Estelle

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En compétition

Je me suis mis à l'écriture sur le tard, quand la retraite est venue. Mes lectures étant surtout axées sur la Science Fiction vous trouverez sans doute que mes écrits sont inspirés par ce  [+]

Image de Printemps 2021
Il est des fois où les circonstances sont trompeuses. Parcourant le dédale des adresses internet, ricochant sur mon pare-feu et trompant mon firewall, le message avait franchi tous les obstacles. Un seul mot remplissait le champ sujet, « Salut ». Je pestai contre mes logiciels qui n’étaient que des passoires, tous mes correspondants étaient pourtant filtrés, mais au dernier moment je suspendis mon geste pour l’effacer. Le message était identifié, il venait de Sabine Lacouture. Ce nom m’évoquait quelque chose, je m’en souvenais vaguement, mais c’était lointain. Après un temps de réflexion, je finis par l’ouvrir, le contenu était bref.
« En ce moment, je recontacte tous mes anciens amis et bien sûr tu es le premier sur ma liste. À bientôt de tes nouvelles. »
C’était vraiment dans un style un peu trop direct pour être honnête. Le message avait franchi toutes mes protections, je craignais qu’y répondre ne provoquât une avalanche de publicités dans ma messagerie. Pourtant un détail me fit sourire, elle avait glissé un logo en bas du message. Infographiste et styliste autrefois j’en étais l’auteur, et seuls quelques amis pouvaient le détenir. Rapidement, je lui répondis.
« Éclaire-moi, j’ai du mal à me souvenir de toi, on se connaissait chez Graphmode ? »
Je vaquais à mes occupations et n’y pensais plus. Trois jours après, elle me répondit.
« Je me disais aussi que tu ne m’avais pas oublié. J’adorais ton travail, c’est moi qui assurais la mise en page de tes créations dans la revue. Enfin, tu me revois ? »
C’était plausible, il y avait bien une fille qui s’occupait de la revue, assez douée d’ailleurs. Bon nombre de mes créations étaient publiées dans la revue de la boîte, mais cela ne me convainquit pas. Il faut dire que mon travail chez Graphmode était mon premier job, j’en avais enchaîné une bonne dizaine depuis, le marché étant très volatil dans ce secteur. Et mes souvenirs s’étaient en grande partie estompés. J’avais beau me creuser la tête, je ne revoyais pas du tout son visage. Je laissais passer du temps en espérant que mes souvenirs referaient surface. C’est elle qui me relança.
« Eh bien, tu ne me réponds pas, tu pourrais faire un effort. Écris-moi, à quoi je ressemble ? »
J’étais embêté. Si je lui disais que je n’en savais rien, elle allait sans doute en rester là et je n’en saurais pas plus, mais elle avait éveillé ma curiosité. Je jouai à pile ou face.
« Assez grande et brune, il me semble. »
Sa réponse ne se fit pas attendre.
« Alors là, tu es complètement à côté de la plaque, je suis blonde et plutôt petite, 1,60 m. Dans le genre pas mal roulée, tu imagines ? »
En bas du message, il y avait un autre logo, toujours de moi. Elle s’en servait visiblement pour authentifier ses messages.
Pourtant ses messages n’étaient que des stéréotypes, une amie aurait choisi d’autres mots pour se rappeler à moi. Elle dialoguait entre le phishing et la drague, cela ne collait pas.
Je contactai mon copain Robert et nous nous retrouvâmes au café Marcel en bas de chez moi à la fin d’une après-midi maussade. Après lui avoir expliqué la situation, je le vis hocher la tête.
— On cherche à t’attirer dans un échange, le truc est assez classique. L’amie oubliée et le petit logo qu’ils ont dû trouver quelque part dans tes publications.
— Oui, mais ils ne sont pas dans le domaine public. Et ils datent de quarante-cinq ans ! C’est cela qui me chiffonne, pourquoi se donner tant de mal ?
— Tu es sûr que le message ne pouvait pas t’atteindre ?
— J’ai travaillé chez techno Kill, une boîte spécialisée dans les antivirus et les firewalls et je peux te dire que j’ai très soigneusement verrouillé mon ordinateur. C’est pour cela que je t’ai contacté.
— Tu veux remonter jusqu’à l’envoyeur toi, je te vois venir, dit-il avec un sourire.
— Écoute, je n’ai rien trouvé sur ma machine pouvant expliquer la méthode qu’elle a utilisé. Or, elle n’a pu le faire qu’en passant par un programme implanté.
— Et si elle a une porte, s’y glisse, implante son programme qui lui permet de faire passer son mail et se détruit ensuite ? Tu n’y verrais que du feu.
— Elle le passerait juste avant ?
— Pas nécessairement, s’il sait bien se cacher.
Je fis une grimace.
— Non, je suis sûr de ne rien avoir, j’ai de puissants programmes qui surveillent tout ce qui s’écrit ou s’implante sur ma machine.
— Il y a peut-être un truc que les concepteurs de tes programmes n’ont pas vu.
— C’est trop sophistiqué comme procédé. Je te le dis, j’ai vraiment pris toutes les précautions.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Si elle me connaît vraiment, elle devra me donner suffisamment de preuves. Je vais acheter un PC neuf, bien le verrouiller et ne rien faire d’autre dessus que de la messagerie. Si c’est mon PC qui l’intéressait, je ne devrais plus avoir de ses nouvelles. Seulement, j’aimerais que tu places un limier pour la pister. Tu peux me faire cela ?
— Hum, cela a l’air costaud à ce que tu me dis. Je peux te mettre un boîtier en entrée. Il sera parfaitement neutre, mais enregistrera le trafic. On saura assez vite quel malin s’y glisse.
Je passai chez mon fournisseur habituel et achetai un petit PC portable juste suffisant pour faire de la messagerie. Le lendemain, Robert passa me brancher sa boîte noire et je lançai ma réponse.
— Mais oui, une blonde qui accrochait les regards, comment j’ai pu t’oublier ! Dis-moi, comment as-tu pu avoir mes logos, tu n’étais pas censée les avoir, copyright oblige.
Je ne lus mes messages que deux jours plus tard. J’avais prévu un dîner avec mes anciens collègues pour fêter notre première année de retraite et cette histoire m’était sortie de la tête. D’ailleurs, aucun d’entre eux n’avait travaillé chez Graphmode. J’avais utilisé mon temps libre pour classer mes anciennes photos, que de souvenirs ! Pourtant, je n’avais rien de chez Graphmode, ce n’était pas dans les habitudes de prendre des photos à cette époque où les smartphones étaient encore dans les cartons des concepteurs. Bref, en plus des pubs, factures et messages de quelques amis, je trouvai finalement un mail de ma mystérieuse inconnue.
— Ah, un clin d’œil. C’est vrai pour les logos, mais tu sais, je ne les ai gardés que pour moi. Pour être franche, je scannais toutes les pages des revues et je les gardais chez moi. J’ai des centaines de pages sur mes cartes mémoire. Cela me rend un peu jalouse, mais il y avait bien une grande brune, Christine Malouin à la compta. C’est d’elle dont tu te souvenais ?
Hum, le nom ne m’était pas non plus inconnu, le prénom surtout. Bien souvent, j’oubliais les noms de mes anciennes relations de travail. Alors, Christine Malouin ou quelque chose d’approchant ce n’était pas impossible. Elle s’attachait à parler de nos relations. Mais si je n’avais qu’un vague souvenir des noms, par contre ma mémoire était infaillible pour les questions d’agencement, la position des meubles et même les photos accrochées aux murs.
Cela me revenait, bride après bride, image après image. La grande table de réunions où nous nous essayons et posions nos classeurs débordant de dessins et de croquis. Au mur trônait une grande reproduction d’un tableau de Picasso, les Demoiselles d’Avignon.
Je décidai de continuer l’échange.
— Voui... Cela se pourrait bien. À toi maintenant, le grand tableau dans la salle de réunion, ce n’est pas possible que tu l’aies oublié !
Un peu par jeu, je pris un crayon et commençais à dessiner les plans de l’endroit où j’avais passé deux ans et que j’avais quitté pour trouver un job mieux rémunéré. La salle de réunion était au centre et tout autour un couloir donnait accès aux principaux bureaux, la direction, le secrétariat, la comptabilité. Venaient ensuite contigus les longs bureaux des créateurs qui enchaînaient les croquis à la volée. Ils recrutaient de jeunes talents qu’ils exploitaient avec des cadences de création infernales. La plupart comme moi partaient au bout de quelques années. Je cherchai un moment l’emplacement de mon bureau. Ce sont mes déplacements qui me guidèrent. Je devais tourner deux fois à droite avant de trouver la porte de la salle de réunion qui donnait en face de la direction. Je fis un effort afin de le situer exactement, il était presque opposé à la porte. En pensée, je m’y assis, laissai courir mes mains sur le bureau. Là, la feuille, le crayon, et comme seule inspiration pour travailler une photo d’un modèle assez déshabillé. Certains dessins avaient fini dans les mains des couturiers qui les avaient traduits en magnifiques robes. C’était cela qui nous incitait à nous dépasser.
J’en étais là de mes souvenirs quand la sonnette tinta, c’était Robert qui venait aux nouvelles. Le froid de la rue pénétra dans la maison avec lui.
— Alors, tu en es où de ta femme mystère ?
— Cela reste du domaine du plausible, mais j’en saurai bientôt davantage.
Je lui expliquai comment je lui avais tendu mon piège. Il sourit.
— Tu es sûr qu’il n’y a pas eu une photo de la salle et que la photo ait été publiée ?
— Attends, tu essaies de me dire que je suis soumis à une manipulation ?
Il ne me répondit pas et alla glisser une carte mémoire dans sa boîte noire. Après quelques secondes, il la retira et alla à la porte.
— Je pense pouvoir t’en dire davantage bientôt.
Il fit un pas, se retourna et ajouta.
— Sois prudent quand même, ne donne pas tes coordonnées.
Je connaissais bien Robert, il avait dû déjà faire sa petite enquête. S’il m’incitait à la prudence, c’est qu’il avait de sérieuses raisons. Un peu idiot, je donnais un tour de clef supplémentaire derrière lui.
Je dormis mal cette nuit-là, soumis à un cauchemar. La gomme sur le bureau de chez Graphmode était noire, noire comme du charbon. Je m’entêtais à la frotter pour la nettoyer, mais peine perdue, je la salissais davantage à chaque mouvement. De rage, je la jetai dans la corbeille. Au fond s’afficha un visage inconnu, grimaçant qui me terrifia. Incapable de détourner mon regard, je vis des lambeaux de chairs noircies s’en détacher. Je me réveillai en sursaut.
Dehors, la neige s’était mise à tomber, l’hiver était précoce et s’annonçait sévère. Je repoussai l’envie d’aller voir une amie, la circulation était bouchée.
J’allai plusieurs fois lire sur mon ordinateur, mais je n’eus pas de réponses de la journée. De lassitude, j’allumai la télé, choisi un polar et je finis par m’endormir au fond de mon fauteuil. C’étaient des journées comme celle-là qui me faisaient regretter d’être seul. Le lendemain après le repas de midi, je me jetai sur un bouquin que je n’avais pas eu le temps de terminer. Et la journée se termina ainsi, paresseusement. Dehors, des congères commençaient à se former contre les voitures en stationnement. Les infos à la télé n’étaient pas optimistes, la vague de froid qui descendait du pôle allait durer encore quelques jours.
Tôt le lendemain matin, je m’habillais chaudement pour me rendre à la petite surface faire des courses pour la semaine, il fallait mieux être prévoyant. Une fois dans la rue, j’eus la surprise de trouver les trottoirs recouverts de cinquante centimètres de neige que des gens avaient heureusement en partie dégagés. Le chasse-neige n’était pas passé et aucune voiture ne circulait. De petites tornades de neige virevoltaient devant moi, spiralant vers le haut comme d’énigmatiques silhouettes. Après dix minutes de marche dans un silence irréel, j’arrivais à la petite surface les pieds gelés et le bas du pantalon trempé. Il était clair au nombre de rayonnages en partie vidés que je n’étais pas le premier. Pestant contre le froid que le chauffage avait bien du mal à faire reculer, je fis rapidement mes achats. À la caisse, la commerçante était inquiète, elle se confia à une habituée.
— On n’est pas livrés, j’ai encore un peu de stock dans l’arrière-magasin, mais dans deux jours si cela continue, je ne pourrai plus servir les clients. Pourvu qu’ils débloquent les routes.
Une personne qui avait entendu ses paroles quitta la queue pour ajouter quelques produits dans son caddie.
Je payai en remerciant la caissière d’être à la boutique malgré les giboulées de neige et je me dépêchai de rentrer en évitant les glissades. Sur la rue toujours recouverte de neige, des enfants insouciants se jetaient des boules en riant, ce qui m’arracha un sourire, de joyeux souvenirs remontèrent de ma petite enfance.
Je pressai le pas au retour sous la neige qui recommençait à tomber. L’air était lourd, les fumées âcres des cheminées retombaient en volutes épaisses.
Quand j’arrivai à ma porte, Robert m’attendait tapant des pieds pour en chasser le froid. Je m’empressai de lui ouvrir et lui prêtai des chaussons. Après m’être changé, nous nous installâmes autour d’un café brûlant.
— Quel froid de canard, tu as des nouvelles de mon intruse ?
Il prit une longue gorgée de café avant de me répondre.
— Je ne pense pas que ce soit une intruse, j’ai identifié un agent intelligent. Impossible de savoir qui l’a programmé.
— Un virus intelligent, c’est nouveau pour moi.
— Que veux-tu, la technique évolue. Ce genre de truc s’achète assez facilement. On lui donne une conduite, un but et il peut être confondu assez facilement avec un humain. Il a d’ailleurs déjà fait une erreur.
— Quelle erreur ?
— Les scanners n’existaient pas à cette époque, ni les cartes mémoires.
— Sabine Lacouture aurait pu le faire quand ils sont apparus, rien ne l’empêchait de conserver avant les revues chez elle.
— Je ne pense pas que ce soit aussi subtil. On essaie d’avoir des renseignements sur toi ou sur ta boîte à cette époque.
— Une IA férue d’histoire ?
— Ne lui donne que des réponses sur ta boîte. Je pense pouvoir trouver par quel provider il passe, mais il me faut plus de messages.
— Comme tu veux, de toute façon avec ce temps, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire.
— Ils annoncent une aggravation de la situation, du jamais-vu disent les météorologues. Allez je me sauve, j’en ai pour un quart d’heure de marche dans la tourmente avant de rentrer chez moi. Je te téléphonerai régulièrement.
Les jours passèrent lentement. Je n’avais guère plus d’un échange ou deux par jour. Sabine ou l’IA était plutôt bien renseignée. Elle avait reconnu le tableau ainsi que d’autres détails que je lui avais suggéré. Elle m’avait aussi rappelé les noms de mes anciens collègues. Et il faut bien le dire, je m’étais piqué au jeu et pestai bien souvent contre la lenteur de nos échanges assez irréguliers.
Robert ne venait plus me voir, la situation dehors n’était plus propice aux déplacements pédestres. Aussi, je lui envoyai le contenu de sa carte mémoire par internet tous les jours. Les services de la voirie étaient incapables de faire face et l’état d’urgence avait été décrété par le gouvernement. L’armée était en cours de déploiement, on parlait de points de dépôts de vivres dans des préfabriqués installés à la hâte à des emplacements stratégiques. On en appelait à des regroupements citoyens pour la distribution dans les quartiers. Comme retraité, je ne pouvais y adhérer, à regret. Une fois les choses mises en place je fis comme les autres, attendais aux heures convenues à ma porte pour recevoir mon cageot pour la semaine. Des engins à chenilles faisaient des navettes incessantes, les hélicoptères vrombissaient au ras des immeubles, ce qui avait comme conséquence de m’énerver un peu plus à chaque passage. Et l’énorme dépression au-dessus de la France ne semblait toujours pas vouloir se dissiper.
C’est dans ce contexte qu’un gars m’aborda alors que j’attendais le ravitaillement. Descendant d’une autochenille, il m’expliqua qu’il avait été décidé de regrouper les retraités dans un grand pavillon car on ne pouvait pas laisser les gens fragiles dans le besoin. Et bien sûr, ce ne serait que temporaire, dès que les conditions reviendraient normales, je pourrai revenir chez moi. Il m’envoya prendre quelques affaires avant de me conduire vers la sortie de la ville où se situait la villa. Je ne sais pas pourquoi j’acceptai, l’envie de vivre autre chose sans doute, car cela faisait un mois que nous vivions reclus chacun chez soi à lutter contre le froid et la pénurie de vivres. L’eau gelée ne sortait plus des robinets, on récupérait de la neige sur le trottoir pour se laver.
Pendant le trajet, il m’expliqua qu’il avait pris ce travail car son ancien boulot était complètement à l’arrêt. Arrivé à la sortie de la ville, il bifurqua dans une zone industrielle déserte balayée par le vent glacé et s’arrêta près d’un grand hangar dont l’entrée avait été dégagée.
— Vous m’aviez parlé d’un pavillon ?
— C’est vrai qu’à l’extérieur il ne paie pas de mine, mais il est très bien agencé à l’intérieur. Vous n’allez manquer de rien, venez.
— Un peu hésitant, je le suivis jusqu’à la porte. Il l’ouvrit vivement, me laissa passer et la referma en ressortant. Stupéfait par son comportement, la suite me laissa ébahi. Ce n’était pas un centre d’accueil, j’avais devant les yeux l’exacte reproduction de mon ancienne entreprise, Graphmode !
Une voix me guida jusqu’à un de mes anciens bureaux.
— Tu t’es fait avoir aussi, Luc ?
— Christian, c’est toi Christian ! Bon sang, je n’aurai jamais pensé te revoir un jour. Mais qu’est-ce qu’on fait là ?
— Je ne sais pas trop, je suis arrivé ce matin. C’est une reconstitution très minutieuse.
— Mais pourquoi me faire venir sous un prétexte ? Il aurait pu simplement m’inviter.
— Oui, c’est bizarre, tout comme mes contacts avec Patrick Lejeune depuis un mois par internet. Je n’ai jamais pu l’avoir au téléphone. Tu te souviens de lui ?
— C’était le secrétaire ! Attends, moi, c’est Sabine Lacouture qui m’a contacté.
— La rédactrice.
Je lui expliquai notre découverte avec Robert, qu’on s’était faits avoir par un agent intelligent qui s’était fait passer pour de faux interlocuteurs.
— Non ? Tu rigoles, j’étais convaincu d’avoir Patrick Lejeune derrière nos mails.
— Mon copain est un type très pointu, il a travaillé pour le gouvernement. Évitons d’en parler devant notre inconnu. Nous allons être combien, d’après toi ?
— Nous étions tous les deux des stylistes comme Daniel, je suppose qu’il va arriver bientôt.
— Tout cela a dû coûter une petite fortune. Quel intérêt peut-on avoir à nous réunir au sein de cette reproduction aussi fidèle de Graphmode ?
— Moi aussi, cela me chiffonne, s’il voulait nous remettre à la tâche, il aurait pu essayer de nous embaucher.
Je cherchai un moment.
— Chaque chose à sa place, et nous dans les décors, comme pour une reconstitution. Mais quelle reconstitution ?
Pour tuer le temps, il me fit visiter les lieux, c’était vraiment très bien fait. Je reconnus la plupart des objets utilisés à cette époque, certains avaient dû être très difficiles à retrouver. Les tables à dessin semblaient d’époque, je reconnus même la marque de nos crayons ! Nous évoquâmes nos souvenirs, nos fréquentations, il avait une bien meilleure mémoire que moi.
À la tombée de la nuit, notre inconnu revint, il semblait de mauvaise humeur.
— Nous ne sommes pas au complet, venez que je vous montre vos chambres.
Il ouvrit une porte au fond et nous fit rapidement visiter les lieux, c’était confortable. Il y avait des chambres avec une petite pièce contiguë avec lavabo, douche et WC, une cuisine et un petit réfectoire.
— Passez la nuit ici, vous serez déjà mieux que chez vous. Le frigo est plein, servez-vous. Je reviendrai demain.
— Pourquoi sommes-nous ici ? Pourquoi nous enfermer ? demandai-je.
— Je vous offre le gîte et le couvert. De toute façon, vous ne pourriez aller nulle part, la neige et le froid ne vous feraient pas de cadeaux. Demain vous saurez, seulement demain. Bonne soirée.
Et il sortit comme il était entré, en coup de vent et en refermant la porte derrière lui.
C’était un peu fort, je sortis mon téléphone pour appeler Robert, mais aucun opérateur n’était actif.
— Laisse, me dit Christian, j’ai déjà essayé, mais la neige bloque tout. Profitons du logement, demain nous le cuisinerons. Il a visiblement préparé son coup depuis des années aussi, accordons-lui une entorse à son sens de l’hospitalité.
Je lui jetai un coup d’œil de biais, que nous cachait-il ? S’il y avait bien une chose que je détestais, c’était d’être mis en cage.
Nous n’eûmes pas à nous plaindre du logement, il était parfaitement chauffé et la nourriture était une vraie bénédiction après ce long mois de privation. Malgré l’étrangeté de la situation, je dormis comme un loir.
Le lendemain, Christian vint me secouer en m’annonçant que le café était prêt.
La baguette était fraîche et croustillante et la confiture aux cerises excellente. Ce n’est que vers 11 h que notre inconnu revint avec Daniel, le troisième styliste. Nous leur servirent un café qu’ils acceptèrent aussitôt et se réchauffèrent, les mains rougies par le froid autour des tasses fumantes.
— Nous sommes tous réunis, je vais pouvoir vous dire ce que j’attends de vous.
— C’est plutôt inhabituel comme procédé, dit Daniel d’un ton sec après avoir fait le tour des locaux.
— À demande exceptionnelle, procédé exceptionnel, vous allez comprendre. Je m’appelle Alex Lechanteur, et je suis un homme qui ne lâche jamais quand il a une idée. Il y a cinq ans, j’ai hérité d’une petite fortune, un héritage de famille. Dans le lot, il y avait une robe qui accrocha le regard de mon épouse. Mais elle était trop petite pour elle, à son grand désespoir. Comme je suis le genre d’homme à céder aux désirs de ma femme, je me mis en quête de remonter jusqu’au fabricant. Heureusement, grâce à la reconnaissance d’images, il est possible de faire des recherches à partir de photos. Après avoir photographié sous toutes les coutures la robe, je finis par trouver le modèle, une robe très rare d’un ancien couturier qui l’avait fabriqué seulement à quelques exemplaires. C’est à ce moment-là que j’ai compris comment j’allais procéder. Plutôt qu’en demander la copie à un couturier qui ne connaîtrait pas les techniques de l’époque, pourquoi ne pas remonter à la source pour la recréer ? Je vous passe les détails, car il m’a fallu une longue année de recherches pour trouver quelle était l’entreprise qui en avait autrefois conçu le modèle. Et cette entreprise, c’était Graphmode chez qui travaillaient trois créateurs géniaux, et ces créateurs, c’était vous !
Je le regardai, sidéré.
— Vous avez retrouvé Graphmode à partir de la robe ? Quelle robe ?
— Elle s’appelait Estelle.
— Bon sang, dit Christian, Estelle avait été fabriquée par Marise, une robe très couteuse. Je m’en souviens, on avait eu une prime à cette occasion.
Daniel prit la parole.
— C’est déjà étonnant, mais pour la reproduction de Graphmode, comment avez-vous fait ?
— C’est grâce à vous, c’est vous qui m’avez donné tous les détails. J’avais retrouvé de vieilles revues chez des collectionneurs, mais bien sûr, rien sur l’agencement de Graphmode. Heureusement, vos noms étaient mis sous vos créations et la robe Estelle y était mise en valeur. C’est alors qu’il m’est venu une idée géniale, vous contacter par messagerie avec une IA de la dernière génération. J’avais vos noms, mais pas vos adresses, aussi j’ai lancé toute une série de prises de contact. J’ai pu éliminer assez facilement les mauvais correspondants et il n’est plus resté que vous trois. Ensuite l’IA a progressé par recoupements, l’un lâchait une info, puis l’autre, faisant progresser une banque de connaissances. Te souviens-tu du tableau ? Elle allait poser la question à un autre et revenait avec la réponse vers le premier et enchaînait sur autre chose. En quinze jours, je savais tout ce dont vous vous souveniez, cela a été un jeu d’enfant.
— Ah oui, mais votre reconstitution c’est du dur, cela vient d’où ? demanda abruptement Daniel qui visiblement n’aimait pas le procédé.
— Beaucoup de meubles viennent de brocantes, certains sont des reconstitutions, des objets ont été faits avec une imprimante 3D. Cette saleté de temps a manqué de tout mettre par terre, car l’anniversaire de ma femme est dans un mois.
Nous nous regardâmes tous les trois, incrédules. Christian prit la parole.
— Mais enfin, pourquoi ? Pourquoi vous êtes-vous donné tout ce mal et ne pas nous en avoir parlé avant ?
Alex Lechanteur se rembrunit.
— Vous me prenez pour un idiot ? J’étais certain que vous refuseriez, aucun d’entre vous n’aurait accepté de se remettre à la création d’un modèle, fût-il unique, après toutes ces années. Et vous avoir tous les trois était impossible. À moins que je ne trouve quelque chose que vous ne pourriez pas refuser, qui vous redonnerait envie de revivre votre talentueuse jeunesse. Ma conviction se renforça quand j’appris à travers vos confidences que vous étiez spécialisés dans certaines parties des modèles. Estelle n’avait pas eu un seul créateur, mais trois !
Il se tut quelques secondes et nous regarda avec malice.
— Alors, cela ne vous emballe pas de vous remettre au boulot dans votre ancienne entreprise ?
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite, prenante et pleine de suspense !
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Nicolas Auvergnat · il y a
Wooow l'est bien tordu le mec ! Heureusement qu'il lui avait pas acheté une pelle à tarte, sinon nos gars passaient l'hiver dans une fonderie ! 😄
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Christian CUSSET · il y a
Un suspense bien tissé, un récit cousu main dont on suit le long fil jusqu'à la confection finale.
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comète · il y a
Je vois que l'ouvrage vous a plu, merci pour votre vote.
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Atoutva · il y a
Du suspens pour une technologie nouvelle. Belle imagination.
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comète · il y a
Merci Atoutva.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le texte est si bien agencé , intrigue , suspense et mystère, qu'il se lit d'une traite tant on cherche à comprendre le pourquoi du comment .
Et la révélation qu'une robe ait pu causer tant d'émois est tout bonnement géniale .

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comète · il y a
Merci, Ginette. Content de vous avoir fait passer un bon moment.

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