille. Bonjour, Monsieur, comment ça va ?
— Où suis-je ?
— À l'Hôpital, vous avez eu un accident, vous sortez d'un coma artificiel.
— Qu'est-ce que j'ai ?
— Vous souffrez de diverses fractures et d'un traumatisme crânien. On vous a opéré. Comment vous sentez-vous ?
 ?
— Comment vous appelez-vous ?
 ?
— Quel est votre nom ?
— Je ne sais pas
— Vous avez de la famille ? Une femme ?
— Oh ma tête. Je ne sais pas, je ne sais pas...
— Ne vous inquiétez pas, ça va revenir. Je ne vous ennuie pas plus longtemps. Je reviendrai tout à l'heure, pour l'instant, vous avez besoin de beaucoup de repos.
Plus tard, soutenu par un kiné, il reprend possession de son corps et réapprend à se lever, à marcher. Il est aussi pris en main par un ergothérapeute qui l'invite à faire des exercices pour rééduquer ses fonctions cognitives et se réhabituer au moindre geste : saisir un objet, porter une fourchette à sa bouche, se laver, s'habiller...
Peu à peu, il se réadapte à un simulacre de vie sans retrouver goût à la sienne. La sienne ? Elle ne lui appartient plus. Il sait, il sent qu'il a une tout autre existence, mais, à son grand désespoir, cette réalité lui échappe totalement. Il va tenter, avec un psychologue de remonter très loin dans ses souvenirs jusqu'à l'enfance. Des flashs, des images surgissent, mais à peine les entrevoit-il qu'elles s'évanouissent.

***

Comment se fait-il qu'on n'ait pas réussi à retrouver sa famille ?
— Avec l'attentat, l'ambulance est repartie en catastrophe, on n'a pas trace de son
enregistrement. Et pas de portefeuille sur lui. On a supposé que c'était un accidenté
d'une des tours et fait un signalement aux autorités, sans résultats. Beaucoup de gens
recherchant un parent ont écumé tous les hôpitaux à des lieues à la ronde autour de
New-York. Peut-être ses proches sont-ils venus. Nous n'avons aucun document
correspondant à cette personne, mais vous savez, dans la confusion, j'ai bien peur
que des dossiers ne se soient égarés.
Ça ne peut pas durer, il faut lancer une recherche. Maintenant qu'il est debout, prenez-le en photo et diffusez son portrait dans tous les médias.

***

Le premier coup de fil qu'elle reçoit, c'est de Steve.
— Suzan, Suzan, c'est incroyable, on a retrouvé Mike ! Il est vivant, il est vivant !
— Quoi ? C'est pas possible, c'est pas possible !
— Il a eu un accident dans la rue juste avant les attentats. Sa photo est dans tous les journaux
— Mais où est-il ? où est-il ?
— Il est encore à l'hôpital. Il a perdu la mémoire.
— Oh mon Dieu ! Je veux le voir.
— Je viens te chercher.

Le cœur qui cogne, le cerveau en fusion, les yeux inondés, elle saisit la première robe pendue dans son armoire, enfile ses chaussures, court dans tous les sens à la recherche de son sac. Le téléphone ne cesse de sonner. Elle débranche l'appareil.


Arrivés devant l'établissement, déjà des paparazzi.
— J'ai peur.
Je t'accompagne.
— Oui, mais je veux le voir toute seule.
— Bien sûr, c'est juste pour écarter ces vautours.
Le directeur se précipite.
— Venez vite, je suis désolé, impossible de les chasser.
Il l'introduit dans son bureau et ferme la porte.
— Je suis si heureux, chère Madame, qu'on vous ait retrouvée. Physiquement, votre mari est pratiquement rétabli. Mais il souffre des séquelles d'un traumatisme crânien et malgré tous ses progrès, sa mémoire n'est pas revenue.
— Je veux le voir.
— Je vous comprends, mais avant tout, je crois préférable de vous préparer au bouleversement de ces retrouvailles. Ce sera beaucoup d'émotion et le psychologue qui connaît bien votre mari a souhaité s'entretenir avec vous au préalable.
— Bien sûr, vous avez raison, mais j'ai tellement hâte...

***

— Ah, bonjour Madame. Bienvenue à l'épouse ! Maintenant, tout va changer pour votre mari ! Comme vous le savez, il est amnésique. Il lui arrive de percevoir des images fugitives, mais il ne parvient pas à les mettre en cohérence. Vous retrouver va réactiver ses souvenirs. Je l'ai préparé à votre venue, mais je crains qu'il ne vous reconnaisse pas tout de suite. Surtout, ne paniquez pas, cela reviendra progressivement. Il faut s'armer de patience. Un évènement, une parole, une odeur, un son, un geste, un toucher, tout est bon pour raviver sa mémoire. Et je vous fais confiance pour l'y aider.


— Mike! Oh Mike!
Elle l'étreint à l'étouffer. Lui, les bras ballants, ne dit rien.
Elle se recule, lui tient les avant-bras et le regarde tentant de sourire.
— Mike, tu ne me reconnais pas ? C'est moi Suzan, ta femme.
Il l'observe d'un œil interrogateur.
— Embrasse-moi.
Elle l'attire contre elle, la main sur sa nuque. Il sent le parfum au creux de son cou, se redresse, la scrute en plissant les yeux, tend les doigts vers son visage, lui effleure la pommette et laisse retomber sa main.
— On va rentrer chez nous, tu vas voir, tu reconnaitras la maison, le jardin. Il y a Jipy aussi qui t'attend.
Elle le prend par la main, il la suit docilement. Il n'a pas souri.

***

Les jours qui suivirent leur retour, Suzan passa par toutes les nuances de l'espoir et du désespoir.
Après l'euphorie de savoir Mike vivant, elle sombra dans une profonde tristesse. Non, il ne la reconnaissait pas, elle n'était plus sa Suzan, son amour des temps heureux. Toutes ses tentatives pour retrouver le vrai Mike échouaient. Ah oui, ils avaient un chat, son chat à lui, précisait-elle, il le caressait d'un air absent.
— Et si tu nous faisais un petit feu ? Bon, si tu veux. Envolé l'enthousiasme, il ne disait plus comme avant : j'adore quand ça pète, quand ça craque ! Elle proposait :
— Je te mijote un risotto, ton plat préféré. Il le trouvait bon, succulent même, mais sa saveur ne réveillait en lui aucun souvenir.

Suzan finit par se rendre à l'évidence : elle vivait avec un étranger et lui avec une inconnue. Une situation aberrante, complètement artificielle et qui devenait gênante, car elle n'osait même plus l'approcher, le toucher, comme si elle le violait. Oh, il n'était pas désagréable, mais il ne manifestait aucune tendresse, aucun désir d'intimité.
Régulièrement, Mike retournait voir le psychologue. Suzan s'était confiée à lui, mais il se contentait de lui prôner la patience. Il lui fallait persévérer, continuer à stimuler toutes les facultés de son mari.
Ses parents, la famille de sa sœur, arrivèrent pleins d'espoir. Sa mère eut du mal à retenir ses larmes, son père n'osait plus regarder son fils, ses neveux le laissèrent indifférent.
Steve était venu à plusieurs reprises, tellement déçu lui aussi.
Elle invita d'autres amis : aucune réaction.
Elle sortit toutes leurs photos, les vidéos, les enregistrements, même ses dessins d'enfant dévotement conservés par sa mère.
Suzan avait l'impression d'avoir tout essayé.
En désespoir de cause, elle décida de changer de tactique. Puisque Mike croyait qu'il ne la connaissait pas, elle allait jouer sur le même terrain et tenter de le séduire comme si c'était la première fois.
Elle lui rappela la date de son anniversaire et voulut le fêter dignement. Elle choisit de préparer un repas français et lui concocta des coquilles Saint-Jacques suivies d'un gratin dauphinois accompagnés d'un délicieux Riesling. Elle avait cuit un moelleux au chocolat bien imbibé de rhum, sur lequel, elle alluma 30 bougies qu'elle lui fit souffler d'un coup. Pour une fois, elle l'entendit s'esclaffer ; l'alcool peut-être ? À eux deux, ils avaient fait un sort à la bouteille. Après le dessert, elle lui offrit un pull Cashemire d'un beau bleu nuit qu'il essaya sur le champ se dandinant devant la glace, esquissant quelques vagues bondissements. Elle sauta sur l'occasion :
— Si on dansait ?
— Pourquoi pas.
— C'est toi qui choisis la musique.
Il n'avait pas éprouvé le besoin d'en écouter depuis son retour. Il fouilla dans les titres, s'arrêta sur les Platters, hésita et mit l'appareil en marche. Aux premiers accents d'« Only you », elle sentit son cœur s'affoler. Ils se rapprochèrent. Était-ce un rêve ? Il sembla à Suzan qu'ils évoluaient à l'unisson.
— C'est drôle, j'ai l'impression que j'ai déjà dansé sur cet air-là.
— Ah bon. Tu te rappelles quand ? Et avec qui ?
— Non, mais avec toi, c'était bien.

Le lendemain, Suzan se sent toute requinquée. Non, Mike n'a pas encore retrouvé la mémoire, mais elle se remet à y croire. Il fallait le dérider, oser le cajoler.
Ce matin, il attrape dans la penderie une veste qu'il enfile. Dans une des poches, un paquet de Luky Strike. Il a envie de s'en allumer une. Inhalant la fumée, il a la vision d'un bureau qu'il quitte pour prendre un ascenseur. Et puis plus rien.
Quand il s'en ouvre à Suzan, elle réagit aussitôt :
— Je me souviens que le jour de ta disparition, tu avais décidé de freiner sur le tabac et que tu n'avais pas emporté ton paquet. Ça te dit quelque chose ?
— Non.
— Tu as peut-être eu envie de fumer quand même.
Impossible pour elle d'évoquer leur dispute. Jusqu'ici, elle n'avait pu s'y résigner. C'était complètement absurde, au contraire, ça pourrait le débloquer. Elle se risque :
— Tu sais que tu étais parti fâché ?
— Ah bon.
— On s'était disputés
— Pourquoi ?
— Je ne sais plus, une peccadille. Mais essaie de te souvenir : as-tu voulu te racheter un paquet de cigarettes ?
— Attends, euh, oui, c'est vrai, j'avais envie de fumer.
— Concentre-toi. Tu as fumé ?
— Non. J'allais prendre mon café au distributeur. Il était en panne. Mais non puisque j'ai bu mon café. Mais pas Steve. Et puis il était content, il m'a remercié, mais là je ne sais pas pourquoi.
Elle se jette à son cou et le couvre de baisers.
— Oh, Mike tu es en train de te rappeler la fois où tu as donné ton café à Steve parce que la machine ne marchait plus. Maintenant, tout va te revenir, j'en suis sûre.
Effectivement, parfois des images s'imposaient, par à-coups. Subitement, il lui disait :
— Tiens ça me revient, ce jour où...
Il se mit à caresser Jipy, à le prendre sur ses genoux. Sa femme aussi.
Surtout, ne pas le brusquer, désormais, il était sur la bonne voie, d'ailleurs son neurologue l'avait confirmé, alors, elle avait confiance.
Un dimanche matin, alors qu'elle arrosait ses géraniums, le vent porta le son des cloches jusqu'au jardin.
Suzan, on se marie ! On se marie ! Tu es si belle ! Et tout le monde qui nous sourit et nous prend en photo. Les voilà qui nous lancent du riz. Il se met à fredonner la marche nuptiale et, l'enlaçant, l'entraîne dans une danse effrénée et ils tournent, tournent, tournent en riant aux éclats jusqu'à tomber au pied du tilleul.

***

En ce jour de juin, pour célébrer cette résurrection, et fêter du même coup leur anniversaire de mariage, leurs familles et tous leurs amis sont là. On les félicite, on rit, on mange, on boit, on chante, on danse autour d'un grand buffet dressé dans le jardin.
Steve a retrouvé son ami. Doublement heureux, car il est accompagné de Lydia. À force de conviction, de bonne volonté et d'attentions sincères, il vient de la reconquérir.
Les invités partis, Suzan et Mike restent assis côte à côte dans le calme du soir. Sacrée journée !
Un panache argenté zèbre la pelouse et se lance à l'assaut du tilleul.
— Regarde Mike, un écureuil ! Tu crois que c'est toujours le même.
— Bien sûr, chérie, c'est NOTRE écureuil.
Elle s'assoit sur ses genoux et lui glisse à l'oreille :
— Tu sais l'autre fois je t'ai menti en te disant que je ne me rappelais pas le motif de notre dispute.
— Je sais.
— Comment tu sais ?
— Je sais pourquoi on n'était pas d'accord.
— Ah oui ?
Il lui sourit l'œil moqueur et lui écarte la mèche qui cache son regard :
— Elle sera comme toi.
— Comme moi ?
— Oui, notre fille...
6

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Ombrage lafanelle · il y a
J'ai beaucoup aimé le fait que l'histoire soit vécue de différents points de vue et également le fait que tout ce qui est autour de Mike est flou. Vous donnez une atmosphère de mystère au texte. C'est une belle histoire de recommencement, de remise en question et surtout d'amour. C'est intéressant de parler de ce drame qui a touché tellement de familles
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Emerillon · il y a
Bonjour Ombrage. Merci de votre appréciation. Je suis allée voir L'Homme du passé, la Femme du futur. Intéressante et quelque peu humoristique la répétition, comme un refrain, des conseils des multiples thérapeutes. Bonne fin, c'est bien de les faire attendre, les lancer dans les bras l'un de l'autre aurait été trop facile... Bravo !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une très belle histoire de résilience et de renaissance . La vie est toujours là pour nous redonner du poil de la bête.
Une écriture fluide et agréable .
Merci pour ce beau sujet .

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