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Et après...

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Pimprenelle

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Et après...


On se ment toujours.

Désormais, Maud en est convaincue. Des années, qu'elle sent, qu'elle sait, que quelque chose ne tourne pas rond. Elle pensait être une insatisfaite chronique, toujours à voir le verre à moitié vide. Mais à force de ruminer, à force de chercher, elle a trouvé : il faut oser, oser se remettre en question, oser prendre un nouveau départ. C'est à ce prix qu'elle se libérera de son mal-être.

Maud est une femme ordinaire, elle a passé sans trop de dommages le cap de la cinquantaine : des petits bourrelets disgracieux la taquinent quand elle interroge son reflet dans la glace, un brin de nostalgie s'installe quand elle repense à ses bébés qui ont bien grandi et qui, comme le chante si bien Bénabar ''quittent le nid sans le savoir vraiment, petit à petit, vêtement par vêtement''. Elle a, comme beaucoup de femmes, cadencé ses journées entre travail et maison, sans avoir vraiment pris le temps de se poser les bonnes questions, sans jamais vraiment penser à ce qui lui plairait. Et maintenant elle a peur, peur de ne pas avoir le temps, peur d'avoir des regrets. Le regret rend amère, et elle se dit qu'il n'est peut-être pas trop tard pour trouver l'épanouissement . Alors, elle est passée à l'action. Elle se prépare depuis des semaines, elle a travaillé dur, sacrifiant bien des soirées et des week-end ; elle a connu des nuits sans sommeil, elle a eu des moments d'euphorie, mais aussi de désespoir. A force de volonté, elle a franchi la première étape.

Ce matin, pour qu'on lui pardonne son indisponibilité, elle a envie de faire une surprise à sa petite famille... Elle va leur ramener des croissants tous chauds pour partager un inoubliable petit déjeuner. Elle veille à ne pas faire de bruit, toute la maisonnée est encore endormie. Il est encore très tôt en ce dimanche de janvier et le froid la saisit. Par malchance la température flirte avec le degré 0, il faut d'abord faire chauffer l'auto et gratter le pare-brise recouvert d'une épaisse couche de glace . Maud s'engage prudemment sur la route qui semble luire par endroit. Elle aime bien cette ambiance, les maisons alentour ont toutes les volets clos ; elle apprécie cette plénitude, elle peut laisser libre cours à ses pensées. Elle s'imagine déjà cette après-midi se lovant sur son canapé pour se replonger avec délectation dans le dernier roman qu'elle a emprunté à la médiathèque. Elle a eu un coup de cœur pour l’héroïne, Jocelyne, une femme simple, qui n'aspire qu'au bonheur d'être aimée. ''La liste de mes envies'' de Grégoire Delacourt est un roman qui doit parler à beaucoup de femmes, elle en a la certitude.

Maud croise une voiture qui roule lentement. Le chauffeur s'est peut-être fait une petite frayeur dans le virage, peut-être qu'il se croyait seul sur cette petite route de campagne ; mieux vaut être prudente avant d'emprunter la départementale. Maud repense à la médiathèque, est-ce la médiathèque qui lui a fait aimer les livres, ou sa soif de lecture qui lui a fait apprécier ce lieu ? Au début, elle y allait surtout pour les enfants, et puis le temps a passé, ils ont préféré actionner les manettes de jeux, et Maud a continué de dévorer les livres. A la maison, sa bibliothèque chinée dans une brocante regorge de trésors. Maud ne peut se résoudre à se séparer de ses livres et à les remplacer. Ses livres, elle les aime, elle ne peut les abandonner ; alors la médiathèque est son alliée, et pourrait même être plus, si le futur lui souriait.

Comment expliquer pourquoi elle s'y sent si bien ? C'est ici qu'elle prend le temps, c'est ici qu'elle se détend. Elle aime cet espace convivial et chaleureux, où jeunes et moins jeunes se croisent, chacun en quête de connaissances, de savoirs, d'expériences ; un lieu propice aux rencontres et aux échanges. Elle, ce qu'elle apprécie par dessus tout, c'est de pouvoir déambuler librement entre les rayonnages. Tous ces livres qui s'offrent à son envie, elle en raffole. Elle prend le temps de choisir un ouvrage : un jour elle sélectionne un auteur, un autre elle choisit un livre en tête de gondole ou bien s'en remet au hasard et laisse ses mains décider pour elle. Elle s'offre parfois une petite pause dans ces fauteuils et canapés colorés qui invitent à la flânerie et en profite pour feuilleter un magazine, trouver l'inspiration pour une idée déco, ou tout simplement copier une recette de cuisine qu'elle testera quelques jours plus tard. Elle aimerait tellement y passer plus de temps, elle aimerait vraiment que son rêve se réalise...

Perdue dans ses pensées, Maud arrive rapidement sur la départementale. Le soleil illumine la campagne environnante, le ciel est devenu azur, et la radio qui diffuse un titre aimé quand elle avait 20 ans lui donne envie de chanter à tue-tête. La journée s'annonce sous les meilleurs auspices. Malgré tout, Maud doute. Saura -t-elle convaincre ? Son goût pour la lecture sera -t-il un argument suffisant ? Il faut qu'elle se prépare, on lui posera bon nombre de questions, alors elle citera les auteurs qu'elle aime et elle dira pourquoi. Elle dévore les romans d'Anna Gavalda, parce-qu'elle raconte la vie d'hommes et de femmes ordinaires, qui comme elle, cherchent, doutent, se remettent en question. Elle se reconnaît dans ces histoires. Elle apprécie l'écriture de Tatiana de Rosnay, elle sait si bien parler du passé enfoui. Elle savoure avec délice les romans à suspense de Guillaume Musso et de Marc Levy, qui lui procurent de véritables moments d'évasion. Elle pressent qu'on lui rétorquera que ce n'est pas de la grande littérature, alors elle se défendra. Elle dira que pour elle, l'essentiel c'est de s'émouvoir, de s'évader, de se laisser porter par l'histoire. Elle pourra leur dire combien certains ouvrages l'ont émue jusqu'aux larmes : elle citera entre autres ''Le fils'' de Michel Rostain, un véritable hymne à la vie, et puis elle évoquera le roman de JL Fournier ''Où on va, papa ?'' qui mêle tragédie et drôlerie. Et pour finir, elle s'attardera sur la délicatesse de David Foenkinos, qui prouve à chacun d'entre nous, que la vie, est souvent l'alchimie entre le drame et l'espérance.

Maud veut y croire. Ils verront à quel point elle est sincère, ils seront sensibles à ses émotions. Elle doit faire confiance à sa bonne étoile, elle aura sa chance.

Soudain l'effroi, absorbée par ses pensées, Maud réalise qu'elle attaque le dernier virage un peu vite. Cette portion de route, encore ombragée, porte encore les stigmates de la chute des températures. Elle s'agrippe à son volant, s’arque-boute pour mieux contrôler sa trajectoire. Malgré tous ses efforts, la voiture tangue, se cabre, elle ne maîtrise plus rien. Tout va très vite, bizarrement Maud a l'impression de vivre ces dernières secondes au ralenti. Elle ne peut rien faire, elle traverse la route, et fonce droit vers le talus qui l'attire comme un aimant. Elle se demande quand tout cela va s'arrêter, sa vie est en suspens... Et brusquement le choc, un énorme vacarme, le fracas des tôles, la voiture dans son élan, s'envole, se retourne et puis plus rien. Un silence de mort, l'habitacle est inondé de poussières, Maud hébétée réalise qu'elle est en vie ; elle est dans une sale posture, mais elle est toujours là. Alors elle panique, elle veut sortir de ce tas de ferrailles, elle n'arrive pas à se dégager, elle s'énerve, tire sur sa ceinture qui ne veut pas céder. Ce n'est pas possible, la vie ne va pas lui jouer ce sale tour... Elle qui commençait à croire que tout était possible, qu'elle allait prendre un nouveau départ et enfin se réaliser. Elle pleure, elle crie, elle hurle, elle jure. Elle voit de la fumée s'échapper du moteur, et imagine le pire des cauchemars. Elle va avoir une fin tragique, elle a survécu à l'accident mais va finir grillée dans sa voiture. Personne ne va la délivrer, elle est seule, seule au monde. Elle s'acharne une nouvelle fois sur sa ceinture, dans un ultime effort, elle parvient à s'en libérer mais sa portière est bloquée, désespérément bloquée, elle ne peut se dégager. Après maintes contorsions, elle appuie rageusement sur le klaxon avec son poing en priant le ciel que quelqu'un entende son appel de détresse.

Les secondes, les minutes, lui paraissent des heures. Elle ne peut se résoudre à l'idée que tout est fini, ce n'est pas possible, pas maintenant. Ils dorment encore à la maison, ils ne savent même pas où elle est, et puis elle a ce rendez-vous qu'elle ne peut pas manquer. Et soudain, elle entend des pas, une voix interroge : ''Vous pouvez bouger ?'', ''Vous pouvez sortir ?''. Maud répond ''Je suis bloquée'', alors le sauveur s'attaque à la portière qui cède sous la pression et il extirpe Maud de son véhicule. Maud est sonnée, mais elle est debout et vivante. Son bienfaiteur la rassure et s'occupe d'appeler les secours et de sécuriser la route. Il faut aussi prévenir sa famille, elle a bien failli ne plus les revoir, et parvient difficilement à imaginer la vie sans eux Maud a froid, elle est livide, elle ressent une douleur fulgurante traverser ses omoplates. Elle a une irrépressible envie de pleurer, le contrecoup ou la tristesse peut-être. Alors qu'au loin déjà la sirène des pompiers retentit, Maud se dit que la vie est parfois troublante. Elle a consacré des semaines à la préparation de son concours, elle a brillamment franchi le cap de l'écrit, alors qu'elle n'avait plus passé d’examen depuis fort longtemps. Elle a obtenu sa convocation pour l'oral, demain un jury de trois personnes l'attend pour l'interroger sur ses motivations et lui donnera peut-être le sésame pour travailler dans ce fabuleux concept des Cinq mondes qui ouvrira bientôt ses portes au public.

Demain, demain était plein de promesses. Les pompiers installent Maud avec précaution sur une civière, une minerve protège ses cervicales ; ils se dirigent ensuite sirène hurlante vers les urgences. Elle ne sait pas, elle ne sait plus ce que ce sera demain. C'est peut-être un signe du destin, mais Maud veut encore y croire.
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