Est-il possible de qualifier de « violence » la réponse à la violence ? Critique de l’historiographie européenne de la révolution haïtienne

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Actuellement Professeur de Philosophie et de Méthodologie au Campus Henry Christophe de l’Université d’Etat d’Haïti, et  [+]

Par Jean Gardy ESTMÉ

Des éléments fondamentaux font problème dès l’origine de l’historiographie haïtienne. Elle était d’abord trop modelée sur le point de vue des étrangers (très largement, des européens, puisque, déjà, ils détenaient les moyens nécessaires pour documenter les faits). La révolution de Saint-Domingue dure environ treize ans. Et déjà, pendant cet intervalle, et même au-delà de 1804, des récits sont produits majoritairement par des blancs qui semblent choisir les faits en fonction de leurs valeurs propres et de leur fantasme personnel.

En effet, à l’orée de notre historiographie, nous trouvons notamment Jean Philippe Garran de Coulon, François Joseph Pamphile Vicomte de Lacroix, etc. Il va de soi que les influences étrangères prédominent dans les débuts de notre histoire puisque la plupart de ces historiens sont des engagés de la métropole dont les intérêts se confondent avec les classes qui s’enrichissent dans l’économie de Saint-Domingue : propriétaires de plantations, bourgeoisie française et bourgeoisie anglaise, aristocratie haïtienne, etc.

Ces premiers écrivains reprennent et importent dans notre histoire tous les « vieux schémas racistes de la période esclavagiste [...] qui prétendent fournir une interprétation de la révolution haïtienne ». Il s’agissait de faire connaitre à leur manière les principaux généraux et les « hauts faits » de la révolution de Saint-Domingue. Cette partie de l’histoire d’Haïti comporte en effet de nombreux témoignages et récits faits essentiellement par des français et britanniques (témoins des évènements), disons-nous, détracteurs de la révolution des noirs considérés comme « injustes, cruels, barbares, à demi-humains, traitres, hypocrites, voleurs, ivrognes, vaniteux, paresseux, sales, sans vergogne, jaloux jusqu’à la furie et lâches ». Voilà pourquoi, des manipulations se font jour pour caricaturer, banaliser, minimiser notre révolution considérée comme une insulte, une menace, « un spectacle horrible à l’ensemble des nations blanches ».

Ces premiers récits relatent les troubles de la colonie française avec, bien sûr, un fort accent mis sur la prétendue « violence » des noirs, voilant, pour ainsi dire, les crimes que perpètrent les blancs dans la colonie. Est-il possible de qualifier de « violence » la réponse à la violence ? Peut-on appeler « brutalité » un acte qu’accomplit une victime en réaction à une agression ? Est-il juste de taxer de « violence » le fait de résister à son bourreau, à son oppresseur ? N’y a-t-il pas plutôt lieu de contextualiser cet état de faiblesse et de légitime défense (dans lequel se trouve l’asservi) afin de mieux appréhender la signification politique de la révolution des noirs, notamment haïtienne ?

A noter que ces soi-disant violences que commettent les noirs pendant la révolution sont parfois mises en évidence avec une exagération démesurée. Est-ce pour ternir la réputation du mouvement et des noirs en général malgré l’impact positif de la révolution haïtienne sur le reste du monde (voir à ce sujet David Brion Davis et Robin Blackburn, etc.) ?

Tout laisse à croire, en tout cas, que les auteurs brandissent (avec autant d’excès) les massacres commis, dit-on, par les noirs pour nourrir et grossir le racisme et la haine de l’opinion publique à l’égard des noirs (Matt Clavin, Geggus, etc.). Ça se voit, alors, il s’agit, déjà, dès le départ, d’une historiographie sélectionnée et décrite par des occidentaux, des « européens et autres [alliés] qui y ont apporté leurs préjugés de race associés à leurs pratiques de traite des noirs ». Comment comprendre donc cette historiographie (française, blanche) de la révolution haïtienne, introduite déjà par ceux dont le salut « exige que les nègres restent dans la plus profonde ignorance » ?

Jean Gardy ESTIME
Professeur de Philosophie et de Méthodologie au Campus Henry Christophe de l'université d'État d'Haïti à Limonade et Doctorant en Philosophie, Thèse en préparation à l’Université Paris 8
Dans le cadre de 31 "Pratiques et théories du sens" Sous la co direction de
Claire JOUBERT et de Matthieu RENAULT





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