Esthétique de l'abandon

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Je suis tombée dans un traitement de texte, quand j'étais petite. Ça m'a laissé des cicatrices. Depuis, je me soigne, mais j'ai développé une singulière obsession pour les mots qui se  [+]

Image de Eté 2015
« Il y a tant de vraies choses pourtant que j'aurais voulu « dire » - mais je ne peux pas... Ah qui m'aimera ! - Vous ? Passons. »
Jean de Tinan, Penses-tu réussir !

Personne n’aurait pu présager d’un tel succès. Quand je l’ai connu, c’était un petit acteur, qui usait de son temps et de son énergie dans des théâtres minuscules, pas forcément bien remplis. Il y enchaînait les rôles de pas-grand-chose et ça lui suffisait. Et puis... les choses entre nous se sont compliquées. Parallèlement, sa carrière a commencé à évoluer. Quelques articles fleurirent, en plein automne, dans les gazettes des milieux « artistes ». On lui a demandé de jouer plus grand, plus fort. Il s’est exécuté, bon prince. C'est de cette façon que, de saisons en saisons, trop rapidement pour un homme comme lui, il a réussi. Fort de cette légitimité nouvelle, il a voulu cesser de jouer pour les autres et mettre en scène sa propre pièce. C'était devenu l'événement culturel à ne pas manquer. Le petit milieu de la comédie était en effervescence. On se disputait les places. Les interviews se multipliaient, et son visage était partout. C'était de plus en plus difficile de l’ignorer.

Cet homme, je l’ai rayé de ma vie il y a des années. J’avais tout fait pour l’oublier, et je pouvais me targuer d'avoir assez bien réussi. Aujourd’hui, son regard me guette sur les affiches, dans les couloirs du métro. J’ai continué à l’éviter. Changer de chaîne ou de stations quand sa voix commençait à résonner, tourner rapidement les pages des magazines, à les arracher. Et puis, un soir, peu avant la première du grand spectacle qu'on ne pouvait plus ignorer, alors que je zappais d'une chaîne à l'autre, je suis tombée sur son visage. C'était la fois de trop. La télécommande m'a glissé des mains et elle est tombée sur le sol dans un bruit ridicule. Sous le choc, une pile s'en est détachée et a roulé à quelques pas. J'ai juré par tous les diables... j'ai levé les yeux. C’est étrange, comme tu crois pouvoir oublier tout à fait un visage et comme, lorsque tu le regardes à nouveau, il te semble familier au premier coup d’œil. Il n’a pas changé. Quelques détails, ça et là, qui me le rendent un peu étranger. Il a des petites rides qui naissent, au coin des yeux, mais il a laissé pousser un peu ses cheveux, ça le rajeunit. C'est comme s'il s'était perdu à un carrefour — il a vieilli, mais il semble à la fois plus doux, plus innocent qu’autrefois. Ce qui n’a pas changé, ce sont ses yeux. Il y a toujours quelque chose, dans son regard. C’est au fond, c’est tout enfoui, mais ça brûle encore, en silence.
Il avait ce regard-là quand je lui ai dit que je ne voulais plus jamais le revoir. Ça me fait drôle d'y repenser, parce que je ne peux même pas dire que ça m’avait hantée, alors. Il m'a déçue, je lui en ai voulu comme jamais, au point que sa seule vue m’était désagréable et suffisait à me gâcher une soirée. Sa voix... j’avais oublié, sa voix. Drôle d’impression : dans certaines de ses intonations, quelques expressions, même, qui lui échappent, je reconnais ma façon de parler, mon langage. J’ai eu beau m’en défendre, j’ai eu beau partir... je n'ai pas pu tout à fait m’effacer de sa vie. Il a gardé, sans que je le sache, sans même que je le veuille, des petits bouts de moi quelque part. Ça m'oppresse... Et puis, alors que j’en viens presque à m’agacer toute seule sur une ombre, j’attrape une phrase au vol, presque au hasard... j’écoute.

« On demande souvent à quelqu'un ce qui l'a poussé à devenir... artiste — le mot est grand... Chacun a la sienne, de réponse. Ça peut même être un hasard de parcours... À mon sens, tous les artistes sont des abandonnés chroniques. Ils créent pour combler un manque. Je pense souvent à Chaplin, que j'admire beaucoup. Sa vie n'était pas facile... Mais quel gouffre y avait-il dans sa vie pour que toute son œuvre, tout son travail, n’aient cessé de crier : Je suis aimable, aimez-moi ! »

Soupir. Il n’a donc pas changé. Je l’avais plus ou moins quitté pour ça, à l’époque. Je l'ai abruti de conseils pour qu’il se détache du foutu besoin de reconnaissance qu’il avait. Il ne voulait pas comprendre que c'était forcément voué à l'échec... Après moi... il a pété les plombs, est tombé d’histoires compliquées en histoires compliquées. Je savais bien que ça ne pouvait pas évoluer dans le bon sens...

« Pourtant, vous n’êtes pas seul, aujourd’hui. »

Il a un drôle de sourire.

« Non, évidemment que non. Il y a même une injustice énorme, à crier sa solitude quand on est aussi bien entouré que je le suis, aujourd'hui. Je vais passer pour un ingrat, à force. Je dirais juste... que ce n'est pas parce que je ne vois pas les gens autour de moi à leur juste valeur. C’est juste... Les regrets, quand ils sont trop nombreux... ça vous parasite l’amour. »

Le journaliste renchérit, il mentionne des blessures abstraites — faits de biographie connus de tous, et que je découvre. Lentement, il fait « non » de la tête. Comme si la question était ailleurs.

— Vous savez, je pense à quelque chose en particulier. Une vieille histoire, du genre terminée pour tout le monde. Ce n’est pas quelque chose dont j’ai réellement parlé. Ça agaçait tout le monde.
— Pourquoi ça ?
— Pour mon entourage, ça faisait longtemps que j'aurais dû m’en relever. Penser à autre chose, faire mon deuil, vous comprenez ? Ils avaient raison, d'ailleurs. À quoi ça sert d'y penser encore, puisque c'était fini, foutu ? Mais... si j'en parle aujourd'hui, à la veille du nouveau spectacle, c'est que c'est ce deuil mal fait qui est au centre de ma démarche artistique.
— Les deux sont liés ?
— Absolument. Je parlais tout à l’heure du pourquoi de la vocation des artistes. La mienne n’est pas très glorieuse, mais elle se trouve là, essentiellement là. C’en n’est peut-être pas la source non plus, mais c’est le déclencheur. Ce qui a tout déterminé.

Il prend une longue inspiration. Au fond de lui, ça tremble un peu.

« Vous seriez surpris si je vous racontais tout. C'est une histoire bête, au fond. Des brouilles, des malentendus . J’ai perdu des amis chers — une personne, en particulier. Ils ont juste décidé un jour, comme ça, de me sortir de leur vie. De force. Sans possibilité de réponse ou de protestation. Pour des conneries, rien d'autre. C'est si grave pour si peu de choses... « Quand l’un décide d’arrêter une relation, l’autre n’a pas son mot à dire... » Je me souviendrai toujours de cette phrase, que l'un d'eux m'avait dite. On n’a jamais pu vraiment s’expliquer. Au fond de moi, même si ça ne s’est pas passé comme ça, je n’ai pas pu faire en sorte qu’ils m’apprécient de nouveau. Ils ont préféré ces jugements qui m’enlaidissaient à ce que je disais réellement. C'est tout. »

Et dire que sa voix en tremble encore... Sa douleur m'agresse. J'aurais jamais pensé qu'il aurait mis si longtemps à...

— J’ai mis longtemps à m’en remettre. Je me suis guéri avant tout par l’art. À chaque spectacle, j’imaginais, rien qu'une seconde, que ces amis-là étaient dans la salle, tout au fond, dans le noir. Ils sont arrivés là par hasard, ils ne savent même pas que c’est moi qui joue, ou ils viennent volontairement, peu importe. Ils me voient... et ils se souviennent à ce moment-là que... je suis quelqu’un de bien, quelqu’un d’estimable. Que je ne mérite pas tout ce qu’ils m’ont jeté à la figure. Ils se rendent compte... Ce n'est qu'en me sauvant à leurs yeux, dans mon imaginaire que j'ai réussi à me sauver pour moi-même. J’ai toujours eu cet espoir-là, quelque part. Qu’ils me reconnaissent, si longtemps après. Qu’ils aient envie de me demander pardon.
— Comme une revanche sur ce qu’ils vous ont fait ?
— Non... Juste... Comme s'il était possible qu'on s'apaise, que les blessures se referment.. Ah, j’ai longtemps voulu, oui... Qu’un jour ils m’aiment comme j’ai pu les aimer, m’admirent comme j’ai pu les admirer. Mais avec le temps, ça m’est passé. J'ai juste envie de fermer la parenthèse, de faire taire le manque. Je ne vois pas pourquoi l’art existe s’il ne peut pas réparer quelque chose...

À l’entendre, il y a quelque chose en moi qui explose. Je n’aime pas l’entendre parler de moi comme ça. Ça ne s’est pas passé comme ça et il devrait être à même de le comprendre... Puis ce serait plutôt à lui, pas à moi, de demander pardon, non ? Un temps... Sans doute ne lui en ai-je pas laissé la possibilité, à l’époque. Je ne sais plus. C’était compliqué. Mon portable vibre.

« Vu *** à la télé. Il abuse, non ? »

C'est un autre de ses « amis perdus » à lui, de mes amis à moi. Je réponds, distraitement.

« Il abuse, oui. »

Mais ce faisant, je reste songeuse. J'envoie un deuxième message :

— T'iras voir le spectacle, toi ?
— Non, pourquoi ? Tu veux y aller ?

Je n'en sais rien... Je crois que j'aimerais voir si c'est si bon que ça. Il n'était pas mauvais, à l'époque... Il me montrait des bouts de scénettes, me déclamait des textes. Ça me faisait rire... Quand j'y pense, je crois que je ne me suis même jamais allée le voir, du temps de notre relation. Ses spectacles étaient rares et simples, j'étais occupée ailleurs... Enfin, ça ne s'est juste pas fait. Il ne me l'a jamais reproché, lui qui m'a reproché tant de choses... Sans doute que ça lui aurait fait plaisir.

— Peut-être que j'irai le voir, oui.
— Tu cherches les ennuis, non ?

Sa réponse m'agace aussi. Ce n'est pas de ça dont je parle. J'élude, et je vais acheter une place sur le Net. Je la trouve facilement — j'aurais sans doute renoncé bien vite s'il avait fallu attendre trois heures au guichet pour en décrocher une. Et j'y vais, le jour J. On est deux-trois jours après la première, j'ai parcouru les échos et la presse est mitigée. Tant mieux, ce sera plus facile. Quand j'entre dans la salle, j'ai un frisson. À croire que c'est moi qui ai le trac. Je n'attends rien de spécial, pourtant. Il ne pourra pas me voir, ne pourra pas deviner que je suis là. Que ce soit bon, mauvais ou — pire — médiocre, cela durera deux heures. Deux heures de ma vie, et je serai libre. Alors quoi ? Autour de moi, on parle. On cite les critiques. Les gens me semblent creux et apprêtés. Je n'aime pas les gens de théâtre, tous pétris de faux-semblants... Du genre à applaudir quand on leur lance de la poudre qui pique les yeux. Les lumières s'atténuent, le brouhaha devient murmure. Le rideau se lève...

Je suis loin du brouhaha ambiant, de l'agitation de la foule. Leurs commentaires, lorsqu’ils parviennent jusqu'à moi, me feraient presque mal — ils m'arrachent quelque chose. Je suis loin. Des années en arrière, peut-être. Avant que les lumières se rallument, j'ai réprimé un tremblement. C'est une pièce qui vise juste — les mots frappent là où il faut. L'émotion — son émotion à lui — les a rendus plus beaux. Et maintenant je me retrouve là, bête, dans la salle qui se réveille, à plus savoir quoi faire. Je lui pardonne tout, les malentendus, les histoires, les complications absurdes... J'ai juste envie de serrer dans mes bras, sans un mot, ce cœur brisé qui, pour la première fois, s'est présenté à l'image du mien. Je traîne des pieds, sous l’œil méfiant des ouvreuses. Je n'ai pas envie de partir de là, de m'arracher à cette parenthèse. Sortie, je fais le tour du théâtre, j'allume une clope. Je fais les cent pas. C'est fou comme il y a du monde, à l'entrée des artistes. Et c'était moi qu'il attendait, parmi tous ceux-là ? Pardon de ne pas être venue plus tôt. Je me joins à la foule, reste en retrait, cachée parmi tous les visages — deuxième fond de salle pour l'amie perdue. Cet homme, la dernière fois que je l'ai vu, je n'ai pu que lui dire « Je ne te déteste pas » et aujourd'hui, je fais la queue dans le froid, derrière les groupies, dans l'espoir de lui faire un signe ? C'est ridicule. Vibrations.

« Alors ? »

J'hésite.

« C'était pas mal. »

Correction.

« Pas mal du tout. »

Mensonge.

« C'était très bien. »

À quoi bon mentir... ? J'envoie. Les portes en face grincent doucement, pour laisser sortir les acteurs. Je guette, timide : ce sont des seconds rôles. Et puis, je crois l'apercevoir. Un vent de panique. Je referme mon manteau sur ma poitrine et je m'en vais d'un pas rapide. Loin. Très loin de cette foule et de cet homme.

« C'était beau. »

C'était beau et je n'ai pas le droit, aujourd'hui, de lui ôter ça. C'est le soupçon de désespoir, c'est le manque qui hurle qui donne tout son sens à son œuvre. Il a tellement construit, depuis, autour du manque premier, du vide originel, que je ne peux y rentrer et le combler sans détruire quelque chose. Je vaux moins que tout ce qu'il a pu créer depuis. Je n'ai plus qu'à me taire — ça ne devrait pas être compliqué, à moi qui l'ai toujours fait. Ironiquement, c'est peut-être la première fois que j'en souffre...
Et je l'imagine... Lorsqu'il sort, il jette un coup d’œil alentours, il a l'air de chercher un visage connu. Pardon de ne pas être venue plus tôt. À force, c'est devenu une habitude, presque plus qu'un rituel. Personne, comme toujours. Pas grave, qu'il se dit, pourtant. Demain, peut-être... Mais l'espoir meurt un peu plus. Pardon de ne pas être venue à temps. Je crois que s'il avait croisé un visage espéré, ça le ferait plus souffrir, aujourd'hui, que l'absence qui lui est devenue familière...

J'espère qu'il écrira quelque chose de beau, un jour, sur ce paradoxe de l'attente.



À Émile

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Un petit mot pour l'auteur ? 89 commentaires

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Emma M · il y a
J'aime lire des textes qui ont fait un petit bout de chemin il y a quelque temps. Celui-ci m'a touchée. Tout ce qu'on a dit ou pas dit... qui sommes nous entre nos pleins et nos vides... vous évoquez ces sujets et bien d'autres avec une grande délicatesse de sentiment.
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Dabeurk · il y a
Un beau texte que je découvre et qui traduit bien ces sentiments, et le temps qui passe, +1
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Nolwenn Pamart · il y a
Le temps qui passe, peut-être une de mes obsessions littéraires ! :p Merci beaucoup, Dabeurk
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Eugène · il y a
Vote confirmé.

Ci-après et seulement si le coeur vous en dit le lien de mon TTC http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/wanted-idee-qui-n-en-fait-qu-a-sa-tete

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Nolwenn Pamart · il y a
J'avais déjà confirmé mon vote pour ce petit texte qui m'avait donné le sourire :D
Merci et bonne chance à vous !

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Moribond · il y a
Des émotions parfaitement retranscrites, très bonne nouvelle :) +1
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Nolwenn Pamart · il y a
Merci beaucoup, Moribond :)
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Lamiae Chaali · il y a
Un très beau texte. Bravo!+1
Si vous avez un peu de temps et si le cœur vous en dit: http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/un-coin-de-paradis-2

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Nolwenn Pamart · il y a
Merci beaucoup ! Je suis allée vous lire avec plaisir :)
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Nolwenn Pamart · il y a
Autant de lectures différentes, où chacun projettera des bribes de passé et de ressentis, et qui toutes font vivre le texte. Merci beaucoup pour les votes et commentaires. J'ai voté en retour sur certains autres textes, mais écrire un commentaire est un exercice difficile, je n'ose pas toujours...
Merci encore :)

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Utilisateur désactivé · il y a
Vraiment magnifique, une interview troublante de vérité. Mon vote bien mérité !
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Alixone · il y a
On sent qu'il y a de la matière ... super !!! j'ai déjà voté +1
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Utilisateur désactivé · il y a
très beau texte sur l'absence et le lien créateur - mon vote pour votre nouvelle
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Papou84 · il y a
Ne pas lire ce texte aurait été un acte manqué. Je reste encore subjugué par autant de richesse dans l'écriture. Tenu en haleine tout au long, on s'abandonne sans complaisance et sans jugement. Une autre forme d'abandon et d'amour , si le coeur vous en dit http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/atout-coeur

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