Et si ?

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Les battements de son cœur l’ont réveillé. C’est souvent le cas les lendemains de soirée où elle a bu trop de vodka Redbull. Marion n’arrivera pas à se rendormir, elle le sait. Le mal de crâne s’installe, sa bouche est pâteuse. Sans bouger, elle tâtonne de la main à côté de son lit pour trouver son téléphone. Plus de batterie, elle le branche. D’un coup, elle se fige. Elle se demande si son portefeuille est bien dans son sac à main. Dans un élan d’angoisse, elle se lève. Elle fouille. Soulagement, tout est là, carte bleu, permis, carte d’identité. Il lui est arrivé plusieurs fois de la perdre en boite sans qu’elle ne s’en rende compte avant le lendemain alors maintenant elle se méfie.
Elle s’est endormie dans son haut de soirée qui sent le vomi. Ses cheveux collent sûrement à cause de gens qui, bousculés dans la foule, lui ont renversé leur verre dessus. Elle se sent nauséeuse, son cœur bat vite. Elle sait ce qu’elle à faire pour ne pas laisser la gueule de bois s’installer. Douche, aspirine, thé à la menthe, médicament contre la nausée et citrate de bétaïne. La procédure est rodée. La veille, elle et son groupe de potes sont allés dans la boite où ils vont tous les week-ends. Là-bas, ils ont leurs habitudes, connaissent les videurs, les barmans, les DJs. Ils s’y sentent bien, alors la question ne se pose pas vraiment quand ils cherchent un endroit pour passer la soirée. Son reflet dans le miroir accuse le coup. Elle est pâle, ses lèvres donnent l’impression d’être cartonnées, son maquillage de la veille a coulé, laissant de grossière maques noires sous ses yeux. Sous la douche, elle se rend compte que plusieurs bleus recouvrent ses jambes et sa hanche droite. Ça ne la surprend pas. Elle a sûrement dansé sur les tables. C’est quelque chose qu’elles aiment bien faire avec Tamara et il leur est déjà arrivé de tomber. Elle ne se rappelle plus exactement comment elle est rentrée chez elle non plus. Elle a dû prendre un Uber avec les autres.
Les pensées ne se bousculent pas dans son esprit, mais lentement, elle se rend compte qu’elle ne se souvient pas de sa soirée après l’arrivée à la boite. Ça non plus ça ne la surprend pas, ça lui arrive régulièrement, mais surtout quand elle 'tape' de la MDMA et qu’elle mélange les alcools. Elle sourit en pensant que c’est le signe d’une bonne soirée. Elle se contente de laisser l’eau chaude couler sur son corps. Loin de se soucier de savoir lequel de ses amis l’a ramené chez elle, ce qui la préoccupe le plus pour l’instant, c’est de savoir si elle a fait qu’elle pourrait regretter. Une fois, Tamara lui avait lancé le défi d’embrasser le plus de mecs possibles en une soirée. Elle avait réussi à cumuler six, mais cela avait terni son image et elle n’a jamais réussi à se débarrasser complètement de la réputation de traînée que ça lui avait valu. Au fond, elle avait toujours trouvé ça injuste. Les mecs, eux, se vantent à la moindre coucherie et ils sont acclamés. Elle avait vite compris qu’il n’y avait rien à comprendre donc depuis elle fait profil bas et redoute toujours son attitude sous l’effet de l’alcool. Elle demandera à Tamara. Avec un peu de chance, il s’est passé des choses 'croustillantes' comme elles appellent ça.
En sortant de la douche, elle se sent plus détendue et ses idées plus claires. Son téléphone a eu le temps de se rallumer. Elle fait le tour des réseaux pour voir si elle peut déjà elle-même recoller quelques morceaux de la soirée entres eux grâce à ce que ses potes ont posté. Elle a posté une story sur Snapchat quand ils étaient dans la boite. On l’entend s’égosiller sur une musique qu’elle connaît par cœur, quelle horreur. 443 personnes l’ont déjà vu. Un mélange de honte et de gêne la fait frissonner. Elle l’efface. À part des vidéos qui se ressemblent toutes où l'on distingue à peine qui et qui, personne n’a rien posté d’intéressant Ça ne l’inquiète pas plus que ça, même si elle n’aime pas cette sensation d’incertitude latente qui ouvre le chemin à une multitude de différentes possibilités.

Elle descend faire son thé. Sa mère n’est pas là. Pendant que l’eau chauffe, elle reçoit un message sur le groupe de fille qui lui demande pourquoi elle est rentrée si tôt hier soir. Elle leur répond qu’elle ne savait pas et qu’elle ne se rappelle pas comment elle est rentrée. Clémence répond par un ‘typique’ raillieur. Louise lui dit qu’elles ne l’avaient plus vu après 2 h 30. Marion leur demanda si elles savaient avec qui elle était rentrée. Elles ne savent pas non plus. Elles pensaient qu’elle était rentrée avec le mec avec qui elles l’avaient vu parler dans le fumoir et comme ils avaient l’air proches, elles en avaient conclu qu’ils étaient rentrés ensemble. Marion, s’arrêta un instant. Elle essayait de se rappeler du gars, mais rien ne lui venait, puis la discussion a continué sur un débriefing de la soirée qu'elle se contentait de commenter par des réponses laconiques et faussement enthousiasmées.
Elle se dit qu’elle s'était peut-être commander un Uber toute seule. Ça ne lui arrive jamais alors elle n’avait pas vérifié sa banque en ligne. Les dépenses s’affichaient, à tout moment elle s’attendait à voir un trajet Uber, mais rien. Seuls les verres qu’elle avait commandés à l’intérieur de la boite étaient inscrits sur son relevé. Elle se tendit. Ne pas savoir comment elle était rentrée la tracassait. Comment avait-elle atterri chez elle ? Après tout, peut-être qu’elle avait ramené le mec chez elle et qu’il avait payé le taxi. Ça l’embêtait, elle n’avait pas envie que cette histoire vienne ranimer les a priori que les gens commençaient à oublier. Mais quelque chose en elle ne pouvait s’empêcher de sentir que cette histoire ne tenait pas debout. Comme un pressentiment. Elle décida d’appeler Tamara. Elle tomba sur la messagerie. Il n’est que 11 h 36, elle doit encore être en train de dormir.
Elle commença de fouiller son téléphone, à la recherche du moindre indice. Elle regarda d’abord ses photos. Rien d’exceptionnel, seulement des vidéos de ses copines éméchées, des selfies un peu flous où elle arbore un sourire beaucoup trop large. Elle vérifia ses messages. Plusieurs de Tamara, dont un qui lui demande si elle veut partager un Uber avec Louise et Jasmine. Il était 5 h 02.
Son téléphone sonne, affichant le nom de sa meilleure amie.
- Coucou, dit Tamara qui, visiblement, venait de se réveiller
- Ça va ?
- Ouais, je suis en grosse gueule de bois. Toi ?
- Ça va, mais j’ai un trou noir.
- Merde... Si ça peut t’aider, je t’ai plus vu à partir de genre 3 h.
- Les filles m’ont dit 2 h 30.
- Ouais peut-être. Dans ces eaux-là en tout cas.
- On a tapé hier soir ?
- Euh... Ouais. Un para chacune.
- Mmmh... je t’avoue, je commence à stresser. En plus les filles m’ont dit que j’avais chopé un gars.
- Ouais je vous ai vu.
- Tu sais qui s’était ?
- Nan. Mais Arthur a pas eu l’air de kiffer. Je crois que vous vous êtes engueulés même.
- Il me soule quand il fait ça. On couche ensemble de temps en temps et il se prend pour mon mec dès que je lui porte pas d’attention.
- Mais il te kiffe meuf, c’est évident.
- Ouais bref. Tu sais si je suis rentrée avec le gars ? Parce que je sais pas comment j’ai atterri chez moi.
- Nan, je sais pas. Mais t’as demandé à Greg ? Je crois que lui et les mecs voulaient aller ailleurs à un moment, mais je sais pas où.
- Nan, je vais lui demander. Après un silence, elle ajouta, bon, je vais m’occuper de tout ça. Bisous, décuve bien.
En raccrochant, l’angoisse noua son ventre. Tout s’emmêlait dans sa tête, entre Greg, Arthur et l’autre mec... Elle décida d’écarter Arthur de son esprit le temps de régler cette histoire et d’explorer la piste que Tamara lui avait donné. Jouer au détective commençait à l’énerver. Elle envoya un message à Greg qui, elle l’espérait, allait mettre fin à ses angoisses. Son téléphone vibra. Greg avait répondu. Il lui dit, qu’au final personne n’était allé nulle part, lui avait passé sa soirée avec une fille et ils étaient rentrés ensemble. En lisant le message, Marion sentit une boule alourdir son ventre. Les pistes les plus rassurantes, qui d’ordinaire étaient des réponses qui allaient de soi, commençaient peu à peu laisser présager des choses qu’elle se refusait d’envisager.
Elle prit une grande inspiration et mit sa tête dans ses mains. L’angoisse comprimait sa poitrine. L’adrénaline lui donnait la bougeotte. Elle fouilla son esprit, remettant la soirée dans son ordre chronologique. Elle sentait que quelque chose n’allait pas. Après l’arrivée en boite, elle se souvient être allée directement au bar. Tamara avait commandé des shots. Ses souvenirs se dissipaient dès qu’elle essayait de les fixer. Tout se mélangeait. Elle creusa la moindre sensation dont elle aurait pu se souvenir, la moindre bousculade, le moindre changement d’atmosphère. Rien ne lui venait. Aucun 'flash-back' qu’on voit dans les films, juste un trou noir, vide.
Elle sentit son cœur s’accélérer, elle essaya de se calmer. Comment se fait-il qu’aucun de ses potes ne l’aient vu ? Et c’était qui ce mec ? Sa gorge était serrée. Elle se leva, fit quelques pas dans sa chambre, alla dans la salle de bain s’asperger le visage. La tête dans la serviette, elle expira. Elle retourna dans sa chambre et essaya de s’occuper l’esprit. D’abord sur Instagram, puis sur YouTube pour y regarder des vidéos légères, celles qui laissent l’impression que le monde est sans gravité, mais n’arrivait pas à se distraire. L’angoisse était toujours là. Elle planait, remplissait sa chambre, sa poitrine, son ventre. Elle enviait le sentiment de tranquillité qu’elle éprouvait ce matin et se dit qu’elle ne l’avait pas assez apprécié.

Le métro ! L’idée avait jailli. La seule raison qui expliquerait comment elle est rentrée seule, et sans commander de taxi, est qu’elle ait pris le métro. Cette explication ne la rassurait pas pour autant. Elle se concentra sur sa respiration. Sentant ses poumons se remplir d’air, sa peau se tendre à l’inspiration et se détendre à l’expiration. L’angoisse se dissipa un peu. L’espace d’une seconde, elle crut qu’elle avait réussi à ne plus y penser. Soudain, elle s’arrêta complétement de bouger, la fouettant d’angoisse qui lui saisit les tripes. Et si ? Elle rejeta tout de suite cette possibilité. Non, elle ne s’était pas faite droguer. Non, personne ne l’avait touchée. Non, personne n’avait abusé d’elle et de l’état surement lamentable dans lequel elle était. Après tout, et si ? Autant qu’elle le sache, tout aurait pu arriver. Et puis les bleus n’étaient pas arrivés tous seuls, Tamara l’aurait vanné si elle était tombée. En plus, à cette heure-ci, le métro est désert et les seuls qui l’empruntent sont des gens comme elle, certains presque ivres morts, et d’autres aux attitudes parfois douteuses et agressives. Elle avait entendu des histoires comme ça, qui étaient arrivées à des amies d’amies. La honte s’ajouta à l’angoisse. Comment avait-elle pu être assez conne pour prendre le métro à une heure pareille ? Elle resta prostrée. Elle s’en voulait et commençait à regretter une attitude dont, certes elle ne se souvenait pas, mais dont elle avait l’impression de percevoir les bribes. La panique montait accompagnée par une sensation de dégoût et de vulnérabilité.
La sonnerie de son téléphone l’arracha violemment aux scénarios qui se déroulaient dans sa tête.
Un message Instagram d’un pseudo qui ne lui disait rien. « Hey, t’as eu l’air de kiffer hier soir... » accompagné d’un émoji clin d’œil. Elle se figea. Une sensation glaçante parcourra son dos. Son cœur frappait fort dans sa poitrine, le sang faisait bourdonner ses oreilles. Elle alla sur son profil. Un mec qui avait l’air plus âgé qu’elle dont la tête ne lui disait rien. « T’es qui ? » répondit-elle. Elle se leva brusquement. Elle ne pouvait pas s’empêcher de bouger, comme pour dissiper les tremblements qui la secouaient. Deuxième sonnerie : « Je pensais qu'après ce qu'on a fait, tu te serais souvenu de moi... » ; « Je t’en veux pas. T’étais très défoncée ». Les messages défilaient sous ses yeux. Elle ne savait pas quoi dire. Sa gorge lui faisait mal comme si elle se retenait de pleurer. « Ton mec avait pas l’air d’apprécier qu’on se parle hier soir. J’aurais peut-être dû lui passer un petit truc à lui aussi ». Ce message l’interloqua. Elle reprit ses esprits, « De quoi tu parles ? » ; « Ah ouais je vois. Tu te souviens pas en fait. » Elle répondit que non. Il lui expliqua qu’ils s’étaient parlé hier soir dans le fumoir. Elle cherchait de la coke, car la dose de MDMA qu’elle avait pris n’avait pas fait assez d’effets. Il lui en avait passé, ils avaient discuté puis ils s’étaient embrassés avant qu’un gars, débarque. Il s’était énervé, prétendait être son mec, puis Marion l’avait repoussé comme on l’aurait fait avec un enfant qui fait un caprice. Il était parti, vexé et humilier. Pour oublier cette altercation, ils avaient continué à s’embrasser. Elle était repartie danser juste après, sans vraiment rien dire, pendant que lui terminait sa cigarette. Il avait essayé de la retrouver à l’intérieur, mais ne l’avait pas trouvé. Elle ne répondit pas à ce dernier message, c’est vrai qu’il était lourd comme mec.

Elle envoya un message à Arthur pour lui demander comment les choses s’étaient passées. Il la rappela dix minutes plus tard. Il lui raconta qu’elle avait vomi dans la boite après avoir pris ce que le mec lui avait donné. Reza, le videur qu’elle connaissait bien, lui avait commander un taxi pour la ramener chez elle. Elle avait appelé Arthur en chemin pour lui dire qu’elle n’aimait quand il agissait comme ça puis avait fini par lui demander de l’aide pour monter les cinq étages de son immeuble sans ascenseur. Il l’avait d’abord envoyé bouler par orgueil, mais elle avait insisté et étant donné l’état dans lequel elle était, il avait mis son ego de côté et avait accepté. Il leur avait fallu une demie heure pour monter les escaliers car elle n’arrêtait pas de tomber. Dans le doute, elle lui demanda s’ils avaient couché ensemble. Il y eut un long silence. Il répondit avec un air sombre dans la voix qu'elle ne lui connaissait pas:
« T'étais trop défoncée pour faire quoi que ce soit alors je t’ai juste mis au lit et je suis gentiment parti ».
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