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Et Mamita, dis-moi...

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Murielle

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Mamita se lève.
Fatiguée, elle sait d'avance que le ciel n'est pas clément. Son corps couine comme une machine en reddition. Les rhumatismes l'animent encore, si elle a mal, c'est qu'elle vit.

Mamita n'aura guère d'activités aujourd'hui. A 85 ans, la retraite a sonné depuis bien longtemps. Il fut un temps où Mamita n'existait pas, elle s'appelait Blandine. Dans une vie qu'elle a voulu active. Mamita a toujours travaillé, pris ses congés payés, elle a ri, pleuré. Elle a manifesté, voté à gauche parce que la base, ça se sert les coudes face au patronat, toujours trop gourmand. C'est la vie, les enfants et les petits-enfants qui l'ont transformée en Mamita.

Aujourd'hui, la journée sera longue car chaque geste prendra du temps, de plus en plus de temps. Grains de sable qui s'écoulent lentement, l'avenir est palpable, elle joue avec et le défie heure après heure.

William Leymergie lui sourit, en présentant « Télé matin ». Mamita boit son café, préparé la veille. Ses tartines sont beurrées, sa confiture de prunes maison coulera peut-être s'échappant de la mie, échappant à sa vigilance.
Après William, ce sera peut-être la télé, encore, ou France Inter.
Elle prend ses comprimés, elle a promis. Aux autres, aux siens. Sans trop y croire, dubitative, elle les avale. Puisqu'il le faut.

Mamita attend l'infirmière. La miss arrive quand elle veut, quand elle peut, quand elle a pu s'organiser. Mamita ne sait jamais quand elle arrive, mais la femme active l'emporte largement sur la femme en déclin et en fin de vie. La miss n'a pas le choix, et Mamita, tout son temps.

Trop de temps, même, du temps à ne savoir qu'en faire, du temps qui l'ennuie parfois.

Du temps qui est le plus souvent habité de ses souvenirs, de ses pensées qui ont traversé ce XXème siècle, de ses interrogations.

Habité de ses peurs, de ses plaisirs simples, de ses pleurs secs, de ses sourires intérieurs.

Mamita accueille la miss, elle l'a surnommée ainsi parce qu'elle dit qu'elle ressemble à une adolescente. Femme active, femme enfant, Mamita aime bien la miss. Mais elle trouve qu'elle ressemble à son temps, son regard perdu au loin vers la désespérance. Elle porte le parfum de la fin du XXème siècle, la fin de la récré. La miss est une gentille fille, née au mauvais moment.
Mamita sait qu'elle s'apprête à quitter un monde qui va mal, un monde malade, qui ne tourne plus rond.
Alors, elle se laisse faire auprès de la miss, oubliant depuis longtemps ce qui lui reste de pudeur. Se dévoiler dans son intimité, Mamita l'accepte volontiers si cela peut faciliter le travail de la miss. Elle sait ce que c'est de trimer.

Puis Mamita s'habille, toujours avec l'aide de cette main juvénile qui la guide, qui la touche.

Et, quand la miss s'en va, Mamita attend la livraison de son repas. Quand on est trop vieux, on a les repas de la mairie. Quand l'entourage s'alerte, si on parle de perte d'autonomie, il faut dresser l'oreille ou mieux régler son sonotone. Cela sonne comme le dernier glas du dernier bon repas. Allez, zou, chez Sodexo, le quatrième âge.

Le repas livré est caché par du plastique bon marché. Mamita l'ouvrira plus tard, vérifiant si les chats du quartier peuvent être friands du plat du jour. Elle mangera aussi, un petit peu, comme un oiseau. Les vieux, ça mange moins et ça boit plus non plus. Fin de vie, fin des besoins, fin tout court...

Mamita sourit. Elle observe ce qu'il se passe dans la rue, par la fenêtre. Il faut qu'elle sorte.
Il pleut, c'est compliqué. Rien n'est simple quand on vivote, naufragé au long court, en sursis. Elle se prépare. Enfile ses bottes et prend son parapluie. Son petit panier et son écharpe.

Elle avance, cahin caha.

C'est important, pas après pas, périlleuse descente de l'escalier. Si les enfants le savent, elle va entendre chanter manon. Mamita s'en moque, elle fait encore ce qu'elle veut quand elle estime que c'est important.

C'est important, c'est même primordial. C'est peut-être les dernières fois qu'elle peut se soulever, un peu.

Le trajet n'est pas long. Après la boulangerie, Mamita tourne à gauche, écoute, attentive, les bruits de la rue. Les souvenirs affluent brutalement, elle se revoit, Blandine courant après le temps. Maintenant, c'est en cherchant son équilibre, concentrée sur son souffle qu'elle avance.

Mais elle avance encore. Mamita ne se rend pas, du moins pas encore.

Elle pousse la porte de la librairie et attend son tour. La libraire l'interpelle : « Madame  ? Qu'est-ce qu'il vous faut ? »

Mamita lui répond qu'elle veut Charlie Hebdo et Le canard enchaîné. La libraire s'exécute.
Puis Mamita s'en retourne tranquillement.

Le retour est long, la montée des escaliers fait grincer ses articulations fatiguées. Quand elle rentre chez elle, Mamita est apaisée. Sentiment du devoir accompli.

A présent, elle va les attendre. De pied ferme.

Les heures s'égrènent, elle épuise les programmes télé. Les émissions, les infos. Mamita déjeune, un peu. Moins que les chats du quartier. Elle s'assoupit. Même le sommeil est peu gourmand avec elle, elle fait tout à minima, même se reposer.

Mamita a une petite vie, un petit rythme mais des pensées intactes, des souvenirs bien arrimés. Pas de souci qu'ils se décrochent.

Il est 18 heures, la miss est revenue, passant comme un coup de vent, balançant le pilulier, vivement. Faut faire vite dans la vie, Mamita comprend et la miss sourit. Son sourire est fatigué.

Ils vont bientôt arriver. Elle ouvre le bahut, attrape les verres et les bouteilles. Elle prépare sa table, c'est pas si souvent. Quelques biscuits pour l'apéritif, tout est là. Elle y pense depuis quelques jours, l'heure du rassemblement a sonné.

A 18h30 Séverine arrive avec Sarah et Julien, ses enfants. Une jolie fille, deux beaux petits, Mamita est fière. Elle les embrasse en les collant, en les serrant fort. Ils se laissent faire et lui sourient. Comment ça va, mes petits, racontez-moi !

Pas le temps, c'est Philippe qui arrive. Seul. Philippe est divorcé, il a renoncé, il y a quelques années, à une vie qui ne lui allait qu'à moitié. Depuis, il va mieux, comme quoi, jeter l'éponge ça peut être salutaire.

Yvan et sa moitié arrivent en dernier, avec les jumeaux. Joli couple, belle famille, ça a l'air de coller.

Mamita les regarde, tous. Quand on fait la photo de famille, c'est une belle brochette qui s'affiche. Que des têtes levées, fières.

Il est rare que Mamita convie sa famille, au complet, si ce n'est pour des grandes occasions.
Pour elle, aujourd'hui, c'est un grand jour, elle veut que sa famille soit là.

Elle leur dit simplement qu'elle va bientôt partir et qu'avant il faut qu'elle leur dise...
Aujourd'hui, nous sommes le 17 janvier 2015. Il y a trente-huit ans, Simone Veil est montée au créneau pour les françaises. Elle s'est battue pour que les femmes puissent avorter. Qu'elles puissent maîtriser, en pleine conscience, le moment où elles ont choisi de devenir mère. Qu'elles ne voient pas leur vie brisée avec une grossesse non désirée.
Aujourd'hui, Mamita tire la sonnette d'alarme. Attention à la régression, battez-vous, toujours !
Mamita continue et martèle : il y a quelques jours, des dessinateurs sont morts, assassinés par des extrémistes. Ils sont morts parce qu'ils étaient impertinents, irrévérencieux.
Attention à la régression, battez-vous, toujours !
Mamita s'enflamme, lisez, informez-vous, soyez vigilants, non ne croyez pas tout ce qu'on vous dit... Mais réfléchissez en toute conscience, interrogez-vous sur ce monde. Ne vous dites jamais que ce qui est acquis l'est pour toujours.
Mamita, l'espace d'un instant, fait revivre sa mère. Sa mère, qui vote, étonnée pour la première fois. Perdue, elle ne savait vers qui se tourner et a eu peur dans l'isoloir. Elle est repartie sans avoir osé glisser le bulletin.

Mamita est fatiguée, elle a froid. Demande à Yvan d'allumer la cheminée.

Prends le Charlie Hebdo qui traîne pour faire le feu. J'ai jamais trop apprécié ce journal, mais l'acheter, aujourd'hui, pour moi c'est un acte citoyen. Comme me remémorer le 17 janvier 75, avec vous ce soir, comme me battre pour qu'un journal satirique continue d'exister.

Mamita s'arrête, essoufflée. C'est bon de continuer à penser et de transmettre, de faire des piqûres de rappel, de se sentir vivre à travers ces mots.

Ces mots qui sonnent fort, dans son coeur et dans sa tête. C'est la fin de sa vie, pas la fin de ce qui l'a porté, au cours de ces années. Ce soir, elle transmet le flambeau.

Apaisée, elle sait qu'elle peut aller.

PRIX

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Chironimo · il y a
" Ce soir, elle transmet le flambeau.Apaisée, elle sait qu'elle peut aller." si seulement on pouvait en être sûr… :-/
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Murielle · il y a
On espère!...
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Edmond Dantes · il y a
Très beau récit qui sonne absolument juste. Comment le lecteur peut-il ne pas penser à sa maman ...Respect !
Je vous invite à me rendre une petite visite :

http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/un-amour-de-cinema-1

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Murielle · il y a
Merci!!
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Pat21 · il y a
Bon, là, je suis admiratif! Tu réussis à nous "balader" dans la fin de vie de Mamita, de belle façon, et l'on rentre dedans, dans ce thème si souvent évoqué de la vieillesse. Et puis, chez le marchand de journaux, on a un doute! Mais qu'est-ce qu'elle nous fait Limeur!! Et juste après, on s'aperçoit du "piège"!En fait, l'inetention n'était pas celle que l'on croyait! Tu as as eu! Et si agréablement!! Car la fin de ton texte n'est pas une chute mais plutôt un plaidoyer.
J'aime beaucoup +1
Sur le thème de la vieillesse, je t'invite, si tu as un peu de temps, à lire ceci:http://pat21.blog4ever.com/la-derniere-prison Merci pour le plaisir que j'ai pris à te lire

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Murielle · il y a
Merci pat pour ce commentaire si construit et ce regard riche sur mon intention de faire passer un message! je viendrai avec grand plaisir lire ton texte!
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Adaq · il y a
Beau texte sur l'engagement moral ... Respect pour Mamita . +1
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Murielle · il y a
Merci Adaq, je suis d'accord, Mamita s'engage jusqu'au bout. Merci pour votre vote
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Cajocle · il y a
J'aime beaucoup votre texte qui nous fait vivre au rythme de Mamita, femme libre et engagée jusqu'au bout.
+1

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Murielle · il y a
Merci de votre passage sur mes mots! A bientôt!
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Emerillon · il y a
Comme E. Cesarevich, je ''sens'' moins la deuxième partie. Mais j'aime vivre avec Mamita son quotidien que vous excellez à nous décrire. +1
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Murielle · il y a
Merci Emerillon! j'irai découvrir votre univers...
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Murielle · il y a
Merci Cannelle de ton passage!
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Cannelle · il y a
Encore une envie farouche de transmettre, c'est comme cela qu'on les aime nos anciens ! Mon vote pour ce texte très vivant, une autre façon de visiter notre actualité récente.
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Murielle · il y a
Merci Joëlle de votre passage, je découvrirai avec joie votre univers et juste en passant, j'aime votre photo, on imagine de vous une vraie épicurienne!
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Joëlle Brethes · il y a
Héhé...
On aura peut-être l'occasion, de faire connaissance un jour ou l'autre lors d'un rendez-vous de Short Edition. Il y a sur le site des auteurs super sympa qui donnent vraiment envie d'être rencontrés. Je n'ai pas pu être présente au RV de Matinale en Cavale (je réside à La Réunion 9 mois de l'année) mais cet été, quand je serai en Bourgogne, je serai à l’affût d'une telle manifestation... Bonne chance pour le concours !

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Joëlle Brethes · il y a
Les fins de vie quelle que soit la façon dont elles sont narrées donne souvent des textes bien émouvants ! C'est le cas du vôtre qui utilise en outre, avec une certaine forme d'humour, l'actualité brûlante de ces dernières semaines...
Mon vote, bien sûr : +1
Et si, après la flamme de la cheminée de Mamita vous avez quelques instants pour aller contempler le petit lumignon de mon sonnet, c'est là :
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/illumination-1

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