Et avec ceci...?

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— Et avec ceci...?
Inlassablement, dix fois, cent fois, mille fois par jour, Justine, vendeuse à la boulangerie de la rue Rohmer, interroge ses clients. Toujours la même question, du mardi au samedi, du matin au soir.
— Et avec ceci...?


Côté client, on répond généralement :
— Ça suffira, merci.
Parfois on se tâte, on hésite, on cède à ses envies...
— Heu... Un mille-feuille.
— Une religieuse au chocolat, non... plutôt un baba au rhum.
— Ben... Vous me mettrez une tartelette au citron... plutôt celle au fond, celle juste à côté des flans.
Ça pourrait durer toujours ainsi. Pourtant, un matin, alors qu'elle pose la question à un jeune client, celui-ci se met à grimacer, à dodeliner de la tête d'une façon ridicule puis imite son timbre de voix aiguë en se pinçant les lèvres, pour lui répliquer :
— Et avec ceci...? Et avec cela...? Et avec ceci...? Et avec cela...?
Et avec ceci...? La, la, liiii ! Et avec cela...? La, la, laaaa !
Justine encaisse, se fige. D'un bref coup d'œil, elle décèle dans la file d'attente des ébauches de sourires railleurs poliment réprimés. Blessée, elle fixe le jeune client. Pourquoi se moque-t-il d'elle ? Elle pense qu'il est méchant. Que ces gens sont méchants. À quoi ça sert d'être méchant ? Elle fait son travail du mieux qu'elle peut. « Et avec ceci...? », c'est sa patronne qui lui impose de le demander – pour pousser les clients à acheter plus, elle le sait bien. Ça ne l'amuse pas de répéter la même question toute la journée. Elle s'en passerait très bien. Mais c'est comme ça, la vie. Ça marche comme ça, le commerce. Elle gagne si peu pour tant d'heures de travail, et toujours debout. Le soir, elle a mal aux jambes, des « troubles circulatoires dans les membres inférieurs » disent les médecins. Le dimanche, elle dort toute la journée tellement qu'elle est crevée. Et lui, ce petit gringalet, avec sa tronche mal rasée, mal peignée, qui vient probablement à peine de se lever alors qu'on est proche de midi, qui fait rien de ses journées, qui, chaque jour, arrive pour sa baguette. Elle ne le connaît même pas, elle sait juste qu'il vient chaque jour, et jamais pour autre chose qu'une baguette. Des fois, il est mal, tout timide, la voix basse, blanche, le regard fuyant. Ces jours-là, elle ne comprend rien de ce qu'il prononce, mais elle la lui donne quand même, sa baguette. Elle est gentille, elle, plus gentille que lui, en tout cas. Et aujourd'hui, va savoir pourquoi, il est tout content, en pleine forme ! Et comme ça, sans raison, il se moque ! Et les autres clients, derrière, qui se marrent en douce ! Les gens sont méchants... Elle pose la baguette d'un geste dégoutté sur le comptoir. Il paie avec sa carte sans contact. Le terminal met du temps à répondre. Pour éviter son regard noir, le jeune client patiente en observant le sol. On dirait qu'il se passionne tout à coup pour les motifs hexagonaux, blancs et gris du carrelage. Au bout d'une interminable minute, elle dit.
— Votre carte passe pas. Vous avez de la monnaie ?
Arthur fouille ses poches. En vain. Il a l'air tout penaud maintenant, tout gêné. Il explore son manteau, sa veste, son jean... Comme on est en hiver, il a beaucoup de poches, des intérieures, des extérieures, ça n'en finit pas... Les autres, dans la fille d'attente, commencent à remuer, à s'autoriser de perceptibles signes d'impatience. Elle insiste.
— Vous la réglez comment, la baguette ?
De plus en plus fébrile, Arthur cherche toujours. Des clés, des papiers pliés, des stylos... mais pas d'argent. Enfin, du fond de sa dernière poche, il extirpe un carnet de timbres. D'une voix changée, grêle, inquiète, il implore.
— Et avec ceci...? Je peux payer...?

Arthur est un étudiant misérable. Il habite pas loin de la boulangerie, dans un studio de dix mètres carrés, au sixième étage sans ascenseur, avec vue sur un mur gris, loin de sa famille. Il n'a pas beaucoup d'amis et, comme il est trop souvent seul, il lui arrive de traverser des épisodes dépressifs, surtout durant les confinements. Mais ce matin : très bonne nouvelle ! Il a découvert sur l'intranet de l'université qu'il a validé avec mention bien toutes les unités de valeur du premier semestre. Il s'est exalté comme, enfant, lorsqu'il avait trop joué, trop couru. Quand il se mettait dans cet état, ses parents devaient le câliner longtemps, longtemps pour l'apaiser. Aujourd'hui, personne n'est là pour le calmer. Il reste isolé, des journées entières dans son studio. Heureusement, chaque matin, il sort acheter sa baguette. Dans la rue, un vent léger fait palpiter l'air glacé et pur qu'il inspire avec délice. Comme la vie est belle quand on est jeune et qu'on a validé avec mention bien toutes les unités de valeur du premier semestre ! Il a tellement envie de partager sa jubilation ! Il vole ! Le voilà dans la file d'attente qui s'allonge sur le trottoir ; il pénètre enfin dans la boutique, c'est déjà son tour. Comme chaque jour, il commande une baguette. Comme chaque jour, la vendeuse demande « Et avec ceci...? ». Comme chaque jour, il va s'entendre lui dire « Ce sera tout, merci ». Mais aujourd'hui n'est pas comme chaque jour, aujourd'hui c'est LE plus beau jour du semestre : il a tout validé avec mention bien ! Arthur est euphorique, il veut partager son nouveau bonheur avec le monde entier ! Alors, pour amuser la vendeuse, il chante, il raille son intonation, lui répond n'importe quoi. Tout en parlant, il la voit se pétrifier et réalise que sa tirade est plus humiliante que drôle, qu'il n'aurait pas dû... Trop tard ! Elle rougit fortement, sa bouche se crispe, ses yeux se plissent. Elle le regarde avec méchanceté. Elle est méchante. Les gens sont méchants. Il regrette, voudrait s'excuser, s'expliquer... Il a juste voulu s'amuser... Pourquoi toujours dire, faire ce que dicte la politesse ? L'angoisse le cloue sur place. Lui aussi se métamorphose. Il pâlit, vacille, semble rapetisser. Et ma carte sans contact qui refuse de marcher ! Et pas de monnaie ! Je dois être ridicule à me tortiller comme ça ! Il perçoit des mouvements d'impatience dans son dos. Il voudrait être ailleurs, mieux, il voudrait être mort. Qu'est-ce que c'est que ce truc dans ma poche ? Des timbres ! La solution peut-être ? Il supplie.
— Et avec ceci... je peux payer ?

D'abord interloquée, Justine regarde minutieusement le carnet de timbres, comme si elle voulait s'assurer de sa réalité. De sidéré, son regard devient méfiant. Est-ce qu'il veut encore se moquer de moi ? Elle discerne la détresse vraie du jeune homme. Non, il ne cherche plus à l'humilier... Oui, il est vraiment affolé — d'ailleurs, ses mains en tremblent d'émotion... Il est à sa merci... Elle le tient ! Elle va lui apprendre à quoi sert d'être méchant ! À son tour de l'imiter, de le caricaturer ! Empruntant la tonalité chevrotante et blanche de la supplique d'Arthur, elle susurre avec un sourire sarcastique et cruel.
— Et avec ceci...? Et avec cela...? Et avec ceci...? Et avec cela...? Mais... rien... rien du tout... vous ne pouvez rien payer, on n'est pas à la poste ici, mon petit monsieur !
Des rires fusent. Dans la file d'attente, quelqu'un jette :
— Il est timbré, celui-là !
C'est un déchaînement de rigolade dans la boutique, la file d'attente explose enfin son impatience. Arthur, foudroyé, panique. Dans un vertige, il jette le carnet de timbres sur le comptoir, s'empare de la baguette, bouscule deux, trois clients et s'enfuit.

Arthur achète maintenant sa baguette dans un dépôt de pain éloigné, rue Pagnol, où le « Ça s'ra tout...? » remplace le « Et avec ceci...? ». Un jour arrive pourtant où il se lève en retard, où il n'y a plus rien dans le placard. Un jour où, s'il veut prendre un petit déjeuner avant d'aller à l'université, il n'a pas le choix, il doit retourner à la boulangerie rue Rhomer. Depuis le temps, c'est peut-être — c'est sûrement une autre vendeuse. Il a trop faim, prend le risque, entre dans la boutique. Perdu. C'est toujours elle. Des clients se sont engouffrés derrière lui, bloquent la sortie. Impossible de reculer, les voici face à face. Justine le dévisage, attend silencieusement. Elle se remémore la scène de l'autre fois, de leurs méchancetés successives. Elle n'est pas contente de lui, encore moins d'elle. À quoi ça sert, d'être méchante ? Comme il reste muet, indécis, elle saisit une baguette et dit.
— Et avec ceci...? Peut-être cela...?
Tout en déposant le carnet de timbres conservé dans un recoin du tiroir-caisse sur le comptoir, elle lui sourit.
Rassuré, Arthur sort une pièce de deux euros, la place à côté de la baguette et dit à son tour :
— Et avec ceci...?
Guillerette, elle suggère...
— Et avec ceci...? Rien du tout..?
Jubilant, il sort une autre pièce de deux euros.
— Et avec ceci... Une deuxième pièce ! Pour la baguette de la dernière fois !
Ils éclatent d'un rire complice et libérateur qui étonne les autres clients. En sortant, Arthur se dit qu'elle est gentille et que dorénavant, il sera gentil avec tout le monde. Le regardant s'éloigner, Justine pense à peu près la même chose, qu'il est gentil, qu'elle a bien fait de l'être, qu'elle le sera toujours.
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JL DRANEM · il y a
Finement observé ; une nouvelle pleine d'humanité !
Je m'abonne à votre page et j'en profite pour vous inviter sur une île : Mon Ile (JL DRANEM)

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Gael Astet · il y a
Merci Dranem , Joli ton poème, dans le genre question pour un champion. Je suis ... L'ile de la REUNION !
Gagné !

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Chris BÉKA · il y a
Touchante façon de montrer qu'on ne doit jamais se baser sur une première impression, parfois basée sur une maladresse
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Gael Astet · il y a
Merci Chris, Mes voix également.
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Ombrage lafanelle · il y a
Mes voix pour ce texte que j'ai adoré
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Gael Astet · il y a
Merci Ombrage, j'aime tes mots.
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Pénélope · il y a
Les mots, les gestes, les intonations... Tant de malentendus possibles.
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Gael Astet · il y a
Merci Pénélope, Et aprés il part en train en Bretagne...
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Pénélope · il y a
... et il rencontre une bonne fée dans le train.
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Joëlle Brethes · il y a
On ne mesure pas toujours la portée de ce que l'on dit... Votre texte est une belle leçon de bienveillance.
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Gael Astet · il y a
Merci Joelle, ca faisait longtemps...
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Ombrage lafanelle · il y a
Un texte très tendre, mes voix.
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Viviane Fournier · il y a
Oh je découvre et ... c'est trop joli ! j'ai adoré !
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Gael Astet · il y a
Merci Viviane, Monsieur Malnui, c'est moi, mais ...chut!
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Viviane Fournier · il y a
je ne dirai rien, Gael... secret joli à garder ! Merciii ...
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CATHERINE NUGNES · il y a
Bien jolie histoire avec une fin comme je les aime, ben oui j'aime les happy end. Vous avez mes voix, belle finale.
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Gael Astet · il y a
Merci Catherine, j'aime bien ta nouvelle sur le couple face à la maladie
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Gael.
”Mon papa c'est Modiano, et Bukowski c'est ma maman. Quelle famille !"
Bonne nouvelle, mais on dirait que c'est Papa qui a eu la garde des enfants ! 😂😂
Avez vous pensé à faire une autre version avec le même "pitch" dans le style de Bukowski ??

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Gael Astet · il y a
Merci Hermann, et cinq coeurs pour Lily
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Marie Claude Lisée · il y a
Les gestes de la vie quotidienne qui peuvent changer toute une journée. Bravo! Et mon vote avec ceci!
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Gael Astet · il y a
Merci Marie-Claude, et un coup de coeur pour ce pauvre Alejandro

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