Et l'éclair jaillit de son coeur

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Étudiante en fac d'anglais, je suis une grande amoureuse des mots. Écrire est une passion depuis toujours  [+]

Image de Hiver 2021
Durant l’hiver de cette année-là, la neige tombait doucement, blanchissant les routes. Il était tôt, très tôt ; Simon était seul dans la ville ce matin-là. Il laissait derrière lui des empreintes de chaussures dans la poudre. Ses pas le guidaient jusqu’à un grand bâtiment aux briques rouges et aux fenêtres noires. Il n’y avait aucun bruit. Juste ses pas. Juste ses pas qui faisaient craquer la neige. Simon avait retenu le chemin par cœur, il n’avait plus besoin de sa sœur pour l’accompagner là où il voulait aller. Il connaissait la route de la pharmacie, celle de l’épicerie, aussi celle du coiffeur. Mais cette route-là, il fallait bien l’avoir retenue : Simon n’avait pas droit à l’erreur.
Le jeune homme réajustait sans cesse son écharpe pour empêcher cette fumée opaque de s’éloigner trop loin de ses poumons. Il faisait terriblement froid. Arrivé devant le bâtiment, il monta les trois marches avec précaution et poussa doucement la porte d’entrée. Aussitôt, une douce vague de chaleur vint lui réchauffer les joues. Il défit son écharpe, la plia en deux et la garda posée sur ses poignets. Simon s’avança jusqu’à une affiche :

« AUDITION THÉÂTRE 1ER ÉTAGE SALLES A2 ET A3, AUDITION DANSE 2EME ÉTAGE SALLES B11 ET B12, AUDITION CIRQUE 3EME ÉTAGE SALLE C9 ET C10 (VOIR LISTES POUR SALLES) ».

Simon commençait à sentir son cœur s’emballer. Il avait peur.
— Bonjour ?... Monsieur, tout va bien ? Je peux vous aider ?
Simon se tourna alors vers la voix qui venait de l’interpeller. Il entendit la personne descendre les quelques marches qu’il lui restait, six exactement, avant d’atteindre le jeune homme.
— Bonjour… je… je dois passer une audition ce matin…
— Oui, bien sûr, je comprends, – répondit la voix féminine le coupant dans sa phrase – vous deviez passer une audition pour…
— La danse. Je viens pour l’audition de danse. Répondit Simon.
Un silence s’installa alors. Simon pensa qu’elle le prenait pour un idiot ; un garçon comme lui ne pouvait pas danser !
Il entendit son crayon tracer sur la feuille.
— Très bien. Suivez-moi, je vais vous y accompagner. L’ascenseur est juste derrière vous, sur votre gauche.
Le cœur de Simon sourit. Il n’avait pas entendu de remarques désobligeantes, pas encore.
Puis, la jeune femme fit s’asseoir Simon sur un banc en bois, près d’autres candidats.
— Nous remettons normalement un papier avec toutes les consignes à respecter lors du casting, mais nous n’avons pas pensé que nous auditionnerions des personnes dans votre cas, souffla la jeune femme. Bien, elle se mit à lire : « Tout candidat doit arriver au moins vingt minutes avant son passage devant le jury. Ainsi, il pourra se changer et vérifier les réglages techniques. Tout problème ayant lieu durant le passage ne sera pas pris en charge par nos soins. Le candidat est garant de son matériel et sera tenu pour seul responsable en cas de vol. Gardez un œil sur vos affaires. » Le passage dure environ cinq minutes. Si le jury estime que vous n’avez pas votre place dans notre association d’artistes, il peut vous arrêter à n’importe quel moment. On vous remettra un autre papier à la fin de votre passage s’il a été concluant. Je serai là pour vous le lire si… si vous y arrivez.
— Si j’arrive à quoi ? demanda fébrilement Simon.
-... Si vous arrivez à danser… – elle souffla encore – vous passez dans huit minutes, allez vous changer, les vestiaires sont au fond du couloir, porte de droite. Bon courage.
Simon hocha la tête. La jeune femme partit ensuite. Il y avait beaucoup de candidats, cela inquiétait le jeune homme. Tout ce bruit l’empêchait de bien réfléchir et de se situer dans l’espace. Il entendait au loin différentes musiques en plus de celle de l’audition du candidat. Beaucoup de personnes avaient dû arriver tôt afin de réviser leur chorégraphie.
Simon prit son sac : il fallait qu’il aille se changer. Son audition devait être parfaite. Il posa sa main en direction de son sac, posé sur le banc. Il n’était pas à droite, à gauche peut-être. Non plus. Il fronça les sourcils. Il n’avait quand même pas oublié ses affaires chez lui ? Non, non : il était venu avec son sac, c’était certain. Simon commença à s’agiter et à chercher autour de lui : le banc, le sol… mais il ne trouva rien. Il fallait qu’il aille se changer, il passait maintenant dans moins de cinq minutes.
Il y avait moins de bruit autour de lui, les candidats étaient peut-être partis ? Simon s’arrêta un instant. Il avait bien compris : ses concurrents avaient arrêté de parler pour l’observer. Certains chuchotaient. Simon devinait leurs sourires et leurs yeux brillants. Son cœur se mit à battre fort, sa tête à chauffer :
— Vous pouvez peut-être m’aider, non ?
Personne ne bougea.
— S’il vous plaît, je dois aller me changer…
Tous restèrent immobiles, sans un bruit.
— S’il vous plaît ? Du répéter Simon.
Et là, ils se mirent à rire. Ils se moquaient de lui sans aucune gêne, sans aucune honte. Parce que c’était tellement drôle de voir quelqu’un chercher son sac alors qu’il était posé juste devant lui, contre le mur. Parce que c’était drôle de rire du malheur des autres. Parce que c’était tellement amusant de se moquer.
— Il est devant toi, ton sac, imbécile ! lança un candidat, de loin.
Simon se releva, avança un pied puis se pencha pour attraper son sac. Mais il n’y arriva pas. Le sac se déplaçait de gauche à droite d’une façon tellement rapide qu’elle empêchait Simon de l’attraper. Le voilà alors penché en avant, agitant le haut de son corps vers la gauche, puis vers la droite, et encore vers la gauche, sans arrêt. Les rires fusaient. Certains riaient aux larmes.
— Monsieur Simon Gaudreault !
Simon releva la tête. C’était à lui. Maintenant. Il n’était pas changé, il ne pouvait pas passer ! Sa musique n’était pas prête. Non, non, ce n’était pas possible, pourquoi maintenant ? Pourquoi maintenant ? Il avait tellement préparé cette audition, cela ne pouvait pas se passer comme ça.
— Monsieur Simon Gaudreault ! répéta la voix, s’impatientant.
Tant pis pour ses affaires. Tant pis pour sa tenue. Il s’avança alors dans le couloir, marchant jusqu’à l’endroit où il avait entendu la voix. Il ne pouvait pas rater son audition. Pas ce jour-là.
— Monsieur Simon Gaudreault ! Si vous ne vous montrez pas dans les secondes à suivre, votre audition est annulée.
Le jeune homme essaya d’accélérer le pas, mais il était tellement difficile pour lui d’avancer dans ce couloir qu’il ne connaissait pas. Simon n’avait aucun repère. Ils ne pouvaient pas refuser de le laisser passer !
— Attendez !
Simon s’arrêta. Qui avait parlé ? La personne s’approcha du candidat et lui prit doucement le bras. Puis elle se mit à chuchoter.
— C’est moi, Simon, celle qui t’a accueilli tout à l’heure. Je vais t’aider, accroche-toi.
— Merci…
— Nélia. Je m’appelle Nélia. Je travaille aujourd’hui ici comme assistante au casting. Ils vont t’attendre, ne t’inquiète pas.
Ils marchèrent tous les deux jusqu’à une porte qui était entrouverte. Nélia la poussa gentiment.
— Excusez-nous, Simon avait besoin d’aide pour atteindre la salle, justifia Nélia.
Un silence profond s’installa.
— Est-ce que tu as ta musique avec toi ? demanda Nélia, attentive.
Simon sortit une clé USB de sa poche et la tendit à la jeune femme. Elle alla alors jusqu’à l’enceinte pour la brancher. Elle revint ensuite vers lui :
— Bien, Simon : cette salle est assez grande, tu as de l’espace : elle mesure quinze mètres de long par dix de large. Le plafond est à quatre mètres de hauteur. Il n’y a rien au sol qui pourrait t’empêcher de faire les mouvements que tu souhaites. Il y a un miroir à ta droite qui fait cinq mètres de long par deux mètres quarante de hauteur. Le jury est composé de six personnes, mais aussi d’autres membres de la troupe. Je reste dans la salle, je t’aiderai à sortir après. OK ? Tout va bien ? Tu es prêt ?
— Merci, Nélia. Je suis prêt.
Simon prit une grande inspiration. Il entendit Nélia marcher sur le parquet jusqu’à l’enceinte, puis appuyer sur le bouton.
La musique commença ensuite. Il avait choisi un classique : le Lac des Cygnes, de Tchaïkovski. C’était un choix risqué, trop connu. Certains levèrent les yeux au ciel sans même attendre les premiers pas de la chorégraphie. D’autres sourirent gentiment : danser sur un tel classique était plutôt osé pour un casting d’une telle ampleur. Nélia s’était placée auprès de sa troupe et observait les moindres gestes du jeune homme. Était-il capable de danser ?
Durant ces quelques minutes, la salle semblait appartenir au jeune danseur. Le miroir essuyait ses moindres gestes, attentif. Les yeux au ciel et les sourires en coin étaient vite partis : Simon pouvait danser. À vrai dire, il voyait tout ce qu’il voulait voir : le lac, le cygne, tout. Il ne dansait pas, non ; il vivait. Cette troupe de danseurs était aveugle : elle n’aurait jamais connu cette danse si Simon n’était pas venu.

Après cette danse intense, la salle n’était remplie que de silence. Personne n’avait osé parler. Comment s’exprimer face à l’expression elle-même ? Comment expliquer son ressenti face à Simon ? Lui qui avait su tout éprouver, lui qui avait tout vécu.
Sans aucun mot, un membre du jury tendit un papier vers le jeune homme. Nélia s’avança et le prit.
Elle hésita avant de parler :
— Tiens, Simon. Bravo et bienvenu parmi nous.

Les jours qui suivirent étaient intenses pour le jeune homme. Il avait d’abord fallu annoncer à sa famille qu’il avait été accepté dans une troupe de danseurs, et confronter le regard de ses parents, doutant des capacités de leur fils à survivre dans ce milieu, dans ce monde. La sœur de Simon l’avait pris dans ses bras, heureuse d’entendre cette bonne nouvelle ; elle avait toujours cru en lui. Son père n’avait pas prononcé un mot, stupéfait, méfiant et indécis. Sa mère, elle, avait tapé du poing sur la table ; aucun de ses deux enfants ne l’avait prévenue de cette audition. Et puis, comment un garçon comme Simon avait pu être accepté dans ce milieu ? Tout cela relevait de la sorcellerie. Elle hochait la tête de droite à gauche avant de dire :
— Un garçon n’est fait pas pour ce genre de choses. Tu ne peux pas danser., alors tu me sors immédiatement cette idée de la tête et tu as intérêt à continuer tes études.
Le cœur de Simon lui fit tellement mal. Il avait espéré ne serait-ce qu’une once de compassion de la part de sa mère.
— Je ne t’ai pas porté neuf mois, nourri, chéri et bercé pour que tu m’annonces ton souhait de devenir « danseur ». Avait-elle dit en appuyant avec dégoût sur ce dernier mot.
— Je suis déjà danseur, avait chuchoté Simon.
Il avait alors ressenti une chaleur, un feu brulant s’approcher de lui. L’atmosphère devenait irrespirable, il étouffait. Puis, sa joue se mit à le picoter profondément. Il essayait de retenir ses larmes, en vain.
Sa mère venait de lui donner une immense claque sur la joue.
— Pars. J’en ai assez de toi, de tes caprices. Ne compte pas sur moi pour quoique ce soit. Va-t’en, dégage loin d’ici. Avait prononcé sa mère.
La sœur de Simon le prit par le bras et l’accompagna jusqu’à sa chambre. Tous les deux savaient bien que leur mère était sérieuse ; Simon devait partir, il n’était plus membre de cette famille.
Il avait quitté le domicile le soir même, laissant ses souvenirs d’enfance derrière lui. Sa sœur l’avait regardé s’éloigner, une main sur le carreau de sa chambre. Puis, elle avait fermé le rideau sur cette vision qui lui brisait le cœur. Mais elle s’y attendait. Elle s’y était toujours attendu ; leur mère n’avait jamais toléré ne serait-ce qu’une once de différence.
Simon avait alors marché sur les routes qu’il connaissait. Il arriva devant le bâtiment où il avait passé son audition. Il monta les quelques marches avant de frapper à la porte. Une fois, deux fois, trois fois. Personne.
Alors il s’assit sur les marches devant la porte. L’hiver les avait gelées.
— Simon ? Qu’est-ce que tu fais là ? demanda une voix qui était familière au jeune homme.
— Nélia ?
La jeune femme s’approcha de lui et l’aida à se relever. Elle lui sourit seulement et ouvrit la porte du bâtiment. Il faisait très froid ce soir-là.
Nélia avait conduit Simon jusque dans une salle chauffée. Un feu de cheminée laissait le bois craquer, derrière la table des convives. Ils discutaient tous ensemble, heureux de partager un moment en famille, au chaud. Cette même chaleur envahissait le cœur du jeune homme. Il entendait les rires, les voix douces des hommes et des femmes autour de cette table, les bruits des couverts qui tapaient les assiettes. Et puis, il sentait. Il sentait la dinde et les marrons chauds, il sentait le bois, le sapin. Il sentait aussi l’amour que partageait ce groupe d’amis.
Nélia lui avait pris son manteau pour aller le poser avec les autres. Elle lui expliqua alors que la troupe avait prévu de se retrouver pour un diner. Simon baissa les yeux ; il avait vite compris que l’invitation qui lui était destinée avait été retenue, et sans doute jetée par sa mère. Elle ne voulait rien savoir de la passion de son fils.
— Le hasard fait bien les choses, alors. Sourit Nélia.
Simon s’installa à table avec ses récents amis, sa nouvelle famille. Tous semblaient heureux de l’accueillir.
— Simon, te voilà ! On se demandait si tu allais venir ! s’exclama l’un d’entre eux.
— Mais bien sûr qu’il avait prévu de venir ! N’est-ce pas Simon ? s’écria un autre.
— Tu veux gouter les marrons ? Ils sont délicieux !
— Et n’oublie pas de prendre de la dinde !
Simon souriait mais ce sourire s’éteignait petit à petit pour laisser place à des larmes. Nélia s’en rendit compte et demanda le silence discrètement.
— Simon, tout va bien ?
Le jeune homme ne put se retenir. Ces perles salées coulaient à la fois de joie et de tristesse. Elles coulaient de cette immense joie d’avoir trouvé les personnes qu’il fallait, d’être accueilli comme une personne ordinaire, d’avoir de nouveaux amis, de cet amour si soudain, si fort. Pourtant, son cœur lui faisait mal. Mal de cette douleur de se séparer de sa sœur, de ses souvenirs, de sa vie. Mal d’avoir été jeté de chez lui si brusquement.

Quelques mois plus tard, Simon s’était parfaitement adapté à ce nouvel environnement, cette nouvelle vie. Il écoutait toujours la musique avec attention et dessinait des chorégraphies dans sa tête. Il vivait les notes qui venaient lui bercer les tympans. Jamais il n’aurait pu s’en lasser.
— Tu es prêt Simon ?
Ce soir-là, la troupe allait danser sur l’une des plus grandes scènes du pays. Le minibus qui allait les conduire à l’Opéra était au pied du bâtiment, attendant les artistes et leur matériel.
— Tu as mon costume ? demanda Simon à Nélia.
— Ne t’inquiète pas, j’ai tout : costumes des tableaux deux et cinq, les chaussons ainsi que ceux de rechange, ton maquillage, la laque, bouteille d’eau et enfin, costume de soliste. On est prêt ! répondit Nélia, excitée.
Après quelques longues minutes de route, la troupe arriva devant l’immense bâtiment qui ouvrait ses portes aux danseurs. Nélia s’immobilisa quelques instants afin de l’admirer, tandis que le reste du groupe avançait vers l’entrée des artistes. Simon, ne sentant plus la présence de son amie, s’arrêta et l’interpella. Elle accourut aussitôt.
— Excuse-moi, je regardais le bâtiment. J’avais l’habitude de venir ici avec mes parents quand j’étais petite. Les spectacles que j’ai vus étaient à couper le souffle. J’espère qu’on donnera la même sensation à notre public, demain soir !
— À quel âge as-tu commencé à danser ? demanda Simon, fébrilement. Il était déjà angoissé à l’idée de performer sur une si grande scène avec de si grands danseurs. Quand Nélia lui parlait, le stress s’évaporait doucement.
Elle le regardait avec surprise ; Simon ne lui avait jamais posé cette question auparavant, bien qu’ils aient discuté des heures entières.
Tout en marchant jusqu’à leurs loges, elle lui répondit.
— J’ai commencé dès l’âge de six ans, mais les cours que nous faisions ne me plaisaient pas. J’ai continué à m’entrainer seule, puis mes parents m’ont inscrite dans une troupe de jeunes danseurs prodiges. J’étais très inquiète à l’idée de danser avec des personnes si talentueuses, mais aussi très hâte ! J’avais à peine quatorze ans lorsque j’ai quitté ma famille pour venir vivre avec la troupe. Quand nous avons commencé à avoir du succès, des danseurs des quatre coins du continent voulaient nous rejoindre. On a alors décidé d’organiser une audition annuelle pour trouver un ou deux danseurs en plus. J’avais parfois peur qu’on me prenne ma place, qu’on trouve meilleur que moi. Énormément de monde essaye d’entrer dans ce milieu, mais c’est assez difficile. J’ai très vite compris que la clé c’est la persévérance, la détermination. Et toi, tu en as, Simon… Tu sais, on m’avait chargée de m’occuper des candidats lors de cette audition, il y a quelques mois. Je ne m’attendais pas à voir quelqu’un comme toi se présenter. Nélia marqua une pause. Je voudrais seulement te dire que le soliste que tu t’apprêtes à faire ce soir est le moment le plus important de notre spectacle. Tu as toutes les capacités nécessaires pour être qui tu veux être. Je crois que tu es le danseur que nous attendions depuis longtemps. Ça fait des années que je danse avec les mêmes personnes, sur beaucoup de scènes, et toi, tu as appris par toi-même et tu es bien meilleur que nous tous de par ton histoire si touchante. Beaucoup n’ont pas cru en toi parce que tu es différent, parce que tu n’entres pas dans une case, mais tu prouves tous les jours que tu as ta place parmi nous. Tu n’as aucun souci à te faire pour demain soir ; tu vas assurer.
Nélia ferma la porte de la loge du jeune homme, bouleversé par ses mots. Simon était plus motivé que jamais.
Il sortit ses affaires de son sac et les installa avec précaution sur les cintres qu’il avait repérés. Il chercha ensuite des mains sa petite enceinte et y mis la clé USB. Tandis que ses camarades apprivoisaient la scène, Simon écoutait en boucles les musiques afin de se redessiner la chorégraphie. Dû à son physique léger, il n’avait pas à effectuer des portés ; il sera donc sur la première ligne de la scène lors du deuxième tableau : La Nuit. Il devait aller vérifier la longueur de la scène avec ses pas ; il ne pouvait pas se permettre de ne pas connaître le lieu et de tomber le soir de la représentation.
Il avait dans son sac une feuille du spectacle qu’il avait annotée, ainsi, il put lire le déroulé de la soirée :










Le lendemain, toute l’équipe s’activait : chaque minute, chaque seconde avait son importance. Simon lui, avec son casque sur les oreilles, se concentrait sur ses chorégraphies.
On toqua à sa porte et Nélia entra avant même qu’il ne l’y autorise :
— Simon, il va falloir mettre ton costume pour le deuxième tableau et commencer à te maquiller ! Le spectacle commence dans moins d’une heure ; le temps défile à toute vitesse, dépêche-toi !
Le jeune homme s’empressa alors de trouver son costume et de le mettre.
— Non, attends ! Tu as pris celui du tableau de l’Air ! Tu dois toucher les costumes avant de les mettre : celui de la Nuit à des paillettes, ça picote sous les doigts. Attention à la manche ! Simon, tu n’es pas attentif…
Il souffla et se laissa tomber sur la chaise sur laquelle il était installé plus tôt. Nélia le regardait, l’air désolé. Le rythme imposé par l’adrénaline rendait les danseurs hors d’eux. La jeune femme aida alors Simon à mettre son costume, sans un mot. Elle ne savait plus quoi dire et s’en voulait d’avoir haussé le ton.
— Tu as le droit de me crier dessus, Nélia. Ce n’est pas grave.
Elle sourit timidement.
— Et voilà. Je vais chercher Rahim, il va te faire ton maquillage.
Rahim était le maquilleur de la troupe depuis ses débuts, il y a de ça dix ans. Pour le tableau de la nuit, Simon devait avoir le visage pâli, le contour des yeux noircis et la peau brillante. Ses cheveux, eux, étaient plaqués en arrière à l’aide d’une laque grise et pailletée.
Puis, vint dix-neuf heures. Le spectacle commençait dans moins de dix minutes. Nélia, elle, se cachait derrière le rideau de la scène afin de voir les invités s’installer : il y avait énormément de monde ! Elle chercha du regard et… oui ! Elle les aperçut au cinquième rang ; ses parents étaient là. La jeune femme était soulagée de les apercevoir mais pourtant, son estomac se noua. Nélia avait toujours peur de décevoir sa famille qu’elle avait dû quitter si tôt.
Enfin, la salle s’assombrit et le centre de la scène s’éclaira d’une douce lumière jaune. Les spectateurs se turent instantanément : le spectacle commençait.
Les tableaux eurent beaucoup de succès. Le premier présentait la naissance du monde, l’éclosion du soleil. Le deuxième, où Simon dansait en première ligne, était plus sombre mais tout aussi beau. Les tableaux suivants illustraient ce qui faisait vivre la Terre : chacun de ses éléments ; l’eau, la terre, l’air – durant lequel Simon exécutait un porté impressionnant : il semblait s’envoler des mètres au-dessus de la scène –, également le feu et enfin, la foudre.
Ce dernier tableau était un solo. Seul Simon figurait sur scène, en face de ce public si captivé. Avant d’entrer sur les planches, il inspirait profondément et écoutait attentivement chaque mouvement qui se faisait parmi les membres du public. La concentration devait être maximale.
Simon sortit du fond de la scène et marchait doucement jusqu’au milieu de celle-ci. Les lumières étaient éteintes, seuls quelques éclairages d’ambiance se trouvaient autour du plateau.
Le silence était pesant. Le public s’impatientait mais ne détachait pas son regard du jeune homme : qu’allait-il se passer ?
Simon se tenait droit, au centre, la tête baissée. De douces lumières aux tonalités violettes s’allumèrent, offrant au public la vision du jeune homme, torse nu, seul face à tous.
La musique commença et Simon ferma les yeux, la laissant pénétrer chaque parcelle de son corps, chaque pore de sa peau. Il se lança dans une danse légère et douce mais témoignant d’une histoire violente et sans merci. Comment pouvait-il interpréter tant d’émotions si contradictoires en quelques gestes ? Durant cinq minutes, le temps s’était arrêté, laissant place au génie artistique du jeune homme. Nélia, cachée derrière un rideau, observait la scène en silence : elle ne pouvait retenir ses larmes. Il était si beau, si libre. Rien ne pouvait arrêter Simon : il dansait comme un oiseau vole, comme un lion rugit, comme un poisson nage. Rien n’était plus évident que Simon qui dansait. Chaque mouvement, chaque expression laissait quiconque ému, bouleversé, comme si le jeune danseur témoignait de toutes les époques futures et passées, de tous les sentiments du monde, de toutes les couleurs, de tous les mots, de l’univers entier. Son corps brillait telle une étoile au beau milieu de la nuit : comment la quitter des yeux ? Quand il dansait, il s’exprimait, il voyait tout ce qu’il voulait voir. Il était ce qu’il interprétait, la foudre illuminant ce ciel si sombre. Et l’éclair jaillit de son cœur.

Il releva la tête, jetant alors son regard sur la foule immobile et silencieuse. Son cœur battait fort, tellement fort, comment pouvait-il respirer encore ? Le public ne bougeait pas, ne bougeait plus. Aucun ne pouvait cligner des yeux, tous avaient la bouche entrouverte. Tous étaient collés à leurs sièges rouges. La salle était pourtant sombre, mais il distinguait la réaction de chacun. Tous le regardaient sans un mot, comme stoppés par le temps.
Parce que c’est ce qu’il avait fait, Simon.
Il avait arrêté le temps.
Le long rideau rouge se ferma après qu’il se soit redressé. Il avait joint ses mains dans son dos et serrait les poings. Que s’était-il passé ? Pourquoi n’avaient-ils pas réagi ?
Simon attendait. Il attendait derrière le rideau rouge. Un bruit, un mouvement, une parole, une injure peut-être ? Non. Les injures, ils les connaissaient. Ils ne les attendaient plus ; elles venaient à lui toutes seules. Mais ce soir-là, il n’y avait rien. Rien d’autre que le silence.
Parce c’est ce qu’il avait provoqué, Simon.
Il avait fait renaître le silence.
Cinq minutes s’étaient écoulées. Le public commençait à chuchoter discrètement. Un bébé se mit à pleurer, alors toute la salle se mit à bouger. Derrière ce rideau qu’il fixait intensément, Simon les vit se relever, prendre leurs manteaux, se déplacer jusqu’à la sortie, et partir. Il les entendit chuchoter, parler. Mais il ne voyait pas leurs expressions. Il n’a vu ni sourire, ni larmes, ni sourcils froncés, ni joues rougies, ni mains serrées. Il n’a rien vu de tout cela.
Parce que c’était ça, Simon…
Il ne voyait pas.

Il ne voyait pas et pourtant son esprit s’éclaira aussitôt que Nélia lui saisit la main. Il était revenu sur Terre.
Quelques instants après qu’il soit sorti de scène et alors qu’il se rendait dans sa loge, il perçut une voix crier son nom :
— Simon ! Simon !
Il entendit la personne accourir vers lui jusqu’à ce qu’elle se jeta dans ses bras. C’était sa sœur. Il avait immédiatement reconnu sa voix, le rythme de ses pas, son odeur, son étreinte, tout. Ils restèrent ainsi de longues minutes, heureux de se retrouver. Le temps s’était à nouveau arrêté. Simon serrait fort cette sœur qui lui avait tant manqué, qui l’avait tant aidé et tant soutenu.
Elle lui chuchota qu’elle n’était pas venue seule. Aussitôt, Simon comprit.
— Ils sont fiers de toi, tu sais. Tu as été sublime.
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