Et si ?

il y a
8 min
315
lectures
135
Qualifié

Je suis passionnée par les livres depuis que j'ai appris à lire. Thriller, fantastique, légendes. Dès que j'ai un moment de libre, je le passe avec un roman dans les mains. L'écriture a  [+]

Image de Printemps 2019

Ma mère est morte.
Lorsque je l’apprends, je suis occupé à sculpter une moulure. Sophie, la secrétaire, a traversé tout l’atelier pour me tendre le téléphone. C’est la gendarmerie. La conversation dure trois minutes. Quand je rends l’appareil à ma collègue, je vois à sa mine attristée qu’elle a pu saisir quelques bribes de discussion. Elle s’imagine que j’ai de la peine. Mais ce n’est pas le cas. Il y a longtemps, je suis parti, mettant le plus de distance possible entre ma mère et moi.
Comment réagir ? Je reprends mon travail. Ma collègue hésite, puis repart, embarrassée. Une fois ma tâche terminée, je vais demander quelques jours de congés à mon patron. Dédé est un chic type qui ne parle pas beaucoup. Il me gratifie de trois tapes muettes sur l’épaule. Dans les bureaux, la nouvelle a fait le tour du personnel. Murielle, la comptable, m’accueille avec une mine affligée :
— Dominique ! Je suis tellement navrée.
Je hoche la tête.
— Beaucoup voudraient faire un petit quelque chose, une fleur ou bien...Tu me diras quand ton Papa et toi aurez décidé de ce que vous voulez.
— Mon père ? Il est mort avant ma naissance.
Murielle pâlit. Elle savait que j’étais enfant unique, mais ignorait que je n’avais plus de père. Murielle, c’est un peu la maman de tout le monde dans l’entreprise. Sensible, très à l’écoute. Dans ce moment, elle veut partager ma peine. Je suis troublé par sa sincérité, son émotion. A l’opposé, mon insensibilité me fait honte.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu m’appelles ! Même si c’est au milieu de la nuit.
Je rentre chez moi pour préparer mon sac avant de me rendre à la gare. Comme c’est la saison touristique, je trouve sans difficulté un billet pour la région parisienne. Départ dans deux heures.
Alors que je m’éloigne du guichet, je vois Roxane, la fille de Murielle, courir à ma rencontre :
— Dom ! Je t’ai cherché partout. Je suis tellement désolée !
Elle reprend son souffle et poursuit :
— Tu pars quand ?
— Dans deux heures.
— Viens. Je te paie le café.
D’habitude, Roxane et moi avons des tas de choses à nous dire. Mais aujourd’hui, c’est différent. Au milieu du brouhaha généré par les touristes, ce silence entre nous me semble assourdissant.
— Tu ne l’as pas dit aux copains, dit-elle soudain.
— Non, pas encore. J’ai été pris de court.
— On n’est jamais préparé à perdre quelqu’un...Dire que tu n’as même pas pu aller la voir pendant les fêtes...
— C’était un peu compliqué...avec le combi qui me jouait des tours...
Le doute se lit dans les yeux de mon amie. Elle a dû remarquer que ma mère surgit dans ma vie subitement au moment de sa mort. Il n’y a pas une photo d’elle chez moi.
— C’est si soudain. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Les gendarmes ont parlé d’un arrêt cardiaque.
Les doigts de Roxane dessinent des cercles sur la table. Ils se rapprochent doucement des miens. Je sais qu’elle a très envie de s’en saisir. Cela fait des mois qu'on se tourne autour.
— Je pourrais venir avec toi. Je n’ai pas d’obligation cette semaine. Pas besoin de deux heures pour faire mon sac ! propose-t-elle.
— Non, c’est gentil, mais ça va aller.
Une ombre passe dans ses yeux. Elle croit que je la repousse. Le malentendu est douloureux. Elle s’aperçoit que je lui cache un large pan de ma vie alors que je cherche juste à préserver mon secret, mon image. Serait-elle sûre de pouvoir aimer quelqu’un qui a tourné le dos à sa propre mère ? Je n’ai jamais parlé de mon passé. Ce que j’avais essayé d’oublier serait venu polluer ce que j’avais construit. Mais visiblement, le mal est déjà fait.
Mon train est annoncé. Nous nous dirigeons vers le quai. Au moment de nous séparer, je serre Roxane dans mes bras. Elle se laisse faire, me caresse le dos, mais je la sens sur la réserve. À mon retour, je lui parlerai.
Le jour de l’enterrement, je me retrouve presque en tête à tête avec ma tante Anne-Marie, la sœur de ma mère. Je ne l’avais pas vue depuis longtemps. Elle avait été éjectée de ma vie alors que j’avais quatre ans. Un dimanche après-midi, Anne-Marie m’avait demandé si cela me plairait de partir en vacances à la mer avec elle. Une onde chaude de plaisir avait envahi ma petite personne. Je m’étais levé du sofa prêt à sauter de joie. Mais ma mère était intervenue :
— Anne-Marie, viens avec moi. On doit parler.
La porte du salon avait claqué. Des éclats de voix étaient parvenus à mes oreilles. Dix minutes plus tard, ma tante revenait me voir. S’agenouillant devant moi, elle m’avait serré dans ses bras. Je sens encore la caresse de sa main dans mes cheveux, le contact humide de sa joue sur la mienne. Je n’avais pas connu la saveur de l’eau de mer, mais j’avais goutté au sel des larmes de ma tante. Aujourd’hui, vingt ans de manque nous percutent de plein fouet.
Le lendemain, nous assistons, Anne-Marie et moi, à l’ouverture du testament chez le notaire. Elle hérite de quelques meubles et antiquités et moi, de la maison. Après la signature des papiers, le clerc me tend les clefs par-dessus son bureau. Je demande à ma tante, si elle veut venir récupérer quelques objets avant que je ne vide les lieux pour la mise en vente. Nous montons dans sa voiture. Une grande partie du trajet se fait dans un silence gêné :
— Elle m’a écrit quelques années après ton départ, finit-elle par dire. Régulièrement, elle demandait si je n’avais pas de tes nouvelles. Je ne sais pas exactement ce qu’elle t’a fait. Mais pour toi, elle aurait changé.
Je ne réponds pas. De toute façon, je ne croyais pas aux fausses promesses.
— Tu n’aurais pas dû partir comme ça. Claquer la porte sans te retourner...
— Tu n’étais plus là pour voir ! Alors ne me fais pas de reproche, Tatie.
Je me retiens de tenir des propos plus vexants, tant l’orage gronde en moi.
Ma mère ne me battait pas. Elle ne me négligeait pas non plus. C’était même l’inverse. Elle m’étouffait sous ses inquiétudes. Tout était un danger pour elle. C’est un miracle si je ne suis pas devenu névrosé.
J’ai pris conscience du problème, à l’âge de six ans. Un après-midi de printemps, ma mère avait daigné m’emmener au square. Après avoir reçu de nombreux avertissements, je pus rejoindre les autres enfants.
— On joue à cache-cache ? me demanda une petite fille.
— Oui.
Le panel de cachette était restreint, elle se lassa rapidement et m’entraîna vers le toboggan.
— Tu as déjà fait le cochon pendu ?
Je secouai la tête, je ne savais même pas ce que ça voulait dire. Elle monta à l’échelle et se suspendit, par les genoux, à un des barreaux, en laissant tomber sa tête en arrière. Sa chevelure ondoyante flottait dans les airs. Elle sourit de toutes ses dents.
— Tu veux essayer ?
Un regard vers ma mère m’apprit qu’elle brodait. Ma camarade me laissa sa place. La voyant toute inversée, les yeux, le nez, la bouche, tout à l’envers, j’éclatai de rire.
— Dominique !!!
Les pieds de ma mère apparurent dans mon champ de vision.
Elle me délogea, sans ménagement de mon perchoir et m’asséna une gifle.
— Que je ne te revois plus jamais faire ça !
Dans le square, tous les jeux s’étaient arrêtés.
— Mais il a rien fait, protesta ma nouvelle amie.
Le regard noir qu’elle reçut en retour la poussa à rejoindre sa famille. Ma mère et moi partîmes sous les murmures.
— Complètement folle...
— Pauvre gosse !
— Faut bien les laisser vivre un peu...
Avant de passer la barrière, je vis la mine désolée qu’affichait la maman de ma camarade. Le rouge me monta aux joues. Ma mère, de son coté, ne décolérait pas.
— Ce que tu as fait est dangereux, Dominique ! Tu aurais pu tomber sur la tête ! Te briser le cou !
— Alors pourquoi, les autres enfants ont le droit de le faire ? Pourquoi leurs mamans ne disent rien ?
Les yeux de ma mère devinrent vitreux.
— C’est qu’elles ne savent pas le mal qui peut arriver, l’effet que ça fait.
Elle se parlait à elle-même.
Plus je grandissais, plus mon besoin de liberté se faisait ressentir. Le contrôle de ma mère sur mes faits et gestes se renforçait. Je n’avais pas la moindre intimité.
Quand j’avais seize ans, j’avais raté les cours à cause d’un mauvais rhume. Fred, un camarade de classe, était venu me rapporter mes devoirs. C’était une des rares personnes à oser s’aventurer à l’intérieur de la bulle de vide dans laquelle ma mère m’avait enfermé.
— Ce matin, Bordet est venu en mobylette, me raconta-t-il.
— Ah ouais ?
— Il nous a fait essayer. J’ai demandé à mes vieux si je pouvais en avoir une. Mon père a dit oui, à condition que je travaille pour la payer. Tu devrais faire pareil...
— Il en est hors de question !
Écouter aux portes était une des spécialités de ma mère. Elle vint se planter devant nous, les mains sur les hanches. Pour elle, aborder le sujet était déjà un crime.
Furieux, je la provoquai :
— Si je veux travailler un jour, il me faudra bien un moyen de locomotion.
— Je t’emmènerai.
Fred intervint.
— Mes parents disent, qu’à nos âges, on doit apprendre à se débrouiller tout seul. Et puis, tout le monde a une mobylette.
— Vos parents font ce qu’ils veulent. Je suis ici chez moi. Et j’ai décidé que Dominique n’aurait pas de mobylette. Maintenant, il serait temps que vous terminiez ces leçons. Ça va être bientôt l’heure de dîner.
Elle quitta la pièce sous le regard rancunier de mon ami.
— Elle m’aime pas, ta daronne, murmura-t-il.
— T’inquiète pas, elle m’aime pas non plus.
Après ça, les autres garçons étaient devenus autant de menaces capables de me mettre de mauvaises idées dans la tête. Elle décida de venir me chercher à la fin des cours, me ramenant directement à la maison, cette prison.
Je ne pouvais plus la supporter, elle et sa manière de me harceler. Je crois que je ne me l’étais jamais figurée autrement qu’avec une expression chargée de reproche sur le visage, son index levé dans un geste d’interdiction. Elle n’était qu’un maton dont la seule mission était de m’empêcher de vivre. Ce n’était pas une mère. Elle ne me montrait pas le bon chemin, elle se contentait de me le barrer.
Un soir, j’explosai :
— En fait, je suis sûr que ce qui est arrivé à Papa n’était pas un accident. Tu lui pourrissais tellement la vie, qu’il s’est foutu en l’air avec la bagnole !
Mon poing tremblait. J’aurais pu la frapper. Mais le venin de mes paroles avait suffi. Tétanisée, elle ne chercha pas à me retenir quand je m’enfuis dans le jardin. Avec un canif offert par Fred, j’entaillai le tronc d’un arbre. La douleur et le dégoût de moi-même bouillonnaient dans mes veines. C’était ça ou faire quelque chose de bien plus terrible. Le bois clair et doré sous l’écorce se révéla sous les rayons de la lune.
Je me souvins, alors, d’une information donnée, le matin même, par un de mes professeurs au sujet des « compagnons du devoir », ces apprentis qui faisaient le tour de la France pour apprendre les métiers de l’artisanat. J’avais trouvé mon échappatoire.
Le lendemain, je remplis mon dossier pour la filière menuiserie-charpente. Je me montrai si motivé que j’obtins le soutien de mes professeurs. Mon dossier fut accepté. Ma mère essaya de stopper la procédure mais reçut en retour les réprimandes du corps enseignant :
— Vous vous rendez compte de la chance qu’il a. Et vous voudriez qu’il abandonne ?
Une semaine plus tard, j’étais loin.
Ce fut comme une seconde naissance. J’étais désormais maître de mes choix. Mes progrès étaient valorisés. Stimulé, je progressais. À l’obtention de mon diplôme, je m’installai en Savoie, région qui me permettait de m’essayer à toutes sortes de loisirs excitants : le ski, le parapente, l’escalade. Je n’avais été heureux qu’à partir de là.
Assis dans la voiture d’Anne-Marie, je ressasse mes souvenirs sans pouvoir me confier. Arrivé à la maison, je laisse ma tante explorer les pièces toute seule. Je préfère attendre dans le vestibule. J’entre néanmoins, quand elle m’appelle :
— Dominique, tu peux venir voir ?
Je la trouve agenouillée devant un meuble du salon.
— Je ne trouve pas les albums photos.
— Elle les gardait sous clé dans sa chambre.
Quelle absurdité ! Les images ne mordaient pas. J’accompagne ma tante à l’étage. Un sourire triste fleurit sur son visage, elle rattrape le temps perdu.
Elle soulève un album dans ma direction.
— Tu étais si mignon quand tu étais petit !
Un rectangle de papier glacé s’échappe et glisse sur le sol.
— Zut.
Je ramasse la photo. C’est une des rares où figure mon père. Ma mère m’en avait très peu montré de lui. Sur celle-ci, il tient un bébé dans ses bras. Un bébé qui me ressemble énormément mais qui, je le sais, ne peut pas être moi.
Je montre la photo à Anne-Marie.
— C’est qui le bébé sur la photo avec Papa ?
— Allons... Dominique.
Je la dévisage avec insistance. Mon ignorance semble l’horrifier.
— Non, dis-moi Tatie !
D’une voix blanche, elle m’explique tout : la violente dispute qui avait éclaté entre mes parents. Papa parti tout énervé. Le verglas sur la route. L’accident. Mon père et mon frère, Christophe âgé de dix-huit mois, tués sur le coup. Ma mère enceinte, seule face à la douleur. Une douleur tellement terrible qu’elle mène aux frontières de la folie.
Le malaise me saisit. Elle ne m’avait rien raconté, pensant que je la haïrai. J’ignorais tout et l’avais tout autant détestée. Et si elle m’avait mis dans la confidence ? Sous le choc, je prends conscience du gâchis de nos vies.

135

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !