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π et la bulle de savon

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Maxime Bolasell

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Nous avons tous une idée de π. Approximative nécessairement. Trois quatorze quelque chose... on l’évoque peu, c’est tout au plus un souvenir de classe de géométrie. S’écrit-il avec un i ou bien un y ? Quelle importance ? On aura vu un jour un gamin boutonneux se targuer de retenir plus de cent chiffres après sa virgule, la belle affaire... mais son incomplétude chronique ne nous épate plus guère. On est à l’époque du boson de Higgs, des recherches sur le poids de la matière noire. Encore entend-on quelques vieux fossiles dans le poste de télévision évoquer la quadrature du cercle lorsqu’on les accule devant leurs incompétences en matière de chômage ou d’insécurité. Mais de π, il n’est jamais plus question. Ni de la procession infinie des chiffres après sa virgule longue et pure comme une traîne de mariée.
Il en est tout autrement chez les chiffres eux-mêmes, puis chez les nombres. π jouit encore d’une gloire sans pareille auprès de ses pairs. Pour eux, π demeure spécial. Comme les nombres premiers, les premières unités, les fractions évidemment. De même qu’il y a des gens remarquables, de même chez les chiffres et les nombres, certains se distinguent grâce à des qualités particulières, des spécificités qui expliquent la peur qu’ils suggèrent, l’admiration qu’ils suscitent, la jalousie qui les entoure.
L’homme qui se plaît à ressembler à Dieu devient remarquable lorsque, par le hasard de son patrimoine génétique et de son histoire propre, il hérite d’une des deux qualités qui définissent le divin, la bonté ou la tyrannie. Parfois les deux. Valables à condition de les éprouver à un niveau hyperbolique. Il ne suffit pas d’être généreux ou cruel par intermittence. Le Dieu se donne tout entier à sa cause. Il sauve ou extermine à temps plein. Ainsi l’homme-dieu (majuscule ou pas ?), pour être admiré ou craint par ses congénères, doit-il afficher la même ténacité; se répandre dans l’aumône ou s’abreuver du sang chaud des enfants martyrs.
Si les chiffres étaient des hommes, ils révèreraient donc le 7, le 12, le 144, le 1000 ou encore le 3 et le 666. Mais les chiffres ne sont pas des hommes, et ce qui suscite « l’émotion » la plus vive en eux, c’est leur capacité à être chiffre complètement, à coller pour faire simple à leur idiosyncrasie mathématique. Vanitas bla bla bla... le chiffre n’apprécie rien autant que l’équation qui le rend célèbre, les figures parfaites des formes éthérées du rond, du carré, et de tous ces polygones compliqués aux préfixes grecs que l’on confond souvent. Formes faut-il le préciser qui n’existent jamais dans leur perfection incarnée, même dans les tableaux de Kandisky, icônes géométriques aux divinités imberbes et colorées.
En somme les chiffres sont à l’opposé de l’homme, aux confins de la réalité qui exprime immanquablement une approximation désolante. Ainsi un litre de lait n’est jamais parfaitement un litre de lait, une clôture d’un mètre ne mesure jamais parfaitement un mètre, et même dans un couple uni, on est toujours un peu plus de deux (si l’on y songe un instant).
Un jour π, sensible comme on l’imagine à tout ce qui ressemble de près ou de loin à un cercle, assista à une naissance extraordinaire. Sortie d’un très ordinaire jouet en plastique, gonflée par le souffle délicat d’une enfant de cinq ans à peine, π vit se former la plus belle et plus parfaite bulle de savon qu’on pût imaginer. En effet sitôt que la mousse se détacha du cercle imparfait hérissé de petites dents comme une mâchoire de monstre gentil, elle prit les proportions idéales de la figure reine. Pour π, ce fut un véritable choc. Jamais il n’avait vu de sphère aussi sphérique. Sa rotondité irisée le transporta en un éclair dans un monde ou ses certitudes s’éteignirent comme les bougies que souffle l’enfant sur son gâteau d’anniversaire. Dans cette seconde éternelle, tout changea pour π. Soudain ce fut la nuit, et au même instant, bien que cela demande un effort terrible de compréhension, soudain ce fut une aube nouvelle, inconnue, éclairée par mille parfaits soleils de toutes les teintes, passant de l’une à l’autre comme la lumière jouant sur les continents minuscules de la bulle messianique.
Le cercle sans défaut voletait dans son humilité la plus crue, joyeuse bulle de savon portée par les courants d’air d’une anodine cour d’école, s’inscrivant à la suite de définitions savantes et de vagues schémas inscrits sur des milliers et des milliers de livres de géométrie, réalisant la parousie du monde mathématique dans une fragile envolée. Ainsi lui-même, π, ne s’étalait-il pas en vain, sur des pages et des pages de décimales infinitésimales qui, malgré leurs efforts, le laissaient malgré tout sur la berge de la vérité de la forme.
Car il le savait, malgré la renommée qui était la sienne, π était un monarque sans sujet et sans sceptre. Il devait son autorité à une promesse. La promesse que son chapelet de chiffres après la virgule finisse par finir, ce que personne ne pouvait garantir. C’était un monarque faute de mieux. Il était celui qui s’approchait le plus de l’idée, sans l’embrasser avec certitude.
Or voilà qu’une sphère se formait devant lui, parachevant son être. Lui seul sans doute, à l’affût de l’improbable miracle l’avait vue, émerger du rond de plastique orange, comme un lion traversant le cercle enflammé tenu par le dompteur gominé. Elle était la confirmation de son être et lui-même était la condition nécessaire de sa naissance. Car comment imaginer un cercle sans π ? Il fallait indubitablement, lorsqu’elle n’était encore qu’eau savonneuse qu’elle connût le chiffre parfait pour se réaliser dans sa transe. Il fallait le souffle pour que la matière liquide devînt forme pure, abstraction géométrique, proprement à la conjonction du monde d’en bas, de ses sacs poubelles crevés, de ses odeurs de poissons morts, et de la métaphysique sans tâche, l’éther platonicien, jardin rêvé mais jamais traversé par quelque foulée humaine. A cet égard, doit-on douter de l’impression de π ? Sitôt que les courants d’air se mirent à soulever la bulle translucide, elle se mit à se distordre sensiblement. Alors qu’elle se mouvait nonchalamment vers les hauteurs, sa rotondité parfaite s’évanouit aussitôt. Elle était désormais à peu près une sphère, pareilles dans sa ressemblance à tout ce qui roule, boule de billard, bille de flipper, planète, bulle d’eau gazeuse, ballon de baudruche, balle de tennis... en somme, rien que de très ordinaire. π avait-il imaginé l’instant magique de sa rotondité impeccable ? Avait-il, comme n’importe quel étudiant en lettres, cristallisé la figure de la passante rousse de sa rue, devenue muse, princesse ou quelque baliverne niaiseuse ? Nous ne le saurons jamais, mais comme il s’agit de π, nous pouvons lui laisser le bénéfice du doute. Car lui seul sans doute fut jamais à même de juger de cette perfection-là. Le fait qu’il n’ait jamais fait montre d’un tel enthousiasme par le passé semble plaider en sa faveur. Et qui sait, la perfection, envisagée comme une monstruosité, peut bien se concevoir.
Ainsi donc, devant cette merveille, π décida de quitter l’alignement militaire des chiffres. Il se cabra comme un serpent sur les torsades emmêlées de ses chiffres après la virgule et monta vers elle, doucement, en prenant garde de ne pas l’apeurer. Durant son ascension, il se promit de lui faire retrouver, grâce à sa présence, la vérité de sa forme. Il lui montrerait le chemin.
Lui montrer quoi au juste ? A quel point le monde était anguleux ? A quel point les aspérités qui le constituaient la condamnaient à une vie moribonde, rabrouée sans cesse, incomprise, fragile ? Car de quoi était-il question ? D’une bulle de savon, qui, avec de la chance, voletterait quelques secondes dans le meilleur des cas, avant de heurter un obstacle, un mur, une main, ou plus certainement, plus minablement, d’exploser sous son poids, comme une faute non pardonnée, comme un serment trahi, comme tous les humains, mais si vite, que même les humains même, qui ne voient pourtant pas grand-chose au cours de leurs existences étriquées, se moqueraient d’elle, comme ils aiment à le faire, de son existence éphémère, de sa frugalité de désirs.
Ou bien la flatterait-il comme un jeune premier, en cachant sa véritable identité ? Pour mieux l’éblouir plus tard ? Il hésitait quant au ton qu’il devait adopter...
Quoi qu’il en soit, pour se présenter à elle sans l’effrayer avec sa suite grouillante qui le faisait sembler une foule à lui tout seul, il choisit son aspect le plus solennel, celui du symbole grec majuscule, dans une police dorée munificente. Ainsi, il ne fit pas d’ombre à sa protégée en l’approchant avec précaution, mais la fit au contraire briller comme un soleil d’ambre.
La bulle de son côté, ignorante de toutes ces intrigues de caniveau, s’élevait peu à peu, persuadée de prendre de la hauteur par conviction, alors qu’elle n’était que soufflée par les vents. Son œil omnidirectionnel, filtrée par la chimie savonneuse de sa cornée, renvoyait à sa conscience un monde irisé, psychédélique, où les couleurs les plus vives tremblaient sur les gris et les marrons pour les égayer de leur moire. Jusqu’où allait-elle monter ? Elle se sentait invincible dans sa fragile carapace, et nourrit même le projet, dans son ingénuité enfantine, d’avaler la grosse boule laiteuse à moitié rongée et piquée de vers, au firmament. Au moment où elle se fixait l’illusoire objectif, un soleil plus chaud que le soleil lui-même l’enveloppa d’un halo orange. C’était π dans son costume d’apparat. Elle fut impressionnée par ce mystérieux symbole, avec lequel, elle eut à peine le temps de sentir, avant de mourir, une étrange connivence qu’elle ne s’expliqua pas. Car un courant d’air violent, la projeta contre l’arête la plus aigue du symbole grec, le coin gauche aiguisé comme un rostre d’espadon.
C’est alors que assista au second miracle. La bulle, à son contact, explosa.
π, habitué à se penser en décimales infimes, pouvait de même subdiviser le temps à l’infini, l’intimer à (presque) suspendre son vol, dans des fractions inédites où la flèche antique se fige dans l’air qu’elle découpe, où la balle sortie du canon s’immobilise et décline le meurtre comme dans les films d’anticipation. vécut ainsi l’explosion de la bulle comme une révélation. Car elle devint aussitôt dans le choc une multitude de billes minuscules, parfaites à leur tour dans leur rotondité. Une multitude de billes qui explosèrent aussi elles-mêmes en milliers de milliers de billes plus petites encore, bien au-delà de l’entendement humain, toujours rondes à l’extrême, annonçant l’avènement de dans un feu d’artifice de gouttelettes. Oui son chiffre finissait quelque part. 3.14159265359... la bulle le lui avait prouvé, et à son contact, avec cette sublime étreinte, elle avait emporté son secret dans sa tombe solaire, une floraison évanescente de sphères idéales innombrables.
Alors, comme un cobra, étourdi après avoir craché son venin et éprouvé sa puissance mortifère, retrouva ses oripeaux mathématiques et s’enroula sur lui-même, quelque part entre le 3 et le 4. Mort. Heureux.

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