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Et si je me faisais un cadeau ?

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Mone Dompnier

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LAURÉAT
Sélection Jury

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Quelques pas encore sur le chemin caillouteux qui grimpait en haut du village, et le facteur arriva devant l'écurie. Sur la droite, le cochon grognait, enfermé dans la soue. Marcel poussa la vieille porte en bois qui s'ouvrit en grinçant. Le mulet, attaché devant sa mangeoire remplie de foin, tourna la tête, curieux. Trois poules rousses grattaient du bec dans la paille répandue sur le sol. Les deux vaches ruminaient paisiblement, et fouettaient l’air de leur queue.
— Y'a quelqu'un ?
Tout en appelant, Marcel monta les trois marches qui donnaient accès à la cuisine, cogna à la porte et entra. Après la lumière aveuglante du soleil, il lui fallut quelques secondes pour que ses yeux s'habituent à la pénombre qui régnait dans la pièce.
La fenêtre minuscule ne laissait tomber qu'une faible clarté sur la toile cirée de la table. Dans un coin d'ombre, plus haut que la table, le lit de Sophie. Le poêle en fonte était allumé. Dans un faitout noir, mijotait une matouille – pommes de terre, carottes et chou du jardin. À gauche de la fenêtre, la profonde cheminée, noircie par les ans, n'était plus utilisée depuis longtemps.
Chassant les poules qui l'avaient suivi, Marcel salua les deux femmes de quelques mots en patois.
— Alors, qu'est-ce que tu nous apportes aujourd'hui ?
Sophie et Delphine ne recevaient pas souvent du courrier et les visites du facteur leur faisaient toujours plaisir. Une carte postale leur permettait de rêver à des pays qu'elles ne connaîtraient sans doute jamais. Elles relisaient plusieurs fois la carte et Delphine la rangeait avec les autres, sur le rebord de la fenêtre, à côté du calendrier des Postes et de l'Almanach Savoyard qui racontaient les saisons, le temps à venir, les lunes et les semailles.
Avec un grand sourire, sûr de l'effet qu'il allait produire, Marcel tira de sa sacoche des papiers.
— Je vous apporte de l'argent.
La foudre tombant dans la cuisine n'aurait pas davantage surpris les deux femmes.
— De l'argent ! Tu dois te tromper, mon pauvre Marcel.
— Madame Sophie Gilbert, à la Rochette... C'est bien vous ?
— Bien sûr que c'est moi. Dis donc, ne te moque pas de moi, en plus. Mais pourquoi tu m'apporterais de l'argent ?
— C'est votre pension d'agricultrice que vous devez toucher maintenant, vous avez dû en faire la demande, vous voyez bien que je ne me trompe pas.
— Je n'ai jamais demandé de l'argent à personne, mon gars, tu peux me croire.
Delphine intervint alors dans la discussion :
— Vous vous rappelez, cet hiver, Paul était venu vous faire signer des papiers...
— Paul ? Tu crois que c'est Paul qui m'envoie cet argent ?
Bien sûr qu'elle se souvenait, maintenant.

Un après-midi d'hiver, son neveu était monté du chef-lieu où il travaillait comme secrétaire de mairie. Il apportait avec lui des papiers qu'il était venu lui faire signer.
— Tante, vous avez droit maintenant à une pension d'agriculteur, vous avez l'âge, il faut la demander.
Cette pension, malgré ce qu'en disait son neveu, elle n'y avait pas cru un instant ; mais ce brave garçon était venu pour elle, elle n'allait pas le décevoir en plus en refusant de signer ses papiers, alors elle avait accepté de bon cœur de répondre à ses questions.
— Vous vous êtes mariée en...
— 1905.
— Et vous avez été veuve en...
— 1905. La même année...
Paul avait alors posé sa plume, et pour lui, parce qu'il était de la famille, elle avait laissé sa mémoire raconter...

C'était l'hiver. Il avait neigé sur le village. Ce samedi-là, Sophie et Antoine s'étaient levés de bonne heure. Malgré le froid, il fallait pourtant descendre au marché de Saint-Jean. Antoine frissonnait.
— J'ai dû manger quelque chose qui m'a contrarié. Regarde, j'ai des boutons partout.
Mais il ne dit rien de sa lassitude, pour ne pas inquiéter la jeune femme.
La descente par les sentiers enneigés fut pénible. La bise était glaciale et Antoine toussait. Sur la place du marché, Sophie n’avait qu’une hâte : que ses clientes habituelles viennent au plus vite lui vider ses paniers des œufs et des fromages de chèvre qu'elles retenaient d'une semaine sur l‘autre...
Plus tard, sur le chemin du retour, le jeune homme tremblait de froid et de fatigue.
— Monte sur le mulet, tu n'en peux plus.
Sophie sentait l'angoisse lui nouer la gorge.
Elle avançait avec peine sur le sentier glissant. Que La Rochette était donc loin, aujourd'hui ! Elle s'accrochait à la queue du mulet quand le passage était trop difficile.
Bientôt le clocher de Fontcouverte se dessina dans la brume. Le village des Anselmes... et enfin les premières fermes de La Rochette. Il fallait encore grimper tout en haut du village.
— On arrive, Toine. Tiens bon.
Malgré les tisanes de violettes séchées et les cataplasmes de farine de lin, Antoine continuait à tousser et à trembler de fièvre. Sophie et Angèle, sa belle-mère, se sentaient impuissantes devant l’état du malade qui s'aggravait rapidement. Il fallut prendre la décision d'envoyer chercher le médecin. Le voisin attela son mulet et partit dans la vallée.
Au petit matin, le docteur auscultait longuement le jeune homme. Son visage était grave. Sophie avait tellement peur.
— C'est la rougeole...
La rougeole... Il y avait en effet une épidémie dans le village, mais cette maladie, somme toute peu grave chez des enfants, pouvait être mortelle chez un adulte, Sophie le savait bien.
— Votre mari a pris froid. C'est grave... très grave. Je ne peux malheureusement rien faire.
Antoine avait déliré toute la journée et malgré les prières désespérées de sa jeune épouse et de sa mère, ses yeux s'étaient fermés pour toujours sur un soir de décembre gris et gelé.

— J'étais restée mariée six mois. J'attendais un enfant. J'ai été comme folle, cet enfant, je ne le voulais plus. Il n'y avait pas de place pour lui dans mon désespoir.
Et puis Delphine était arrivée avec le printemps. Avec elle, Sophie avait retrouvé, jour après jour, le goût de vivre.
— Et tu vois, nous ne nous sommes plus jamais quittées.
Pendant le récit de Sophie, Delphine avait écouté en silence cette histoire qu'elle connaissait depuis longtemps, et aux derniers mots, elle avait posé sa main, brièvement, sur l'épaule de sa mère. Les deux femmes se comprenaient si bien qu'elles n'avaient pas besoin de paroles pour se manifester leurs sentiments.
Mais la petite fille qu'elle avait été avait souffert à l'école de n'être pas tout à fait comme les autres, ses cousins par exemple, qui portaient comme une médaille le mot magnifique « pupilles de la Nation ». Son papa, à elle, n'était pas mort à la guerre. Non. Il avait été malade, très malade. Il n'avait pas été un « héros » comme ceux que racontait son institutrice. Et parce qu'elle n'était pas une « pupille de la Nation », elle devait quitter l'école avant les autres, au printemps, pour conduire le troupeau aux champs, les vaches et les chèvres de sa mère et aussi celles de sa tante, dont les enfants pouvaient rester à l'école jusqu'aux vacances.
Quand Delphine avait été un peu plus grande, sa mère avait acheté un âne. Elle avait donné alors leurs bêtes à garder à un voisin, en échange de pâturages. La fillette de quatorze ans avait commencé à ramasser le foin, à faire la muletière, comme on disait.
Les deux femmes travaillaient dur.
Petit à petit, c'était la jeune fille qui s'était chargée des gros travaux de la ferme : faucher et rentrer le foin, couper et battre le blé, faire les provisions de bois pour l'hiver, en partant tôt le matin avec le mulet – qui avait remplacé l'âne –, vers la forêt de Villarembert, à plusieurs kilomètres de La Rochette. Pour les travaux les plus pénibles, un homme du village lui apportait son aide, mais il lui fallait rembourser en journées de travail, souvent bien au-delà de ce qu'elle devait réellement.
Sophie soignait les bêtes, les menait en champ le matin, dans les prés qu'elle possédait près de la maison, l'après-midi aux communaux, au-dessus du village.
C'était leur vie à toutes les deux et elles accomplissaient leurs tâches sans se plaindre, se contentant de peu, heureuses d'être ensemble, la mère et la fille.

— Tu m'apportes vraiment de l'argent ?
Sophie n'en revenait pas.
Pendant toute sa vie, l'argent qu'elle avait eu entre ses mains, elle le devait à un dur travail auprès des bêtes ou dans les champs. Et il partait si vite quelquefois, même lorsqu'elle faisait très attention à n'acheter que le strict nécessaire. Et aujourd'hui, voilà que le facteur sortait de sa sacoche des billets qui semblaient tomber du ciel.
— Vous voulez signer, ici ?
Sophie eut un instant d'hésitation.
— Tu es bien sûr que tu ne vas pas repasser dans quelques jours pour le reprendre, cet argent ?
— L'argent que je donne, je ne le reprends jamais.
Tout en riant, Marcel s'efforçait de la rassurer.
Pendant que sa mère s'appliquait à signer le document, Delphine avait sorti un verre.
— Tu ne vas pas repartir sans boire un canon.
Ç'aurait été faire offense que de refuser. Marcel vida son verre. Parfois, la tournée de facteur apportait de ces bonheurs qui réchauffaient le cœur.
Puis il repartit, laissant les deux femmes en proie à une vive émotion.
Tant d'argent devant elles, d'un coup. C'est qu'elles n'en avaient jamais eu, des mille et des cents. Elles connaissaient la sueur de chaque billet, de chaque pièce.
Fallait-il en vendre des œufs, des tommes de chèvre, des plaques de beurre bien enveloppées dans deux feuilles de gentiane qui gardaient la fraîcheur, sur le marché de Saint-Jean le samedi. Et encore, cet argent était-il aussitôt dépensé. Delphine remontait au village avec des pâtes, du café, de la chicorée, parfois du sel ou du savon. Quelquefois, une boîte de thon à l'huile ou de sardines, pour faire la fête.
La viande n'apparaissait que rarement aux repas. Une saucisse, un morceau de porc, de temps en temps. Mais le plus souvent, le cochon qu'elles engraissaient pendant l'hiver, Delphine le vendait à la foire, se faisant ainsi quelque argent dont l'utilisation était longtemps prévue à l'avance.
Comme dans la fable de La Fontaine qu'elle avait apprise sur les bancs de l'école, elle faisait des projets... Pérette, elle aussi, rêvait lorsqu’elle portait son bidon de lait à la ville : qu‘allait-elle pouvoir acheter avec l’argent qu’elle allait gagner ? Des œufs, puis des poulets et avec l’argent des poulets un cochon... Et de joie, Pérette saute... le lait tombe, et avec le bidon, s’écroulent tous ses rêves.
Delphine n’avait pas sauté, non... mais un de ces maudits cochons n'avait-il pas crevé une semaine à peine avant d'être vendu ? Et, comme Pérette, elle avait dit adieu... Adieu au beau manteau bleu marine dont elle rêvait depuis plusieurs mois.
C’est qu’il fallait compter chaque sou, et ne pas céder à une folle envie, comme cela lui était pourtant arrivé un jour...

Un samedi, en attendant le car qui la remonterait à Fontcouverte, elle s'était arrêtée comme elle le faisait souvent, pour rêver, devant la vitrine de la librairie, près de la place du marché. Que de livres, que d'histoires et de bons moments à vivre, étalés sous ses yeux ! Car Delphine avait une passion : la lecture.
— J'aime t'entendre lire, tu lis comme un avocat.
Quelques jours auparavant, elle avait ri au compliment de leur voisin, le père Lambert. Comme son père l’avait fait avant lui, il avait pris l'habitude, l'après-midi, de venir avec son journal pour qu'elle lui relise un article qu'il avait déjà parcouru le matin. Il appréciait la lecture à voix haute qui lui était faite et l'article en devenait doublement intéressant, disait-il.
La lecture, pour Delphine, était un plaisir sans cesse renouvelé. Le journal du voisin, mais aussi les livres qu'on lui prêtait et dont elle lisait quelques chapitres, le soir, à sa mère qui n'était pas loin de penser, elle aussi, que sa fille avait les talents d'un avocat. Les deux femmes devaient parfois se faire violence pour interrompre une histoire passionnante et se décider à se mettre au lit.
Et soudain, devant la librairie, ce jour-là, une idée complètement insensée lui avait traversé l'esprit : et si elle s'achetait un livre ? Son cœur alors s’était mis à battre plus fort dans sa poitrine. Sans écouter la voix de la raison qui lui disait « mais tu es folle, ma pauvre fille », elle était entrée, effrayée par sa propre audace. À la libraire qui lui demandait ce qu'elle désirait, elle avait murmuré d'une voix mal assurée :
— Je voudrais un livre.
— Quel livre voulez-vous ?
— Je ne sais pas...
— Vous ne vous souvenez plus du titre ? Vous pouvez me dire de quoi il s'agit...
— Non... non, vous comprenez, je voudrais un livre pour emporter quand je vais en champ, mais je ne sais pas lequel. Si vous pouviez m'en choisir un beau…
La libraire avait compris ce qu'attendait d'elle cette jeune paysanne toute rougissante. Elle chercha dans ses rayons l'histoire qui pourrait faire les délices d'une bergère.
Delphine était sortie de la boutique, heureuse mais inquiète aussi : qu'allait dire sa mère de cette folie qu'elle avait faite ?
Sur le chemin du retour, tantôt elle se faisait des reproches : dépenser tant d’argent pour un livre... alors que ses chaussures avaient besoin de nouvelles semelles sans tarder. Elle ne pourrait quand même pas descendre en sabots au marché ; et voilà que sans réfléchir, elle avait presque dépensé tout l’argent gagné aujourd’hui, et pour du papier. Tantôt, lorsqu'elle posait ses sacs pour reprendre un moment son souffle (en ce temps, le car et la route s'arrêtaient à Fontcouverte), elle sortait le livre du sac, effleurait avec respect le roman, émerveillée tout à la fois par le titre – Fleur de misère –, l'illustration de la couverture – une bergère, comme elle –, l’odeur du papier neuf, les petits caractères d'imprimerie qui attendaient qu'elle leur donnât la vie.
Le cœur battant, elle avait posé le livre sur la table, au milieu des commissions. Sophie, d'un regard, avait tout compris. Son sourire avait aussitôt rendu tout son bonheur à sa fille.
Vingt ans après, Delphine se souvenait encore avec émotion de la belle histoire qu'elle avait lue et relue, en champ ou à la veillée, du seul livre qu'elle s'était acheté dans sa vie.

L'après-midi, les voisines, venues tricoter un moment devant la porte de la grange comme chaque jour, eurent droit au récit détaillé de la visite du facteur et se réjouirent de la bonne nouvelle. Les deux femmes étaient estimées et aimées de toutes. Dites, vous en connaissez beaucoup vous, des femmes qui ne critiquent jamais leurs voisins, leurs amis ? Et qui ne jalousent personne ? Et elles riaient, contentes, elles aussi.
Pour la dixième fois, Sophie racontait :
— C'est Paul... Le brave garçon...
On chanta les louanges de Paul.
On dut entrer boire le café.
— Si, si... Reprenez du sucre... Delphine, sors la boîte de biscuits.
C'était fête.
— Tu vas pouvoir t’offrir quelque chose de beau, suggéra la Marie à Sophie.
En voilà une idée. Et puis quoi encore ? Elle n’allait pas commencer maintenant à jeter l’argent par les fenêtres, tout de même. Elle avait trop été habituée, toute sa vie, à compter chaque pièce, à veiller à la nécessité de la moindre dépense, alors, vous pensez bien, un cadeau ! Le mot lui-même avait pour Sophie une sonorité inhabituelle, presque menaçante, comme un sacrilège, un interdit en quelque sorte. Il valait mieux l’enfouir au fond d’elle-même, avant qu’il ne s’attarde trop à la surface de sa vie.
Le soir, au moment où Delphine s'apprêtait à monter se coucher, sa mère l'interrogea :
— Où tu l'as mis, cet argent ?
— Je l'ai rangé dans la chambre, en haut. Pourquoi ?
— Oh, pour rien, je voulais simplement le regarder...
Sophie avait décidément bien du mal à croire à la réalité de ces billets...

Quelques temps après, le facteur revint.
Sophie s'inquiéta :
— Tu viens reprendre l'argent ?
— Pas du tout, je vous ai dit que l'argent que j'apportais, je ne le reprenais jamais. Au contraire... Je vous en apporte de nouveau.
— Tu m'en rapportes ! Mais il m'en reste encore !
— Et je reviendrai au printemps, vous voyez, vous pouvez le dépenser sans crainte.
La brave femme écoutait à peine les explications du facteur. Elle commençait à admettre que cette pension était vraiment pour elle et cela lui semblait trop beau. On lui donnait de l’argent, comme ça, sans qu’elle ait à le demander, ni même à descendre au marché, gratuitement en quelque sorte, et cette idée la faisait rire.
Ce jour-là, Delphine ne rangea pas tout de suite les billets. Elle les laissa bien en vue sur la table, pensant faire plaisir à sa mère qui allait pouvoir les contempler tout à son aise.
Mal lui en prit.
— Voyons, ma fille, tu n'es pas folle de laisser traîner tout cet argent ! Va vite le mettre de côté. Ce n'est pas prudent... Mais à quoi tu penses !

Le soir, Sophie ne parvint pas à trouver le sommeil.
Combien de fois, au cours de sa vie, elle avait ainsi tourné et retourné dans son lit, après avoir compté ses billets, se demandant comment elle allait pouvoir tenir jusqu’à la prochaine foire où Delphine irait vendre deux moutons ou un veau. Et voilà que maintenant ces mêmes billets l’empêchaient de s’endormir une fois de plus. Bien sûr, ce n’était plus l’angoisse des jours à venir, bien au contraire. Elle se sentait presque riche, maintenant, si ce que le facteur avait dit était vrai. Non, ce qui la tenait éveillée ce soir, c’était ce mot, le mot qu’elle avait enfoui au fond d’elle-même pour ne plus y penser et qui remontait à la surface, tout seul, malgré elle. Un cadeau... Ce qu’elle ne comprenait pas, c’était la façon dont le mot avait changé. Il ne portait plus avec lui l’idée d’interdit. Il semblait moins menaçant, comme s’il cherchait à se faire apprivoiser en quelque sorte. Et soudain, elle sut aussi ce qu'il lui restait à faire pour retrouver un sommeil paisible.
Le lendemain était jour de marché. Au moment où Delphine s’apprêtait à partir pour prendre le car, sa mère lui dit :
— Attends-moi, je viens avec toi. J’ai à faire en ville.
— En ville ? Mais...
Une idée lui vint aussitôt : sa mère était-elle malade ? Pour ne pas l’inquiéter, elle était bien capable de n’avoir rien dit.
— Mais non, ce n’est rien de grave, rassura Sophie qui connaissait bien sa fille et avait déjà deviné ses pensées.

Dans le car, sur le chemin du retour, Delphine demanda simplement :
— Vous avez pu faire vos affaires comme vous le vouliez ?
La question était à vrai dire inutile. Sa mère avait sur le visage un air de contentement qui en disait plus long que des mots. Il ne fallait pas chercher à en savoir davantage, elle parlerait bien quand le moment serait opportun.
L’explication vint le soir, sous la forme d’un paquet posé sur la table, juste sous la lampe. Une ficelle dorée, un papier rouge, qui semblait attirer à lui toute la lumière
— C’est pour toi. C’est un cadeau.
Il y avait du bonheur dans les yeux de la vieille femme.
— Un cadeau ? Pour moi ?... Mais pourquoi ?
— Pourquoi ? Tu me demandes pourquoi ? Dis-moi, ma fille, est-ce que la vie t’a fait beaucoup de cadeaux, pendant toutes ces années que nous avons vécues ensemble toutes les deux ? Oh, bien sûr, nous nous en sommes sorties, sans jamais rien demander à personne, et pourtant, jamais je ne t’ai entendu te plaindre, jamais, même le jour où tu n’as pas pu acheter ce manteau qui te faisait tellement envie. Je crois bien que ce jour-là, j’ai encore été plus malheureuse que toi. Pas à cause du cochon, oh non, bien sûr ! mais pour ta déception. Tu m’en avais tellement parlé de ce manteau. Et moi, je ne pouvais rien faire. Et toutes les fois où tu me parlais de ce que tu avais vu au marché ou à la foire, je savais bien que tu aurais tellement été heureuse de pouvoir de temps en temps te faire un petit plaisir. Tu crois que je ne voyais rien, que je ne comprenais rien ? C’est bien ce qui me faisait mal. Alors, tu vois, cette nuit, j’ai repensé à ce que la Marie avait dit. Un cadeau, bien sûr que j’allais faire un cadeau, mais pas à moi. Moi, je l’avais déjà eu, le cadeau, le jour où tu es arrivée dans ma vie, même si à ce moment-là, je ne le savais pas encore. Pas une mère n’a eu autant de chance avec sa fille que j’en ai eue, moi, avec toi. Alors, tu vois, je me suis dit, puisque l’occasion m’était donnée, enfin, c’est à toi que j’allais offrir quelque chose, pour te dire merci...

Sophie était entrée dans la librairie. Comme l’avait fait Delphine, bien des années avant elle, elle avait demandé une belle histoire.
— Vous n’avez pas de livres plus gros que ceux-là ? C’est pour ma fille. Vous comprenez, je veux lui faire un beau cadeau. Elle le mérite bien.
— J’en ai bien un, et une histoire magnifique en plus, mais il est plus cher aussi...
Sophie avait eu un moment d’hésitation : avait-elle pris assez d’argent dans l'armoire, ce matin ? Bientôt rassurée, elle fit emballer le livre avec le plus beau papier.
— Et mettez aussi cette ficelle dorée.

— Eh bien ? Qu’est-ce que tu attends pour l’ouvrir ?... Mais tu ne vas pas pleurer quand même ! Tu n’es pas contente ? Ah bon, j’ai cru...
L’émotion la gagnait à son tour. Elle se moucha bien fort, et, pour laisser à sa fille le temps de se remettre, elle continua à parler.
— Tu as deviné, hein ? C’est un livre. Tu sais, j’ai demandé conseil à la libraire, parce que moi, je n’y connais rien. Mais il paraît que c’est vraiment une belle histoire.
Delphine caressait la couverture du livre, le retournait entre ses mains, sans pouvoir parler.
— Tu as vu comme il est gros ? Combien de pages, déjà ? Plus de six cents, tu te rends compte ! Je ne savais même pas que ça existait, des livres épais comme ça. Et il paraît que c’est une femme qui l’a écrit. Comment c’est possible ? On va en passer, des bons moments, toutes les deux, hein ? Tiens, et si on commençait tout de suite, laisse-moi juste prendre mon tricot...
Alors Delphine ouvrit le roman avec le même recueillement qu’elle l’aurait fait d’un livre de prières. Avec la même ferveur, elle commença à lire :
« Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell.
Scarlett O’Hara n’était pas d’une beauté classique mais les hommes ne s’en apercevaient guère, quand, à l’exemple des jumeaux Tarleton, ils étaient captifs de son charme... »

La nuit avait enveloppé le village. Les premiers flocons de l’hiver avaient fait leur apparition, et quelques-uns, poussés par le vent, venaient se coller à la fenêtre. Ils pourraient bien tomber sans s’arrêter jusqu’au matin. Qu’importe ! Déjà la chaleur et les parfums de l’été, les rires insouciants et les rêves, venus d’une lointaine contrée d'Amérique, se bousculaient à la porte de la ferme, prêts à entrer dans la cuisine où Sophie tricotait le bonheur.

PRIX

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Aurélien Azam · il y a
J'ai découvert ce récit dans le recueil "Papier, caillou, ciseaux :)
J'ai trouvé cette nouvelle simplement émouvante, car écrit avec une émotion juste. Bravo

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Marie Guzman · il y a
un pur moment d'humanité Mone -- quel bonheur toute cette envie de lire comme le suprême moment de joie ...
je découvre parfois ici de petites pépites qui donnent plus que jamais envie de partager ses écrits ;-)

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Zutalor! · il y a
Oh les belles histoires... Après celle du papy dans "Happy Birthday", voici celle tricotée pour Sophie...
"Il y a du bonheur dans les yeux..." et dans la tête du lecteur.
:-) et merci...

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THERESE · il y a
Tres bien ecrite, et avec beaucoup de sensibilite, c'est une histoire qui a soutenu mon interet du debut a la fin, et qui s'acheve sur une note tres optimiste! Bravo a l'auteur!
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Paul Brandor · il y a
Merci Mone pour ce magnifique instant de vie.
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Chatsometimes · il y a
C'est toujours un plaisir de vous lire Mone. Merci pour ces mots.
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Zouzou · il y a
Un style sobre pour raconter une vie humble et généreuse. J'aime.
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Michèle Lila Harmand · il y a
Une histoire attachante et qui sonne juste. Elle mérite mieux que son score actuel...
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