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Estelle ?

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Cécile Goguely

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Il se rappelait cette blonde aux contours flous qui s’enrhumait souvent et qui saignait du nez. Il n’avait pas été amoureux d’elle, ne lui avait jamais beaucoup parlé. Des images défilaient pourtant, rapides, des souvenirs définitifs. Il n’y avait, la concernant, rien de plus à chercher.

Deuxième année de maternelle. Les couloirs qui sentaient le propre. Elle savait boire au robinet en formant une vasque avec ses mains. Les lavabos étaient trop hauts et les savons, grosses olives jaunes fichées sur des tiges en métal, sentaient mauvais.

Plus tard, elle n’aimait pas trop lire en classe. Ca la faisait rougir, et un peu bégayer. Elle portait toujours la même veste. Il la voyait s’asseoir et s’excuser, puis commencer à bafouiller un texte. C’était comme si toutes les journées avaient été semblables et qu’elles s’étaient superposées au lieu de simplement se succéder. Un jour en guise d’année. Des récrés compilées.

Une boum faussement tardive, la nuit tombant très vite. C’était sans doute le début de l’automne. Estelle qui réclame une chanson, accompagnée de sa meilleure copine.

C’est tout, c’est vraiment tout ? Pourtant Mathieu reconnaissait Estelle. C’était bien elle dans la robe mauve. L’évidence le poussait à s’exclamer : qui d’autre, si ce n’était pas elle ? Des millions d’autres filles châtain.

Il s’agissait d’une page People dans un hebdomadaire qui n’osait pas se définir : cancans de stars ou actualité brûlante, curieux dosage de morts sur des places de marché et de stars délaissées. Mathieu, qui pourtant frisait la trentaine, sortait péniblement de son adolescence. Il achetait n’importe quel magazine pour ses voyages en train et s’entraînait à ignorer le jugement des autres passagers. Sans succès. Il se surprenait souvent à détailler les pensées du voyageur d’en face qui le regardait un peu trop fixement. Mathieu se replongeait ensuite dans une rubrique sportive, un horoscope ou encore une photo volée sur une plage du midi. C’était à peine si ces potins l’intéressaient vraiment. Il avait cherché une autre photo d’Estelle dans tout le reportage. Il n’avait pas trouvé le moindre encart, pas le plus petit bout de robe mauve. Mathieu ne cessait de relire la légende : le champion Roger Maurier et une amie, comme si les mots pouvaient changer avec une seconde lecture, se mettant à expliquer au lecteur de quoi Roger était champion et quel était le nom de son amie.
Comme bien souvent, il ne connaissait dans ces pages qu’une ou deux vedettes de télé à moitié oubliées. Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il ignore le domaine où excellait pourtant Roger Maurier. Quant à son amie, si elle n’avait pas été Estelle, il n’aurait eu aucune raison de la reconnaître.

Même après être descendu du TGV, avoir rejoint le quai d’où partait son métro, Mathieu ne parvenait toujours pas à oublier le sourire ironique d’Estelle. Il se superposait dans sa mémoire, à celui, enfantin et timide, de l’élève qu’il avait connue. Il rentrait chez lui comme il le faisait souvent : perdu dans ses pensées, parlant un peu tout seul. Il restait obnubilé par l’intrusion brutale de cette fille dans sa vie. Après tant d’années c’était tout de même bizarre. Il y a des gens auxquels on ne songerait plus jamais si le hasard ne nous en donnait l’occasion. Il aurait pu ne plus jamais penser à elle jusqu’à sa mort : l’aurait-il pour autant oubliée ? Elle aurait fait partie de sa mémoire dormante, des milliers d’expériences dont les minimes leçons ne servent jamais à rien.
Mathieu rouvrit le magazine une fois chez lui et laissa un message sur le répondeur de sa mère pour qu’elle apporte, le dimanche suivant, ses photos de classe de CP et de CE1. Il lui semblait qu’après, Estelle n’avait plus été dans sa classe, peut-être même qu’elle avait changé d’école, réapparaissant brièvement au collège. Mathieu n’était pas sûr.
La découverte qu’il avait faite sollicitait sa mémoire avec tant d’insistance qu’il souffrait maintenant d’une migraine. Pourquoi elle, mais pourquoi elle ? se questionnait Mathieu. Il regardait, hébété, le cachet d’aspirine se dissoudre. Il pencha même un peu la tête au-dessus du verre pour écouter le crépitement.
Pourquoi surtout ne l’avait-il pas oubliée ? Parce qu’elle était spéciale répondait sa mémoire, rappelant à Mathieu cette veste improbable que la gamine avait portée pendant presque deux ans. C’est un peu court, comme explication, se surprenait Mathieu à rétorquer tout haut. Mais aussi sûr qu’il s’agissait d’Estelle sur la photo, il l’avait gardée sans s’en rendre compte comme une fleur séchée dans un cahier parce qu’elle était particulière, que sa rareté prendrait un jour, peut-être, de la valeur.
Il fallait qu’il fasse quelque chose. N’importe quoi, mais qu’il passe à l’action. Il ne pouvait pas continuer à parler tout seul comme un vieux fou dans sa cuisine. D’ordinaire, il essayait de se retenir, mais le stress et le mal de tête l’empêchaient de se maîtriser. Sa propre étrangeté lui faisait peur, il fallait maintenant qu’il se confronte à une voix humaine, à n’importe quel tiers, pour revenir, un peu, au présent. C’est tout naturellement qu’il composa le numéro de la rédaction.
La stagiaire ne connaissait pas le nom de la jeune fille en robe mauve, ne savait pas où la trouver mais proposa gentiment à Mathieu de poser lui-même la question à la journaliste qui avait rédigé l’article, lui donnant son adresse e-mail.
Il écrivit un petit mot à Yolande Star.
Le soir-même, il reçut cet e-mail :

Je ne livre jamais mes sources. Mais si vous le souhaitez, on peut se rencontrer. Dans deux semaines je donne une petite soirée, ça vous irait ?
Suivait l’adresse personnelle de Yolande.

Il s’était figuré la journaliste inaccessible, et voilà qu’elle lui faisait du rentre-dedans. Peut-être que peu de gens s’intéressaient à son travail. Il est vrai qu’elle écrivait quelques légendes et prenait des photos pas toujours bien cadrées. Ca n’était pas du journalisme à proprement parler. Les gens qu’elle photographiait n’étaient jamais ceux qui faisaient les couvertures. On parcourait cette page intitulée Ils y étaient aussi pour se moquer d’un lifting ou d’une robe. Qui donc essaierait de contacter l’inconnue qui se chargeait de ce travail ingrat ?
Y aurait-il beaucoup de monde, à cette soirée ? Comment fallait-il s’habiller ?
La mère de Mathieu apporta les photos demandées, elle avait joint avec zèle au paquet quelques clichés de son fils à différents âges de l’enfance.
Les photos déballées sur la table de la cuisine, Mathieu retrouvait tous les soirs en rentrant du travail un souvenir anodin concernant chaque fois un nouveau camarade. C’était comme faire surgir de l’au-delà des images d’une vie antérieure. Ca l’étonnait plus que ça ne le touchait, le laissait pantois, bouche bée, devant ces morceaux rescapés d’une vie disparue, qu’il croyait oubliée. Estelle, en veste verte et en robe mauve, à six ans, sept ans, douze ans et presque vingt-neuf ans, semblait se moquer véritablement de lui, du grand Mathieu, de celui qui prenait son train tous les jours.
Une nuit, il s’était rêvé camarade du grand Roger Maurier, posant pour la photo de classe une main sur son épaule. Gêné, il n’osait pas aborder avec son ami le sujet de sa passion, supposant qu’il s’agissait de course automobile mais n’en étant pas sûr.
Une autre nuit, toujours en rêve, il avait couru dans les couloirs de son ancienne école, semblables à ceux de la société dans laquelle il travaillait. Poursuivi par un dragon, puis par Estelle en robe mauve, les dents curieusement acérées. Le jour du rendez-vous approchant, il avait multiplié les insomnies, seul à la table de sa cuisine à regarder ces photos de classe qui lui rappelaient si peu de souvenirs, quelques bribes d’une enfance médiocre. La présence d’Estelle dans ce magazine, était ma foi bien plus intéressante. Une nouvelle vie commençait. Peut-être serait-elle haletante.

Il se préparait à rencontrer Yolande-qui-ne-livre-jamais-ses-sources et à la questionner.

Yolande logeait dans un quartier vivant et agréable, beaucoup moins coûteux que ne l’avait craint Mathieu. Il avait acheté des fleurs, n’importe lesquelles, se jetant à l’eau, se disant je suis fou, de toutes façons, j’y vais, on verra bien.
Des rires s’échappaient d’un palier. Pas plus distingués que ça. Plutôt normaux. Mathieu en ressentit comme un pincement à l’estomac, une vague nausée. Il aurait préféré se retrouver parmi ces extra-terrestres en manteau de fourrure et aux toilettes un peu trop chères, au bronzage appuyé, à la conversation, tout le laissait penser, insignifiante. Il aurait été bien plus simple pour lui de mener son enquête sans se soucier de ce qu’en penseraient ces gens qui de toutes façons ne pensent pas comme tout le monde. Il allait lui falloir être normal, sincère, et c’était bien la pire chose qui pouvait lui arriver.
La suite fut pour Mathieu comme un cauchemar marécageux. C’est Estelle qui lui ouvrit la porte.

Ils étaient presque tous là, ceux qui peuplaient ses mauvais rêves depuis deux semaines. Il ne les reconnaissait pas tous, mais la teneur de leurs conversations, le rire d’Estelle, tout, en quelques secondes, lui permit de saisir l’ambiance. Heureuse ou régressive, selon les invités. Bonne humeur légèrement forcée, gêne visible dès que Mathieu tentait de fixer l’un d’entre eux dans les yeux. Quelques joyeux drilles se révélaient timides, d’autres cherchaient visiblement à éviter le contact, craignant de ne pas reconnaître celui qui s’approchait. On s’échangeait des photos de classe et on se racontait de grands morceaux de vie en quelques minutes. Peu semblaient aussi amnésiques que Mathieu. Après avoir évoqué les savons jaunes, et cet élève qui avait craché sur le directeur, il ne trouvait plus rien à dire. Heureusement, les autres convives avaient pris le relais. Chaque détail de l’histoire de Mathieu était repris, complété, parfois réfuté. Ils semblaient tous disposer d’une mémoire prodigieuse, comme si cela ne faisait pas quinze ans qu’ils avaient quitté le collège mais tout au plus un an ou deux. Y avait-il eu d’autres réunions préalables ? Des réunions, songea brièvement Mathieu, de préparation ?
- Et après t’as fait quoi ?
Mathieu, répondit, dosant savamment le recul qu’il voulait montrer vis-à-vis de son parcours. Inconsciemment, il détaillait sa vie comme pour un entretien d’embauche, parce que seuls des recruteurs lui avaient déjà posé ce genre de question. Percevant la politesse ennuyée de ses interlocuteurs, il décida brusquement d’abréger sa réponse par une pirouette. Celle-ci sembla un peu brutale, la fin de sa phrase résonna bizarrement dans le salon soudainement silencieux. On pouvait remarquer que ses camarades se tenaient avec plus de classe sur le divan et que même sur le tabouret, Estelle semblait autrement plus décontractée que Mathieu. Les conversations habilement emmêlées reprirent et chacun semblait y trouver son compte.

Ils étaient pourtant quelques uns, comme Mathieu, le regard un peu fuyant, à essayer de préserver une distance, une forme d’ironie. A ne s’intéresser aux photos de classe que devant l’insistance des autres.
- Et le gros là, qui ressemble à une fille ?
- C’est moi ! dit une voix s’échappant d’un coin sombre du salon.
- Eh ! Qu’est-ce que t’as changé !
Estelle était sans aucun doute la plus à l’aise. Instigatrice de la rencontre - Mathieu ne réussit pas à savoir comment elle avait contacté les autres – elle se comportait comme une invitée de marque. Elle était vêtue d’une petite robe noire moins tape à l’œil que celle du magazine.
- Alors Yolande, c’est toi ? Avait-il réussi à glisser.
Il sentait quelque chose lui échapper, comme lorsqu’il conversait avec sa mémoire, seul dans sa cuisine. Il se raccrochait à son enquête comme il pouvait, même si, Estelle assise à côté de lui, elle n’avait plus vraiment lieu d’être.
Autour de lui des visages se superposaient. Mathieu ne cessait de chercher sous les traits épaissis des adultes des vestiges de leurs expressions enfantines. Les yeux seuls ne vieillissent jamais, mais la vivacité des regards évolue. Elle diminue souvent ou se fait plus nerveuse. Mathieu songeait à tout cela en écoutant ces quasi-inconnus parler. Il avait renoncé à apporter sa contribution à la conversation. Il les dévisageait seulement. Ils en étaient venus à évoquer leur vie professionnelle. Un de ceux qui semblaient avoir le plus réussi, s’animait, rougissait, servant une nouvelle bière à Mathieu pour trinquer avec lui. Il avait de gros yeux veinés, inévitables. Sur la photo de CM1, troisième rang sur la gauche. On aurait dit un très très gros poisson. Mathieu peinait de plus en plus à appliquer sur lui le papier calque de sa mémoire. Son camarade portait maintenant une balafre sur la joue. On aurait dit qu’un mauvais pêcheur, un jour, l’avait raté. Le mal de cœur qui gagnait à présent Mathieu lui donnait l’impression que le parquet tanguait comme le sol d’un bateau. Avant de partir, il s’étonna devant Estelle de l’absence de Roger Maurier à la soirée. Celle-ci, plongée à nouveau dans les photos de classe rétorqua qu’elle ne se souvenait pas de lui. Bien sûr, ça n’était pas un ancien camarade.

Mathieu rentra chez lui à pied, pour prendre l’air de la nuit. Il hésita à un angle de rue : allait-il vomir dans le caniveau ? Plié en deux, il eut ensuite peur de perdre sa route. C’est qu’il était à une intersection. Heureusement, son corps connaissait le chemin. Il s’endormit enfin la joue posée sur la page d’horoscopes du magazine.
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